Je ne suis pas Charlie, donc je suis avec Charlie

Je ne suis pas une lectrice assidue de Charlie Hebdo*. J’ai parfois ri en apercevant les dessins qui y sont publiés. Je les ai parfois trouvés de mauvais goût. Et, d’autres fois encore, racistes. Non dans l’intention, mais dans une connotation servie par un manque de lisibilité. C’est le cas du dessin de Riss représentant Aylan, l’enfant syrien retrouvé mort sur une plage, devenu un violeur en grandissant, en référence aux évènements de Cologne. Amatrice d’humour noir, je l’ai pourtant trouvé abject, en raison de l’équation nauséabonde et dangereuse qu’il établissait entre réfugiés et crimes sexuels sans qu’une volonté de critique ou de dénonciation y soit clairement lisible, le tout tandis que le père pleurait son fils noyé. Il y a eu aussi la une de Riss représentant des femmes noires enceintes, esclaves sexuelles de Boko Haram, criant « Touchez pas à nos allocs ! ». Ironiser sur l’horreur qu’est le viol fait partie intégrante de l’humour noir, que chacun est en droit d’apprécier ou non, mais il n’en demeure pas moins que ce dessin reproduisait un cliché raciste éculé (les immigrés profitant du système) en lien avec l’actualité française du moment qui concernait la baisse des allocations. Là encore, l’intention n’était pas claire, et le dessin a provoqué une controverse en France comme à l’internationale, si bien que la rédaction de Charlie a dû expliquer qu’il s’agissait d’une reprise parodique des discours racistes de l’extrême droite. 

Les dessins de Charlie Hebdo sont politiques. C’est un journal engagé qui, depuis des décennies, fait passer des messages forts par le crayon comme par la plume. Mais pour être efficace, il faut être compris. Et on ne peut dès lors ignorer la distance qui sépare la production de la réception, ni la responsabilité réciproque qui unit le lecteur au dessinateur. Le premier doit faire l’effort de se renseigner sur le contexte avant d’émettre un jugement sur le dessin (fustiger une caricature de circonstance en l’arrachant à son ancrage dans l’actualité du moment est une démarche paresseuse qui délégitime celui qui l’entreprend). Le second, faire en sorte que son dessin soit suffisamment travaillé et précis pour constituer un tout sémantique, afin de produire un message compréhensible en autonomie, sachant que les dessins de Charlie circulent souvent seuls, et beaucoup plus que les textes de ses journalistes.

Pour ma part, je trouve que les dessins de Charlie Hebdo sont, comme ceux des autres dessinateurs, d’un degré de lisibilité variable, et je comprends tout à fait que pour un lectorat qui n’est pas familier du genre, il ne soit pas évident de déceler une parodie de clichés d’extrême droite dans un dessin où l’extrême droite est absente, et où les seuls personnages à parler sont des femmes noires**. Ce qui peut créer des quiproquos, parfois, voire des ambiguïtés dangereuses qui devraient nourrir un débat sur le dessin de presse et ses difficultés. Mais un tel débat ne peut avoir lieu si on oublie le pacte de lecture entre émetteur et récepteur que j’évoquais plus haut, et la responsabilité réciproque qui en découle : ces incompréhensions sont également nourries par un biais de confirmation consistant à décréter que tout dessin de Charlie Hebdo sur l’islam est raciste, puisque ce journal est obsédé par l’islam (une affirmation pourtant réfutée par Le Monde). Pour comprendre ce qui est en jeu ici, j’aimerais évoquer les accusations de racisme soulevées dernièrement à l’encontre des deux unes que Charlie Hebdoa consacrées à ce qu’il est désormais convenu d’appeler « l’affaire Ramadan ». Je m’exprime peu à ce sujet dernièrement, car, les esprits s’échauffant, une atmosphère de règlements de comptes réciproques, d’accusations mutuelles et de surenchère dans l’excès s’est installée, qui me paraît non seulement hostile au débat mais, fait plus grave, susceptible de détourner l’attention de la véritable nature des crimes reprochés à l’accusé : Tariq Ramadan ne sera jugé ni pour ses idées, ni pour adultère (encore heureux !), mais pour viol, violences sexuelles et menaces. C’est pour cette même raison que j’ai trouvé la Une consacrée à Edwy Plenel problématique. Le souci, à mes yeux, réside moins dans le dessin que dans sa légende : « Affaire Raman, Mediapart révèle : ‘‘On ne savait pas’’ ». Les mots ont un sens, et, dès lors qu’on se rappelle que l’ « affaire Ramadan » est une affaire de viol, on admettra que le sous-entendu, fût-il involontaire, est indéfendable : il ne fait pour moi aucun doute qu’Edwy Plenel (et Mediapart avec lui) n’avait aucunement connaissance des faits précis dont on accuse Tariq Ramadan. Reprocher à Edwy Plenel son attitude vis-à-vis de Tariq Ramadan est une chose, le faire en lien avec une affaire de viol en est une autre, et le fait que ces reproches fusent au beau milieu de cette affaire facilite des confusions délétères qu’il convient de dissiper pour débattre, si tant est qu’un débat honnête et dépassionné soit encore possible dans de telles conditions. Personnellement, je commence à en douter.  

            Et si la confusion que sous-tend cette une me semble devoir être relevée, il en va de même pour celle générée par certaines des critiques dont elle, ainsi que la précédente, ont fait l’objet. Cette confusion tient au fait de voir dans ces deux caricatures, celle représentant Tariq Ramadan et celle représentant Edwy Plenel, des dessins islamophobes ou nourrissant l’islamophobie. J’ai écouté les arguments de ceux qui soutiennent une telle lecture, j’ai essayé de les comprendre, et, honnêtement, non seulement je ne les trouve pas convaincants, mais je les trouve dangereux. Commençons par la Une représentant Tariq Ramadan, arborant un pénis turgescent et disproportionné et déclarant « Je suis le 6epilier de l’islam ». En discutant de cette Une sur Twitter avec des personnes qui la taxaient d’islamophobie, j’ai entendu deux reproches à l’appui de cette accusation. Le premier, c’est le reproche du deux poids deux mesures : pourquoi, quand c’est un musulman qui est accusé de viol, on mentionne l’islam, et pas quand c’est un Juif ? Pourquoi ne pas avoir dessiné Weinstein ou Polanski avec une menorah entre les jambes ? Certains ont d’ailleurs trouvé judicieux de reprendre la caricature proposée par Alain Soral, représentant Polanski, un chandelier entre les jambes, disant « Je suis la huitième branche du chandelier Juif », croyant par-là rendre manifeste l’hypocrisie de leurs contradicteurs : « Ah, vous voyez ! Quand c’est Polanski, c’est antisémite, mais quand c’est Ramadan, ce n’est pas islamophobe : deux poids, deux mesures ». J’espère de tout cœur que ceux qui se sont permis ce parallèle ont des problèmes de vue et n’ont pas aperçu l’étoile jaune avec l’inscription « Jude » sur le dessin de Soral, qui est, précisément, le détail rendant cette caricature antisémite, car, jusqu’à preuve du contraire, ce motif symbolise la Shoah, et non le judaïsme. Cela dit, quand bien même on retirerait l’étoile jaune, le parallèle n’en serait pas moins absurde, pour une raison très simple : Polanski et Weinstein ne sont pas des prédicateurs Juifs. Et si un spécialiste du judaïsme était accusé d’avoir utilisé son statut et son autorité pour mettre des femmes en confiance et les violer, alors je n’attendrais pas moins de Charlie Hebdoqu’une Une équivalente. Seulement, voilà : c’est Tariq Ramadan qui est accusé d’avoir instrumentalisé l’islam au service de son instrument, et c’est très exactement ce que représente la caricature de Charlie Hebdo. « Je suis le 6epilier de l’islam », ce sont bien là, à mon sens, les mots d’un Tartuffe qui exploite et déshonore sa religion à des fins odieuses. Mais, m’a-t-on dit, et c’était le second reproche avancé contre cette Une, il est islamophobe de suggérer ainsi que l’islam est une religion de violeurs et que tous les musulmans le sont. Avons-nous regardé le même dessin ? Quand Charlie Hebdo caricaturait les prêtres pédophiles, qui ont utilisé leur autorité spirituelle pour violer des enfants (c’est exactement ce dont on accuse Tariq Ramadan), avez-vous prétendu que cela revenait à insulter l’ensemble des catholiques ? Non. On ne peut le soutenir, car le faire, c’est verser dans l’essentialisme, qui est le fondement de toute pensée raciste. Quand on demande à l’ensemble des musulmans de « se désolidariser » après un attentat islamiste, on opère un ignoble amalgame essentialiste entre musulmans et islamistes, et on suggère que l’ensemble des musulmans auraient, d’une certaine façon, une responsabilité particulière, du fait qu’ils ont en partage avec les terroristes une religion que ces derniers instrumentalisent et salissent au service d’une idéologie meurtrière. On a raison de dénoncer une telle injonction comme raciste, dans la mesure où les musulmans sont des individus comme les autres, pas plus responsables de ce que des terroristes commettent au nom de l’islam que les catholiques ne le sont des actes de pédophilie commis par certains prêtres, et prétendre le contraire serait d’autant plus insupportable que les attentats n’ont jamais épargné les musulmans, en France et dans le monde. Mais n’est-il pas dès lors incohérent d’opérer un amalgame analogue concernant la Une de Charlie Hebdo, en prétendant qu’elle est islamophobe parce que représenter Tariq Ramadan en Tartuffe de l’islam, c’est insulter des millions de fidèles, comme si les actes de ce dernier ne pouvaient être jugés sans incriminer l’ensemble des musulmans qui n’ont pourtant strictement rien à voir avec cette affaire ? N’est-ce pas créer une confusion délétère que d’impliquer l’ensemble des musulmans en parlant d’islamophobie lorsqu’un dessin dénonce l’instrumentalisation de l’islam par celui que l’on accuse d’être un faux dévot ? Ce télescopage n’est-il pas, justement, islamophobe ? Bref, je dois avouer que la seule logique de deux poids deux mesures que je vois à l’œuvre ici est celle consistant à mobiliser une stratégie essentialisante, que l’on a jusqu’ici condamnée (à juste titre), pour fustiger un dessin qui n’a rien, en lui-même, d’islamophobe.

            Face à l’absence d’éléments tangibles dans cette caricature permettant d’y déceler un racisme flagrant, certains adoptent une approche plus radicale, qui a le mérite d’être claire : Charlie Hebdofait des dessins islamophobes, il y a des précédents évidents, donc, c’est entendu, chacun de ses dessins mentionnant l’islam ou s’y rapportant indirectement sera par définition islamophobe, sinon explicitement, du moins en intention. Outre le fait que je suis personnellement opposée à une telle défense du procès d’intention assumé, dans la mesure où elle ne peut faire l’objet d’aucun recours et autorise que l’on incrimine un dessin a priori, sans même l’analyser, il me semble important de tirer toutes les conséquences d’une telle assertion. Si l’on a décrété que Charlie Hebdoest un journal islamophobe et ne peut donc représenter l’islam ou les musulmans sans que cette accusation soit immédiatement convoquée au nom des intentions prêtées aux dessinateurs, quand bien même aucun élément dans le dessin ne la justifierait, alors, cela revient littéralement à créer, concernant ce journal satirique, une censure sélective tacite, à constituer l’islam en religion sacrée, et les musulmans en groupe intouchable. Faire de l’islam une religion à part que l’on ne peut caricaturer, c’est légitimer l’idée du délit de blasphème, et c’est jouer dangereusement avec l’ambiguïté étymologique du mot « islamophobie », qui n’est censé être utilisé que pour désigner un racisme spécifique, et non une attaque envers une religion. Constituer les musulmans en groupe intouchable, refuser que l’on caricature un prédicateur musulman, fût-il accusé de viol, juste parce qu’il est musulman, c’est limiter le droit de caricaturer par une discrimination dont je vois mal comment on pourrait la qualifier autrement que comme raciste. C’est pourquoi, en attendant que nous devenions tous télépathes, je choisis, pour ma part, de juger sur pièce, comme dans tout procès équitable, au lieu de décréter qu’un dessin est raciste indépendamment de ce qu’il représente, en fonction des intentions immuables attribuées à son auteur. D’ailleurs, je crois que ceux qui ont jugé ce dessin raciste a priori, non pour ce qu’il montre mais en fonction des intentions présumées du dessinateur, ont parfaitement conscience du problème que soulève une telle démarche, puisqu’ils ont ressenti le besoin d’aller inventer, dans ce dessin, des éléments qu’ils pourraient juger islamophobes (la référence à l’islam, le fait de rendre explicite la religion de Tariq Ramadan alors qu’on ne l’avait pas fait pour Polanski, éléments dont j’ai montré plus haut qu’ils n’avaient rien d’islamophobe : comment est-on censé dépeindre un Tartuffe sans faire allusion à la religion ?).

            Si je sors de mon silence pour évoquer ce problème, c’est parce qu’il me semble avoir pris des proportions hallucinantes avec la sortie de la seconde Une consacrée à l’affaire Ramadan, celle représentant Edwy Plenel, et les réactions qu’elle a suscitées. J’ai dit ce que je pensais du timing de cette Une et du sous-entendu grave qu’elle charrie et qui ne pouvait que provoquer des réactions épidermiques. Personnellement, je préfèrerais qu’on parle un peu moins de monsieur Plenel et de Mediapart, histoire de ne pas oublier qui est sur le banc des accusés, dans cette affaire, et qui sont les victimes. Reste que les propos tenus par Edwy Plenel suite à cette Une tombent sous le coup du reproche que je viens d’énoncer, et mettent en évidence le risque inhérent au fait de légitimer les procès d’intention et de brandir de façon intempestive l’accusation d’islamophobie. En réponse à cette Une, Edwy Plenel a fait le commentaire suivant : « La Une de Charlie Hebdo fait partie d’une campagne plus générale que l’actuelle direction de Charlie Hebdo épouse. M. Valls et d’autres, parmi lesquels ceux qui suivent M. Valls, une gauche égarée, une gauche qui ne sait plus où elle est, alliée à une droite voire une extrême droite identitaire. M. Valls et d’autres trouvent n’importe quel prétexte, n’importe quelle calomnie pour en revenir à leur obsession : la guerre aux musulmans, la diabolisation de tout ce qui concerne l’islam et les musulmans ». Si on lit correctement la phrase, on comprend que cette Une (oui : cetteUne. C’est bien d’elle qu’il est question ici, M. Plenel ne se contente pas de juger Charlie Hebdode manière générale, il met en cause le dessin particulier qui le caricature) participe, selon le journaliste, d’une campagne islamophobe à laquelle Charlie Hebdoprendrait part avec Manuel Valls, une certaine gauche, une droite et même une extrême droite identitaire. Sur la base d’un dessin ne mentionnant ni l’islam, ni les musulmans, et qui est l’œuvre d’une seule dessinatrice, il serait donc légitime de déduire une sorte de conspiration ayant pour objectif ultime « la guerre aux musulmans ». Charlie Hebdo, en raison des intentions que l’on prête à ses dessinateurs, n’aurait donc plus le droit de caricaturer ni un prédicateur musulman, quand bien même l’actualité s’y prêterait, ni Edwy Plenel, sous peine d’être taxé, par principe, d’islamophobie. Suis-je donc la seule à trouver pour le moins hallucinant que l’on puisse parler d’islamophobie et de « guerre aux musulmans » au sujet d’une Une (explicitement incriminée par M. Plenel) qui ne fait aucune allusion ni à l’islam, ni aux musulmans ? M. Plenel serait-il donc devenu un symbole islamique ? Le représentant de tous les musulmans de France ? Si, lorsque Charlie Hebdocritique Edwy Plenel au sujet de son rapport à Tariq Ramadan (à lui seul, et à personne d’autre), le journaliste s’estime autorisé à parler d’islamophobie, alors, qu’il le veuille ou non, il entérine l’idée que c’est en tant que musulman lambda que Tariq Ramadan est attaqué, et non en tant que Tartuffe violeur, idée dont j’ai montré qu’elle reposait sur une prémisse essentialiste fallacieuse. Non, Tariq Ramadan n’est pas un musulman lambda : c’est un prédicateur médiatique et puissant (Mediapart en sait quelque chose, pour lui avoir consacré une longue enquête), accusé de viols. Non, il ne représente pas les musulmans et n’est pas le « héros des jeunes maghrébins des banlieues », pour reprendre le titre confondant de bêtise raciste d’un article du Figaro, d’ailleurs modifié entre temps. Et si je refuse de mêler Edwy Plenel à des affaires de viol dont, comme beaucoup, il ignorait tout, je trouve parfaitement légitime de l’interroger au sujet de son rapport à Tariq Ramadan, qu’il a décrit comme un « intellectuel très respectable », au sujet duquel il a dit « je le lis, je l’écoute et je ne vois aucune ambiguïté », et dont il répétait encore, il y a peu, qu’il s’opposait à sa « diabolisation ». Indépendamment de cette affaire (j’y insiste), on peut se demander s’il n’y a pas une certaine forme d’aveuglement à ne pas trouver problématiques les propos d’un prédicateur qui, par exemple, s’oppose au renvoi d’un imam américain ayant défendu l’excision, au prétexte que cet homme « sert la communauté depuis plus de trente ans » et que, l’excision étant débattue parmi les savants musulmans et soutenue par certains d’entre eux (certes pas Tariq Ramadan lui-même), il convient d’en discuter en interne et de ne rien précipiter, ce qui revient à reconnaître l’excision comme quelque chose qui se discute, et non comme une pratique parfaitement injustifiable, en plus d’être illégale dans le pays où exerçait cet imam. Ce même prédicateur qui dit, au sujet de l’homosexualité et de la façon dont on en parle à l’école : « Quand ceci est enseigné à l’école, il faut des parents qui soient présents pour apporter ce que l’islam dit et comment on gère. Nous on ne peut pas normaliser ceci. (…) Si vous pensez, aujourd’hui, avec tout ce qu’il y a, internet, et si tout ça vient aux enfants, comment on est armés, psychologiquement, quand on sait et qu’on a été éduqués à résister ?Mais quand on nous tient dans l’ignorance, dès que ça vient, ça rentre, ça reste, et ça commence à cultiver le mal. (…) » (sic). Est-ce le fait de trouver ces propos misogynes pour le premier, homophobes pour le second, qui relève de la diabolisation, ou bien est-ce le fait de ne voir « aucune ambiguïté » chez celui qui les a tenus qui relève d’un angélisme perturbant ? Pour ma part, quand les passions se seront apaisées et que les uns et les autres laisseront l’affaire Ramadan suivre son cours, qui est désormais entre les mains de la justice et devrait y rester exclusivement, j’aimerais que M. Plenel se pose à lui-même cette question, et me dise, en toute honnêteté, ce qu’il en pense.

           Pour terminer, j’aimerais évoquer certains commentaires qu’a soulevés la réponse de Riss aux propos de M. Plenel. On peut trouver excessifs les mots de Riss, qui accuse Edwy Plenel d’avoir condamné Charlie Hebdoà mort une seconde fois et de justifier de possibles futurs actes terroristes en accusant ce journal de participer, par sa Une, à une « guerre aux musulmans ». Mais j’en vois qui se moquent de lui, qui l’accusent de désigner Plenel coupable par avance d’un éventuel meurtre futur fantasmé, voire, qui lui reprochent d’instrumentaliser honteusement les morts de Charlie Hebdo. Alors, je voudrais, tout de même, rappeler quelques évidences. Evidemment que le ton de Riss est emporté et violent : il a peur de mourir. À sa place, si j’avais échappé une première fois à la mort et que je recevais de nouvelles menaces deux ans plus tard, j’aurais peur aussi, je serais en colère, et ma prose s’en ressentirait. Et je trouve ignoble que l’on puisse l’accuser d’instrumentaliser les morts de Charlie Hebdo : ce sont « ses » morts, ses collègues, ses bons copains, qui ont été tués sous ses yeux, pour des caricatures du Prophète jugées islamophobes. À sa place, si je recevais des menaces de mort à la pelle pour un dessin représentant Tariq Ramadan, et si on m’accusait d’islamophobie et de participer, avec d’autres, à une « guerre aux musulmans » en se fondant sur une Une représentant Edwy Plenel, moi aussi, j’aurais probablement l’impression que l’histoire se répète, que l’on crache un peu sur les morts de Charlie Hebdo, et que l’on fait bien peu de cas de mon droit à ne pas vouloir mourir pour un dessin.

            Riss disait, en 2015, après l’attentat des frères Kouachi contre son journal, qu’« on a le droit de ne pas aimer Charlie Hebdo ». Qu’on a le droit de dire qu’on n’ « est pas Charlie », du moment que c’est pour de bonnes raisons et non pour légitimer les actes des terroristes. En ce sens, je ne suis pas Charlie. Je ne lis pas ce journal, je ne me reconnais souvent pas dans ses dessins, je les trouve même, parfois, franchement indéfendables. Mais je juge sur pièce. Et quand ce même journal, saigné une première fois en 2015 pour des dessins jugés blasphématoires, reçoit, en 2017, des menaces de mort pour une caricature de Tariq Ramadan, et se voit accusé de participer à une « guerre aux musulmans » suite à une caricature d’Edwy Plenel, j’ai beau ne pas « être » Charlie, je suis avecCharlie, et, donc, avec Riss. Parce qu’un homme qui a perdu ses amis, qui a frôlé la mort, et qui a peur de mourir suite à de nouvelles menaces, a toutes les raisons de voir de tels propos comme irresponsables et de s’énerver : c’est lui, ici, qui risque sa peau. Il serait bon de s’en souvenir.  « On ne pense pas mal parce qu’on est un meurtrier. », disait Camus, « On est un meurtrier parce qu’on pense mal. C’est ainsi qu’on peut être un meurtrier sans avoir jamais tué apparemment. Et c’est ainsi que, plus ou moins, nous sommes tous des meurtriers ». C’est à ces mots que j’ai pensé en lisant l’éditorial de Riss, et les réactions qu’il a suscitées. À ceux qui ne voient pas de problème à ce qu’on qualifie d’islamophobes (i.e. : porteurs d’une haine envers les musulmans) des dessins caricaturant un prédicateur accusé de viols et un journaliste qui n’a rien à voir avec l’islam ; à ceux qui croient qu’on ne peut armer les terroristes qu’en leur fournissant des AK-47, j’aimerais rappeler que les plus grands génocides de l’histoire ont été précédés d’un conditionnement idéologique de la population visant à préparer le meurtre en le légitimant. Cela, non pas pour opérer un parallèle hasardeux, mais pour dire que les mots ne sont pas innocents, qu’ils peuvent avoir des conséquences et contribuer à justifier le pire en diffusant et en banalisant certaines idées, quand bien même ce ne serait pas l’intention de celui qui les proférait. Et pour les mêmes raisons qui me font estimer dangereux, dans un contexte où le racisme est une réalité qui tue, de faire un dessin d’enfant réfugié qui permet d’établir un lien de causalité entre réfugiés et viols, comme s’il y avait là je ne sais quel déterminisme à l’œuvre, je trouve grave et dangereux de dire des deux Unes de Charlie Hebdo sur l’affaire Ramadan qu’elles sont islamophobes ou participent d’une « guerre aux musulmans » dans un contexte où ce même journal reçoit des menaces de mort pour un dessin.  Ce n’est pas, pour moi, affaire d’adhésion idéologique et de conviction, mais une simple question de cohérence. C’est parce que je ne suis pas Charlie que je suis, inconditionnellement, avec Charlie aujourd’hui. Comprenne qui voudra.

*Mise à jour 2019 : depuis la rédaction de ce billet, j’ai été amenée à feuilleter et à découvrir plus en profondeur ce journal et son évolution au fil des décennies. Avec grand intérêt.

**Par comparaison, le dessin de Riss d’août 2019 représentant Greta Thunberg et des avions en partance pour la Mecque, par télescopage de deux faits d’actualité (le voyage de Thunberg en voilier, et le début du hajj), me semblait beaucoup plus clair. Car outre le fait que Riss est un écolo qui soutient Greta Thunberg, la légende (« et là, comme par hasard, Greta Thunberg, elle ferme sa gueule ») contient une formule complotiste bien connue et souvent ironiquement reprise sur internet (« comme par hasard ») qui signale la dimension railleuse du dessin (déjà exploitée dans le numéro précédent avec une une sur la jeune femme titrée « ces autistes qui dirigent le monde » pastichant les mises en scène conspirationnistes qui fantasment sur les juifs, les francs-maçons ou autres Illuminati). Contrairement à son dessin sur Boko Haram, où la légende ne faisait parler que les esclaves sexuelles et non l’extrême droite directement, celle du dessin d’août 2019 ne fait pas parler Greta, mais un locuteur tiers absent du dessin, ce qui produit un effet de distanciation plus marqué.

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