Contre un mur : chronique d’un débat sisyphéen sur antionisme et antisémitisme

 « … j’ai compris que tout le malheur des hommes venait de ce qu’ils ne tenaient pas un langage clair. »C’est en ces termes que Tarrou, personnage du roman de Camus La Peste, entend expliquer comment le simple fait de jouer sur les mots, de substituer un terme à un autre à des fins d’euphémisation, par exemple, peut conduire à justifier le pire. Mais ce malheur, pour paraphraser la Phèdre de Racine, vient de plus loin : il tient à la nature même de toute langue vivante, qui est, précisément, d’être « vivante », c’est-à-dire évolutive, et donc, propice à la polysémie. Et cette polysémie, qui fait le bonheur du poète, fait aussi le lit du malentendu, par lequel le tragique s’insinue dans les relations humaines et transforme la discussion en dialogue de sourds avant même que les bouches n’aient le temps de s’ouvrir. Il est ainsi des débats qui sont devenus, par la force des choses, des tragédies mettant en scène des interlocuteurs qui ne se comprennent pas et qui, plus pressés de trouver un coupable à blâmer qu’une explication, s’empressent de rejeter mutuellement la faute de cette incompréhension sur l’autre.

De ce point de vue, le débat virulent qui a éclaté sur twitter au sujet de l’antisionisme constitue un modèle du genre. Tout est parti d’un article de l’historien Dominique Vidal publié dans Mediapart le 17 juillet dernier. Celui-ci y dénonce un propos d’Emmanuel Macron disant que l’antisionisme « est la forme réinventée de l’antisémitisme ». On peut être en désaccord avec ce texte. On peut, par exemple, reprocher à son auteur de ne pas avoir évoqué la manière dont le mot « antisionisme » a effectivement été récupéré par certains courants idéologiques (notamment, mais pas seulement, l’extrême droite soralienne) pour servir de cache-misère à un antisémitisme qui doit avancer masqué. Mais il a au moins le mérite de rappeler un élément d’une importance capitale, trop souvent occulté dans ce débat, à savoir, la nature historique de l’antisionisme et son évolution, qui a suivi celle de l’avènement de l’Etat d’Israël puis son expansion. Dire, comme certains le font, que l’antisionisme est « par nature » antisémite, est, en cela, un contresens historique, et ce à deux égards. D’abord, comme le rappelle l’article, parce que de nombreux Juifs avaient rejeté le sionisme avant la création de l’Etat d’Israël, sans qu’on puisse pour autant les qualifier d’antisémites. Ensuite, parce que cette équivalence essentialisante a le tort de présenter l’antisionisme comme un phénomène atemporel, immuable, alors qu’il a forcément évolué après la création de cet Etat, en même temps que le sionisme, d’ailleurs. Ainsi, après 1967, le mot « antisionisme » s’est modifié en accord avec l’évolution du phénomène qu’il désigne, il s’est enrichi de nouvelles acceptions qui l’ont rendu profondément ambigu, jusqu’à désigner des attitudes aussi radicalement hétérogènes que la critique de la politique coloniale de Netanyahu et le déni pur et simple de toute légitimité à l’existence de l’Etat d’Israël.

On admettra volontiers que cette ambiguïté sert tous ceux qui utilisent le terme « antisionisme » comme alibi de leur antisémitisme, cachant par là leur haine des Juifs derrière la caution pseudo-humaniste d’une défense du peuple palestinien. On pourrait éventuellement, dès lors, s’accorder sur le fait que, étant donné cette ambiguïté sémantique, il serait préférable de mettre les choses au clair en conservant à l’antisionisme son sens originel (celui du refus de la création d’un foyer Juif qui se muerait, une fois l’Etat d’Israël créé, en déni de son droit à exister), et en forgeant un autre terme pour désigner, par exemple la critique de la politique d’expansion israélienne dans les territoires occupés. Ce serait préférable, en effet. Il reste qu’en l’absence d’une telle appellation alternative, « antisionisme » conserve sa polysémie, qu’il est effectivement revendiqué par des personnes (y compris des Israéliens) ne souhaitant aucunement la disparition d’Israël mais entendant simplement dénoncer les excès de sa politique, et qu’on ne peut sans injustice qualifier ces dernières d’antisémites.

C’est en vue de dégager cette nuance essentielle que Raphaël Enthoven a proposé l’analogie suivante : « Traiter d’antisémite l’antisioniste est aussi réducteur que traiter d’islamophobe la (ou le) féministe hostile à la burqa ». Il s’agissait bien d’une suggestion (« On est d’accord ? ») visant à ouvrir un dialogue nécessaire, mais c’était sans compter sur l’inertie tragique inhérente à ce débat. Et si quelques personnes sont venues saluer cet appel au discernement, d’autres, nombreuses, se sont empressées d’y déceler, au mieux, un aveuglement coupable quant à la réalité d’un antisionisme jugé par elles monolithique et univoque, au pire, une volonté insidieuse de cacher, tel Dieudonné, un antisémitisme rusé derrière la façade plus neutre d’une opposition à la politique israélienne. Bref, Raphaël Enthoven et tous ceux (dont je suis) qui ont tenté de réfléchir honnêtement aux réalités que pouvait recouper le terme d’« antisionisme » se sont vus systématiquement étiquetés « idiots utiles des antisionistes, i.e. des antisémites », voire carrément « antisémites », convoquant par-là tacitement la théorie pour le moins infamante et ridicule du « Self-hating Jew ». En dépit de toutes les précisions que nous avons pu apporter, nous nous sommes heurtés à un mur.  Et parce que renoncer au dialogue serait donner raison à des dogmatiques incapables de penser contre eux-mêmes qui altèrent sans vergogne le propos de leurs contradicteurs, j’aimerais tâcher d’expliciter ici l’analogie qui a suscité tant de violence, afin d’en dégager le sens véritable que certains ont cherché à falsifier pour mieux prononcer un verdict pré-élaboré en amont du débat. Pour rappel (et l’échange surréaliste que j’ai eu sur twitter à ce sujet m’a fait comprendre qu’il était visiblement nécessaire de le rappeler), une analogie n’est pas, au sens strict, la simple comparaison de termes pris isolément, mais un parallélisme entre deux rapports, qui se schématise le plus souvent de la manière suivante : « A est à B ce que C est à D ». Autrement dit, elle est fondée sur une similitude formelle qui ne prend son sens que dès lors qu’on met les termes en relation. Ainsi, dans l’analogie de Raphaël Enthoven, on s’aperçoit que le féminisme critique de la burqa n’a rien à voir avec l’antisionisme, et que l’analogie ne vise donc pas, précisément, à comparer les contenus respectifs de ces deux termes (ce qui n’aurait aucun sens), mais bien à mettre en évidence une similitude relationnelle entre deux attitudes. Explicitons le sens de cette analogie suivant le schéma précité. Elle consiste, en substance, à dire ceci : le discours identifiant purement et simplement antisionisme et antisémitisme (A) est à la critique de l’antisémitisme (B) ce que le discours identifiant purement et simplement le rejet de la burqa à l’islamophobie (C) est à la critique de l’islamophobie (D). Autrement dit, dans un cas comme dans l’autre, ceux qui ramènent TOUS les antisionistes au statut d’antisémites font la même chose que ceux qui ramènent TOUS ceux qui critiquent la burqa au statut d’islamophobes : ils réduisent le tout à la partie. Tel est le rapport sur lequel repose cette analogie. On pourra toujours discuter des proportions, dire, par exemple, que l’antisionisme est, dans la majorité des cas, l’alibi de l’antisémitisme, ou que la critique de la burqa est, dans la majorité des cas, l’alibi de l’islamophobie. Ou l’inverse. Peu importe : disant cela, on reconnaît qu’il existe bel et bien une partie du groupe « antisionistes » et une partie du groupe « féministes critiquant la burqa » dont les motifs ne sont pas antisémites pour le premier, islamophobes pour le second, et qu’en refusant de reconnaître cette nuance, on identifie à tort le tout (l’antisionisme/le féminisme critique de la burqa) à la partie (la portion, fût-elle majoritaire, d’antisionistes qui sont des antisémites cachés et de féministes qui sont islamophobes).

Certains diront peut-être qu’opérer ce genre de distinction revient à couper les cheveux en quatre, qu’au final, la nécessité de désigner l’ennemi prime sur tout, et que, dès lors, catégoriser à tort certains comme antisémites est un mal certes regrettable, mais nécessaire à un plus grand bien. Le débat avorté d’hier me fait tirer un tout autre enseignement, qui rejoint celui de Tarrou : tant que nous nous entêterons à ne pas tenir un langage clair, à ne pas faire l’effort de conjurer les éventuelles ambiguïtés des mots en consentant à définir, nuancer, distinguer quand cela s’impose, nous nourrirons des divisions inutiles qui serviront toujours nos adversaires. A force de se laisser aller à un complexe obsidional favorisant les réflexes épidermiques au détriment de la réflexion, on se condamne à développer une mentalité d’assiégé qui génère sans cesse de nouveaux barbares. Et, joignant l’aveuglement volontaire à la surdité stratégique, on prétend combattre le racisme en construisant des murs toujours plus nombreux qui tendent à le renforcer. C’est pourquoi aucun dialogue ne me semble superflu, ni aucun échange inutile. A une époque d’emmurement universel, construire des ponts est un acte révolutionnaire.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :