Nietzsche, Crépuscule des idoles

Texte étudié : Crépuscule des idoles, début du ¶37, « Sommes-nous devenus plus moraux ? »

« Sommes-nous devenus plus moraux ? — Contre ma notion « par-delà le bien et le mal », il fallait s’y attendre, toute la férocité de l’abêtissement moral, qui, comme on sait, passe en Allemagne pour la morale même — s’est ruée à l’assaut : j’aurais de jolies histoires à conter là-dessus. Avant tout on a voulu me faire comprendre « l’indéniable supériorité » de notre temps en matière d’opinion morale, notre véritable progrès sur ce domaine : impossible d’accepter qu’un César Borgia, comparé avec nous, puisse être présenté, ainsi que je l’ai fait, comme un « homme supérieur », comme une espèce de surhumain… Un rédacteur suisse du Bund, non sans m’exprimer l’estime que lui inspirait le courage d’une pareille entreprise, alla jusqu’à « comprendre » dans mon œuvre que je proposais l’abolition de tous les sentiments honnêtes. Bien obligé ! — Je me permets de répondre en posant cette question : « Sommes-nous vraiment devenus plus moraux ? » Que tout le monde le croie, c’est déjà une preuve du contraire… Nous autres hommes modernes, très délicats, très susceptibles, obéissant à cent considérations différentes, nous nous figurons en effet que ces tendres sentiments d’humanité que nous représentons, cette unanimité acquise dans l’indulgence, dans la disposition à secourir, dans la confiance réciproque est un progrès réel et que nous sommes par-là bien au-dessus des hommes de la Renaissance. Mais toute époque ainsi pense, il faut qu’elle pense ainsi. Il est certain que nous n’oserions pas nous placer dans les conditions de la Renaissance, que nous n’oserions même pas nous y figurer : nos nerfs ne supporteraient pas une pareille réalité, pour ne pas parler de nos muscles. Cette impuissance ne prouve pas du tout le progrès, mais une constitution différente et plus tardive, plus faible, plus délicate et plus susceptible d’où sort nécessairement une morale pleine d’égards. Écartons en pensée notre délicatesse et notre tardiveté, notre sénilité physiologique, et notre morale d’ « humanisation » perd aussitôt sa valeur — en soi aucune morale n’a de valeur : — en sorte qu’elle nous inspirerait à nous-mêmes du dédain. Ne doutons pas, d’autre part que nous autres modernes, avec notre humanitarisme épaissement ouaté qui craindrait même de se heurter à une pierre, nous offririons aux contemporains de César Borgia une comédie qui les ferait mourir de rire. En effet, avec nos « vertus » modernes, nous sommes ridicules au-delà de toute mesure… La diminution des instincts hostiles et qui tiennent la défiance en éveil — et ce serait là notre « progrès » — ne représente qu’une des conséquences de la diminution générale de la vitalité : cela coûte cent fois plus de peine, plus de précautions de faire aboutir une existence si dépendante et si tardive. Alors on se secourt réciproquement, alors chacun est, plus ou moins, malade et garde-malade. Cela s’appelle « vertu » — : parmi les hommes qui connurent une vie différente, une vie plus abondante, plus prodigue, plus débordante on l’aurait appelé autrement, « lâcheté » peut-être, « bassesse », « morale de vieille femme »… Notre adoucissement des mœurs — c’est là mon idée, c’est là si l’on veut mon innovation — est une conséquence de notre affaiblissement ; la dureté et l’atrocité des mœurs peuvent être, au contraire, la suite d’une surabondance de vie. »

Commentaire linéaire :

Au paragraphe 4 de l’Avant-propos à sa Généalogie de la morale, Nietzsche souligne à quel point la question de la morale est au cœur de ses réflexions depuis  Humain, trop humainjusqu’à Par-delà le Bien et le Malet au-delà. C’est ainsi en toute logique qu’on retrouve ce même problème abordé dans LeCrépuscule des idoles, essai rédigé en 1888 et dans lequel l’auteur se propose, suivant son titre programmatique, de s’attaquer aux préjugés que les hommes idolâtrent en les désacralisant, c’est-à-dire en dévoilant leurs véritables racines concrètes. 

Le trente-septième fragment intitulé « Sommes-nous devenus plus moraux ? » constitue la réponse de Nietzsche aux critiques suscitées par la publication de Par-delà le Bien et le Mal. Il y reprend, en adoptant une posture défensive, la question sensible et à ses yeux fascinante de l’origine de la morale et de sa valeur. Plus précisément, il adopte à nouveau, dans le passage que nous étudions, la démarche déjà employée dans La Généalogie de la morale, qui consiste, dans la lignée de l’Aufklärung, à opérer une critique des préjugés, en retournant cette posture contre un préjugé typique des Lumières elles-mêmes, à savoir l’idée de « progrès », en l’occurrence, ici, de progrès moral. Cet extrait a donc pour ambition de dénoncer le caractère erroné de la vision traditionnelle et téléologique de l’histoire de la morale, qui associe le progrès intellectuel des hommes au cours du temps à une amélioration de leurs mœurs. L’auteur entend ainsi réaffirmer l’idée que son époque, loin d’être un apogée glorieux de l’histoire de l’humanité, est le produit d’un processus de décadence séculaire. Dans cette optique, il commence par expliquer en quoi l’idée de notre supériorité morale sur nos ancêtres est un préjugé irréductiblement lié au point de vue situé, borné, qu’une société porte inévitablement sur elle-même et sur les autres (lignes 1 à 13). Il entreprend ensuite de mettre au jour les causes concrètes de la tournure que nos mœurs ont prise, en insistant sur le lien intrinsèque qui unit toute morale à l’état de santé d’un peuple (ligne 12 à 31). Enfin, il conclut son propos volontairement polémique en précisant que les sociétés qui lui sont contemporaines étant des sociétés malades et à bout de souffle, elles n’ont pu développer qu’une morale essoufflée, déclinante et en aucun cas supérieure aux mœurs parfois cruelles qu’ont pu avoir nos ancêtres (lignes 31 à 47).

La tonalité polémique et volontiers ironique du propos de Nietzsche est directement liée à la nature de ce texte : il s’agit d’un plaidoyer pour sa propre conception de la morale, conception qu’il a développée précédemment dans Par-delà le Bien et le Mal et qui a fait l’objet de vives critiques de la part de ses contemporains, comme il le rappelle au début du fragment. Sa réponse adopte donc un ton provocateur, car elle se veut un défi à l’opinion bien-pensante qui, selon lui, prédomine en Allemagne. Ce défi est matérialisé par la réitération du titre du paragraphe auquel Nietzsche adjoint l’adverbe « vraiment », comme pour suggérer que la question devient rhétorique dans sa bouche: « sommes nous vraiment devenus plus moraux ? ». On devine ainsi aisément la réponse qu’il s’apprête à formuler. Mais l’enjeu du propos dépasse amplement la simple provocation : en remettant en question la thèse progressiste qui voit dans l’état actuel de la morale un sommet de grandeur jusqu’alors inégalé,  en en démontrant l’inanité, Nietzsche justifierait par là même son entreprise de généalogie de la morale contre les accusations dont elle a fait l’objet. En effet, il importe ici de se rappeler que dans l’Avant-propos de La Généalogie de la morale, ouvrage antérieur d’un an seulement au Crépuscule des Idoles, Nietzsche constate que tous ceux qui jusqu’à lui ont prétendu rechercher les origines de la morale en sont restés à des considérations superficielles et manquant cruellement de « sens historique ». Inversement, si la démarche de Nietzsche est si singulière, c’est parce qu’elle permet de remettre la morale en contexte, de mettre en évidence l’amoralité de ses origines et ainsi de répondre à la question liminaire autrement que par une pétition de principe. Il souligne d’emblée que la formulation qu’il met entre guillemets constitue une opinion commune. Or, le simple fait qu’elle participe d’une doxaambiante est pour lui un premier indice probant de sa fausseté : « le fait que tout le monde le croie est plutôt un argument contre cette théorie ». Et pour cause : c’est en vertu de ce préjugé que partagent ses contemporains que ses propres thèses paraissent scandaleuses, et en intégrant ce fragment à un chapitre intitulé « Divagations d’un ‘inactuel’ », il assume et revendique son statut d’exception. Ce rejet de la pensée convenue, du consensualisme populaire, s’inscrit effectivement dans une conception aristocratique de la pensée que Nietzsche réaffirme continuellement au fil de ses œuvres et selon laquelle, au sein d’une époque où les idées dominantes sont celles du « troupeau », de la masse vulgaire, le philosophe véritable ne peut être qu’intempestif et se voit contraint d’emprunter des chemins détournés (ce que suggère étymologiquement le terme de « divagations ») pour échapper au règne de l’opinion grossière. Il refuse donc de sacrifier à la vulgate ambiante concernant la morale, comme il l’écrira dans Ecce Homo : « J’ai choisi le mot d’immoraliste comme signe distinctif ou comme distinction ». En fin psychologue, il entreprend de brosser à grands traits le portait moral de l’homme moderne (ou peut-être le terme d’ « autoportrait » est-il plus idoine pour désigner ce que « nous nous imaginons […] »être), à l’aide de quelques adjectifs d’ordinaire positivement connotés mais qui prennent une tournure ironique dans sa bouche. Nous nous ventons de cultiver de « délicats sentiments d’humanité », nous nous targuons d’incarner un modèle d’altruisme inégalé jusqu’ici, en d’autres termes, nous prétendons dépasser en humanisme la période traditionnellement considérée comme le berceau de l’humanisme, à savoir la Renaissance (bien que, il importe de le préciser, en un sens sensiblement différent : l’humanisme renaissant consiste avant tout en un idéal de savoir universel invitant l’homme à pleinement développer ses facultés, là où l’humanisme tel que Nietzsche le caractérise dans ce texte semble plutôt faire signe vers les vertus chrétiennes de fraternité et de don de soi). Mais y a-t-il bien eu, comme nous le croyons, un « progrès positif »depuis le temps d’Erasme et de César Borgia qui nous donnerait le droit de prétendre surpasser en vertu nos ancêtres ? Nietzsche entend couper court à cette idée en révélant sa véritable nature : il ne s’agit là, nous dit-il, que d’un préjugé nécessaire que toute société nourrit, « chaque époque croit la même chose, elle ne peut faire autrementque le croire ». Nous avons donc affaire à une croyance vitale,  dans la mesure où chaque société la reproduit pour affirmer sa puissance contre les autres. Le perspectivisme inhérent à la pensée de Nietzsche est implicitement convoqué ici, dès lors que l’auteur procède à une remise en contexte de cette croyance en un ascendant moral de notre modernité, qui n’est rien d’autre qu’un point de vue que chaque société porte sur elle-même afin de s’auto-convaincre de sa supériorité sur les autres sociétés. On ne peut d’ailleurs saisir toute l’importance de la tournure nécessaire de cette expression (« elle ne peut faire autrementque le croire ») que dans le cadre du perspectivisme nietzschéen et de ses implications. Pourquoi, en effet, et par quoi, une société est-elle déterminée à développer ce point de vue sur elle-même ? Sur cet aspect, Nietzsche reste allusif ici (cet extrait est d’ailleurs pétri d’implicite, puisqu’il doit être lu en miroir de l’essai qu’il défend, à savoir Par-delà le Bien et le Mal), mais on peut éclairer le sens de sa réflexion en convoquant l’Avant-propos d’Humain, trop humain  où il évoque « ce qu’il y a d’injustice nécessaire dans tout Pour et Contre, l’injustice comme inséparable de la vie, la vie comme conditionnéepar la perspective et son injustice ». Ainsi, toutes les sociétés ont en partage ce préjugé de supériorité morale parce qu’il est favorable à leur survie en tant qu’il les conforte dans leur conviction d’être puissantes. Si les contemporains de Nietzsche sont convaincus d’être exemplaires en matière de morale, c’est parce qu’ils ont interprété a posteriori les mœurs qui leur sont propres (« Nous autres, hommes modernes, très délicats, très vulnérables, pleins d’égards pour tous et en exigeant de tous ») suivant un scénario téléologiquement orienté qui fait de celles-ci le fruit d’un long travail des hommes sur eux-mêmes pour réaliser l’idéal « humaniste » d’une « unanimitéacquisepour nous ménager, nous rendre service, nous faire mutuellement confiance ». La morale de l’homme moderne serait, dans cette optique, la preuve d’un « progrès positif ». Mais à partir du moment où l’on admet, avec Nietzsche, que toute société ne peut s’empêcher de reprendre ce scénario à son compte, on ne peut manquer de remarquer que cette croyance, indispensable d’un point de vue vital, repose sur une illusion d’optique et non sur une vérité historique (ce qui, aux yeux de Nietzsche, ne diminue en rien son importance).

Le second mouvement de cet extrait  nous montre que la portée de ces considérations dépasse le seul préjugé que Nietzsche expose au départ : l’auteur entend à présent appliquer sa démarche généalogique à toutes les idées morales afin de souligner qu’elles sont conditionnées par la constitution physiologique du peuple qui les élabore. En effet, chaque peuple possède des caractéristiques propres qui déterminent la nature des valeurs morales qu’il se donne. Nietzsche s’appuie sur ce constat pour retourner le soi-disant privilège moral de ses contemporains en déficience : de l’idée de progrès positif, on passe à la considération négative d’une «impuissance ». Nous serions bien incapables d’affronter les « conditions de la Renaissance »non parce que notre grandeur morale nous interdirait de nous abaisser à imiter les mœurs encore rustres de nos prédécesseurs, mais simplement parce que notre constitution « plus tardive, plus faible, plus délicate, plus vulnérable »que celle des hommes de cette époque (autant de « plus » ironiques en ce qu’ils dénotent des « moins ») nous en empêche. Loin de marquer une amélioration des mœurs humaines, la physionomie de notre morale ne fait que refléter, aux yeux de Nietzsche, la transformation physiologique de l’homme moderne qui a tout l’air, pour employer un terme cher à cet auteur, d’une effémination : n’évoque-t-il pas, avec un sarcasme non dissimulé,  notre « ‘humanité’ douillettement ouatée, qui prend bien soin de ne se blesser à aucune pierre du chemin » ? Le subtil retournement qui s’opère ici est capital : ce n’est pas par une lutte volontaire contre les préjugés et les mœurs barbares que l’homme moderne s’est progressivement acheminé vers un état moral toujours plus sain dont l’époque contemporaine marquerait l’aboutissement, c’est au contraire en raison d’une faiblesse croissante du peuple allemand que celui-ci s’est vu contraint, pour survivre, d’élaborer une morale de l’entraide dans le but de fédérer autant que faire se peut la société perçue par Nietzsche comme un organisme social malade menaçant de se disloquer. Les modernes n’ont pas fait le choix désintéressé et noble de l’altruisme : c’est la nécessité vitale de l’interdépendance des individus qui s’est imposée à eux et a rendu indispensable cette attitude (car c’est bien cette constitution qui « engendre nécessairement une morale pleine d’égardspour les autres), et ce n’est que par une interprétation faitea posteriorique nous avons embelli cette origine peu gratifiante en la parant des atours moraux de la solidarité et de l’amour du prochain, interprétation bien-sûr fausse, mais qui du moins paraît plus supportable, plus simple à assumer, au goût raffiné de notre époque (on ne peut que rappeler ici la formule éloquente que Nietzsche énonce au paragraphe 108 de Par-delà le Bien et le Mal : « Il n’y a pas de phénomènes moraux, seulement une interprétation morale des phénomènes ») . La morale joue donc toujours un rôle social fondamental et c’est cette fonction vitale qui lui donne sa valeur car « en soi, une morale n’a pas de valeur », elle ne peut être évaluée qu’en fonction de la physionomie singulière du peuple au sein duquel elle naît et dans la mesure où c’est l’état de santé de ce dernier qui détermine les valeurs qu’il se donne. On ne peut estimer a priori et selon des critères absolus la valeur des idées morales (critères impliqués par le comparatif « plus moraux », ce qui suggère finalement que la question de départ est mal posée), il faut toujours les référer à la fonction vitale qu’elles remplissent. Vue sous cet angle, la remise en contexte de notre morale, la considération de son origine, apparaît comme le point de départ incontournable et l’élément décisif de toute théorie de la morale digne de ce nom. Effectivement, nous dit Nietzsche, si l’on faisait abstraction de tous les facteurs physiologiques qu’il a énumérés pour rendre compte de la nature de notre morale, on se retrouverait dans l’impossibilité de justifier le bienfondé de cette dernière et de lui accorder une quelconque valeur. Par ailleurs, puisque toute morale doit être estimée en fonction de son utilité pour la vie, il est clair qu’aux yeux d’un peuple doté de caractéristiques inverses, un peuple fort et dynamique comme l’étaient, selon Nietzsche (et Machiavel), les contemporains de César Borgia, nos principes moraux auraient constitué « un spectacle du plus haut comique », puisque ces hommes plein de vitalité, cultivant nécessairement le préjugé énoncé précédemment, nous auraient jugés en fonction de leur propre morale qui est aussi éloignée de la nôtre que la volonté de puissance ascendante l’est de la volonté de puissance descendante (pour emprunter une distinction capitale dans la pensée de Nietzsche). De fait, si notre constitution avait été différente, si elle n’avait été affectée d’un « vieillissement physiologique »et jouissait encore de toute l’énergie qui sied à une jeune civilisation, nous aurions nous-mêmes partagé le « mépris »des hommes de la Renaissance pour les « vertus » si molles dont nous faisons notre fierté. C’est là réaffirmer fermement l’idée cruciale aux yeux de Nietzsche selon laquelle la morale d’un peuple est l’émanation directe de sa santé. Or, une fois convoquée devant le tribunal de la vie, force est de constater que notre morale n’est pas à la hauteur de l’estime qu’elle se porte à elle-même et que, loin de s’illustrer par une supériorité incontestable, trahit malgré elle la pauvreté de son origine : « En vérité, nous passons les bornes du comique involontaire, avec nos modernes ‘vertus’ ».

Effectivement, le troisième mouvement de ce texte achève le diagnostic du psychologue généalogiste concernant  les prétendues « vertus » des modernes qui s’esquissait en filigrane depuis le début de l’extrait. Le terme de « déclin », latent dans l’ensemble du passage du fait de la récurrence de termes péjoratifs le connotant (« amollissement »,« vieillissement physiologique »« [constitution] plus faible [et] plus vulnérable »), est finalement prononcé et vient briser définitivement l’idole du progrès moral remise en question dans ce fragment. En bon médecin, Nietzsche a identifié, à partir des symptômes que nous venons de rappeler, l’origine profonde  et pathologique de notre morale. En effet, il repère derrière le « déclin des instincts hostiles »que possédaient encore nos ancêtres un mal plus séminal : « le déclin plus général de notre vitalité ». La correspondance qu’il établit entre  pulsions violentes et vitalité, donc entre d’une part une réalité considérée comme méprisable et vile par les hommes de son temps, et d’autre part un terme plutôt positivement connoté, constitue probablement un élément essentiel de sa théorie morale qui a tant choqué ses contemporains : dans la mesure où la volonté de puissance qui anime chaque organisme et donc aussi chaque peuple (bien portant) est volonté d’expansion et d’auto-affirmation, elle ne peut que considérer les autres comme des rivaux, des ennemis à soumettre (idée que l’on retrouve dans l’étymologie du terme « hostiles »). De ce point de vue, la disparition des mœurs brutales, voire cruelles, des hommes d’antan,  loin d’être le fruit d’un admirable et volontaire « polissage des mœurs »(pour emprunter l’expression de Norbet Elias), est pour Nietzsche le symptôme de la détérioration globale de notre société conçue comme un organisme malade. Et c’est pour palier cette précarité que nous nous sommes donné une morale altruiste, parce que, pour ainsi dire, une morale vigoureuse et conquérante était devenue au-dessus   de nos moyens : « quand une existence est à ce point tardive et précaire […], il faut bien que chacun devienne dans une certaine mesure le malade et le garde-malade de l’autre ». L’auteur fait par là descendre l’idole Morale de son piédestal, en soulignant qu’elle n’est à l’origine qu’un effet secondaire  d’un processus de corruption qui ronge la société et ses membres.  A cette morale de convalescence (ou d’agonie), béquille d’une existence « tardive et précaire », Nietzsche oppose les mœurs d’individus menant une vie « plus  pleine, plus prodigue, plus exubérante ». On peut ici reconnaître en filigrane la lutte précédemment dépeinte par Nietzsche dans Par-delà le Bien et le Mal(notamment au paragraphe 260) entre une « morale des maîtres »et une « morale des esclaves ». Cette dernière, qui prône la pitié et l’amour des faibles, est associée à un déficit de vitalité qui fait apparaître à ses yeux les êtres supérieurs en force  comme une menace assimilée au « Mal ». Le parallèle avec ce fragment semble d’autant plus pertinent que dans l’extrait qui nous occupe, Nietzsche caractérise également cette confrontation entre deux modes de vie et leurs morales radicalement opposés comme une lutte terminologique : les hommes forts auraient indéniablement désigné ce que nous appelons « vertus » en des termes péjoratifs et moqueurs, « peut-être ‘lâcheté’, ‘pusillanimité’, ‘morale de petites vieilles’ », de même qu’esclaves et maîtres utilisent la notion de « Bien » pour nommer des réalités contraires. Dès lors, à partir du moment où l’origine de la morale est découverte dans la constitution physiologique d’un peuple, il devient légitime de l’évaluer en prenant pour critère la vie elle-même. C’est  ce qui permet à Nietzsche de conclure en exposant sa thèse qu’il sait polémique : la morale des modernes n’est pas le produit d’un progrès historique positif, mais le symptôme d’une « déchéance »globale de notre société. A l’inverse, si « la dureté, l’atrocité des mœurs peut être une conséquence de l’excès de vitalité », on ne peut plus dévaloriser les mœurs propres aux époques antérieures car elles étaient le signe d’une force vitale qui aujourd’hui nous fait défaut, et manifestent par contrecoup la faiblesse pathologique de nos sociétés dont il serait incongru de se glorifier. On voit s’esquisser, dans la formulation même de cette position intempestive, l’idée d’une nouvelle approche de la morale qui s’effectue « par-delà le Bien et le Mal » : en refusant cette dichotomie héritée, selon lui, de la « morale des esclaves », on se donne la possibilité de percevoir ce qu’il peut y avoir de positif du point de vue de la vie dans ce que la morale chrétienne considère comme mauvais en soi (« la dureté, l’atrocité des mœurs »), et de prendre conscience du fait que ce que l’on nomme un peu vite le « Bien »  (« l’adoucissement de nos mœurs ») pourrait bien avoir une origine moins glorieuse qu’on ne l’imagine. 

Afin de bien saisir toute la teneur de cet extrait, il peut être utile de rappeler que Le Crépuscule des idolescontient des fragments originellement destinés à être publiés dans un ouvrage jamais écrit par Nietzsche et qui aurait dû s’intituler La Volonté de puissance. Essai de transvaluation de toutes les valeurs. La deuxième partie de ce titre peut en effet offrir à notre analyse un éclairage fécond en ce que Nietzsche propose dans ce passage ni plus ni moins qu’un renouvellement décisif des critères d’évaluation des valeurs morales : il s’agit de les juger non plus en fonction de pseudo vertus érigées en valeurs absolues, mais à l’aune de la vie qui est la condition sine qua nonde tout jugement de valeur. Aucune morale ne peut donc prétendre valoir par elle-même en tentant de faire passer sa postériorité chronologique pour une supériorité axiologique, car dès lors que l’on cesse de concevoir l’histoire comme un processus dirigé vers un progrès toujours croissant, rien n’interdit de soupçonner notre modernité de décadence. C’est dans son origine, dans ce qu’elle exprime, qu’une morale trouve sa vraie valeur.

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