Lettre aux conspirateurs du silence

Chers conspirateurs du silence,

 Votre générosité est décidément sans borne. Non contents d’avoir nourri en profondeur la matière du livre qui porte votre nom, vous venez, une fois encore, de donner vie à son contenu avec une maestria à laquelle aucune de mes analyses ne pourra jamais rendre entièrement justice. Twitter, mon bel oiseau, tes envolées polémiques touchent parfois à l’absurde comme on touche au sublime. C’est qu’il y a du Ionesco, dans ton pépiement – une étrange et permanente sensation de déjà-vu…

Au menu, un triste indémodable sur lequel vous adorez vous écharper : les violences sexuelles. Vous conviendrez, je pense, que c’est un problème sérieux et urgent. Le genre de choses dont il faudrait pouvoir parler sans concession, à cœur ouvert plutôt qu’à couteaux tirés, et en laissant de côté les désaccords idéologiques et politiques, aussi viscéraux soient-ils. Mais je finis par croire que c’est trop vous demander. C’est plus fort que vous, en fait : même quand les enjeux sont aussi universels et transpartisans, vous ne pouvez réfléchir sans répartir binairement vos interlocuteurs en alliés et ennemis, sans opposer deux camps radicalement antagonistes avec la même emphase que si vous sépariez la mer Rouge – vous n’êtes pas à l’aise tant que vous n’avez pas planté un décor belliqueux. Ça donne des échanges dignes des pires scripts de péplum, et j’en rirais de bon cœur, si le sujet n’était pas si grave. Là, je dois avouer que votre petit manège commence sérieusement à me taper sur le système. Qu’y avait-il de si difficile à comprendre, dans la levée de boucliers provoquée par le tweet de Fatiha Boudjahlat ?

Êtes-vous donc incapables d’envisager que l’on puisse être en total désaccord avec les propos de Rokhaya Diallo ET trouver intolérable qu’une personne se définissant elle-même comme féministe ironise sur les violences sexuelles et estime pertinent de donner une bonne leçon à son adversaire en interpellant les violeurs et en la désignant explicitement comme cible à leur attention ? Pour avoir eu l’audace de faire cette nuance, je me suis retrouvée rangée d’office dans le camp des « crétins », des « salauds », des islamistes (que vous êtes lourds…), et honnêtement, si quelqu’un avait jeté les climato-sceptiques et les raéliens dans le lot, cela ne m’eût guère étonnée : nous ne sommes plus à une ou deux étiquettes près. Vous avez tous la même rhétorique à la bouche : « resserrer les rangs », « se serrer les coudes », « bonjour la solidarité dans le combat pour x », « unité face à des adversaires unis ». En bref : peu importe ce qui est dit, ce qui compte, c’est qui le dit. Vous êtes aussi intransigeants avec les moindres incartades de vos adversaires que vous êtes tolérants, bienveillants même, avec les dérapages de vos alliés. À vous entendre, ceux qui, comme moi, refusent de cautionner ou de minimiser des propos indéfendables en les jugeant à la gueule de l’énonciateur ne peuvent être que des traîtres à la cause. En cela, vous sonnez comme bon nombre de vos ennemis, qui affichent volontiers la même logique : on ne touche pas à une « sœur », à un « frère », on ne critique pas un/une « camarade », peu importe ce qu’il ou elle dit. La solidarité avant la vérité. Quoi qu’on dise, on choisit son camp qu’on le veuille ou non, et reprocher telle ou telle sortie à celui qui partage nos combats équivaut, pour vous, à se mettre au service de l’armée d’en face. Impossible de faire autrement, dites-vous : toute lutte efficace est à ce prix. Vraiment ? Watch me.

Le tweet de Fatiha Boudjahlat était non seulement indéfendable, mais, sous couvert de procéder à un subtil « raisonnement par l’absurde », il entrait en totale contradiction avec les valeurs du « féminisme universel » qu’elle revendique. Quand on veut défendre les droits de toutes les femmes, sans exception, on ne plaisante pas avec les violences sexuelles. On n’ironise pas sur une éventuelle agression de Rokhaya Diallo, on ne tourne pas en dérision le viol subi par Clémentine Autain, au prétexte qu’elles sont des adversaires politiques et parce qu’on estime qu’elles sont de « mauvaises féministes ». Aucun combat féministe ne peut légitimer des moyens qui humilient des femmes et se moquent du viol. Au risque de casser l’ambiance et de décevoir les amateurs de buzz facile, il me semble qu’on peut mettre en évidence l’absurdité d’un propos sans user de procédés indignes, et qu’on peut dénoncer catégoriquement les prises de position de quelqu’un sans verser dans l’attaque ad personamet viser en-dessous de la ceinture. Comme ceci, par exemple : oui, le tweet de Rokhaya Diallo me pose un gros problème, ne serait-ce qu’en raison de ce qu’il laisse entendre. Et non, ce n’est pas une question de contexte. Pour commencer, je vois mal comment on pourrait accuser ceux qui s’en sont émus d’avoir décontextualisé le propos, dans la mesure où c’est Rokhaya Diallo elle-même qui a choisi de tweeter ce passage de son intervention pris isolément. Ensuite, j’ai beau replacer cette formule dans son contexte, elle me paraît toujours aussi problématique. Voyons plutôt.  Dans l’émission « Grand bien vous fasse ! » du 15 février dernier, sur France Inter, consacrée aux coiffures, l’échange suivant a eu lieu :

« Ali Rebeihi: « La chevelure appelle le regard, la concupiscence, en particulier le cheveu féminin. Et de nombreuses sociétés ont cherché à cacher le cheveu du regard concupiscent, voluptueux. »

Michel Messu: « Oui, dans nos sociétés occidentales – là, il faudrait pouvoir différencier l’Occident, l’Orient, etc. – très vite, le cheveu est associé au pouvoir de séduction. Le cheveu féminin est associé au pouvoir de séduction. Et en même temps, quand il y a séduction, il y a aussi une certaine menace. On peut, effectivement, si on s’intéresse trop aux cheveux, se détourner de ses devoirs sociaux, religieux, etc. »

Ali Rebeihi: « Et puis pendant longtemps, dans nos sociétés judéo-chrétiennes, une femme qui sortait, comme on l’appelait, « en cheveux », était jugée indécente. Ça insultait la bienséance sociale. »

Michel Messu: « Tout à fait. On trouve ça dans les textes anciens, Saint Paul etc., où la consigne qu’on donne à la femme, c’est qu’elle se voile. Et la femme, dans l’espace public, doit être voilée.

Rokhaya Diallo: « Mais aujourd’hui, justement, la consigne est inverse. Et on a des modèles de séduction de femmes qui portent le cheveu long. On voit ça dans les clips, notamment, que ce soit les clips de rap ou même Beyoncé, qui est le symbole de la séduction aujourd’hui. Et ce qui est intéressant, c’est qu’on a aujourd’hui des jeunes femmes françaises qui, pour des raisons religieuses, choisissent de cacher leurs cheveux. Et on voit à quel point ça irrite. On est dans un endroit où on a tellement l’impression que le corps de la femme doit être disponible en permanence que ça peut énerver ou irriter certaines personnes. Et puis, le fait de masquer ses cheveux avec un foulard, ça peut être aussi un instrument de séduction. Je pense à ce qui se passe, par exemple, en Afrique de l’Ouest, où le moussor, le foulard, est porté d’une manière très jolie, avec beaucoup d’imagination, c’est le foulard, là, qui fait office de séduction. »

Il y aurait beaucoup à dire sur cet extrait qui soulève de nombreuses questions, mais je me contenterai pour l’heure de dire un mot du passage souligné. Qui est ce « on » irrité par les femmes voilées au point de vouloir les dévoiler pour rendre « le corps de la femme […]disponible en permanence » ? À qui s’adresse Rokhaya Diallo, ici ? À une catégorie de détracteurs en particulier ? À tous ceux qui émettent un discours critique sur le voile ? À la société française prise dans son ensemble ? Dire cela, sans plus de précision, c’est laisser entendre qu’on ne peut être hostile au voile que parce qu’on veut rendre le corps des femmes « disponible », c’est-à-dire, à la disposition… de qui ? Des hommes ? Et quid des féministes qui revendiquent le droit de chaque femme à faire ce qu’elle veut de son corps et refusent, de ce fait, un certain idéal de pudeur spécifiquement imposé aux femmes (dont la chevelure est jugée par essence tentatrice) et que le voile peut servir à matérialiser ? Il était justement question de cela, juste avant que madame Diallo prenne la parole. D’un certain discours religieux, sexiste et phallocentrique, vieux comme le monde et, il est toujours bon de le rappeler, commun aux trois monothéismes. Puisqu’il a été question des coutumes capillaires d’Afrique de l’Ouest, où le foulard (moussor) est un objet esthétique savamment travaillé au service de la séduction, il me semble que l’on peut aussi évoquer les discours sexistes qui peuvent accompagner le voile comme vêtement religieux, que ce soit sur internet, en France, en Iran, dans les quartiers orthodoxes de Jérusalem, en Sicile (je n’oublierai jamais cet homme qui m’a jeté, sans me demander mon avis, un châle géant sur le dos à mon entrée dans une église, parce que je portais un débardeur ample et un bermuda, mais que le short moule-bite et le marcel trop petit de mon compagnon de voyage n’avaient guère choqué…), ou partout ailleurs. Si le tissu qui couvre les cheveux des femmes est polysémique, alors, il doit en aller de même pour les discours que l’on tient à son sujet. 

Quand on procède par propos généralisateurs et insinuations vagues, difficile ensuite de reprocher aux autres d’avoir mal compris ce qu’on voulait dire. Rokhaya Diallo affirme n’avoir rien fait d’autre, dans cette émission, que rappeler la liberté de se vêtir dont chaque femme doit jouir, et je veux bien croire que c’était là son intention. Mais les mots sont importants, et ceux qu’elle a choisis autorisent, à mon sens, l’interprétation qui en a été faite. Elle ne peut ignorer, notamment, l’usage de la rhétorique de la « disponibilité » du corps féminin, abondamment présent dans un certain type de propagande visant à imposer le voile comme une protection et une garantie de pureté, à l’image de la sucette emballée qui, contrairement à sa version déballée, n’est pas « disponible aux mouches ». Bref, le sexisme, le féminisme, la pudeur, le rapport au corps, sont des sujets qui se discutent, et dont on devrait discuter à hauteur d’esprit, et sans coup bas.

Cet éternel retour des mêmes stratégies de polarisation par la caricature et l’invective, des mêmes petits procès expéditifs orchestrés par ceux qui, de toutes parts, n’ont guère envie de débattre et préfèrent cataloguer leur interlocuteur dès l’abord histoire de s’épargner la peine d’argumenter contre lui a assez duré. N’étant pas naïve, je ne doute pas qu’il se perpétuera, évidemment. Mais pour ma part, je ne le laisserai plus passer. Je n’accepterai plus que l’on déboule dans mes mentions pour me dicter quoi dire et quoi faire, qui soutenir et qui fustiger, en usant d’intimidation et de chantage à l’incrimination par association. Cela n’a jamais marché sur moi, et ça ne marchera jamais, alors, il va falloir trouver autre chose. Une bonne fois pour toutes : je n’ai de comptes à rendre à personne, ne suis encartée dans aucun parti, officiel ou officieux, ne suis membre d’aucune secte ni n’ai prêté allégeance aveugle à aucune fraternité ou sororité. Pour dire les choses simplement : je me fous éperdument de savoir à quel bord politique vous appartenez, quels combats vous menez, si vous faites une prière avant de manger ou si vous bouffez du curé à tous les repas. Je défends ce que je crois juste, je condamne ce qui me semble blâmable, et je n’ai pas besoin, pour adhérer à tel propos ou descendre tel autre, d’être en osmose avec son auteur ou de faire de lui l’incarnation du mal radical. Il ne m’est pas nécessaire d’approuver pour débattre. Je discute avec des militants antiracistes décoloniaux ET avec des membres ou des soutiens du Printemps Républicain, je les lis avec intérêt, et je les juge tous sur ce qu’ils disent, pas sur ce qu’ils sont ou sur ce qu’on dit d’eux. Mon nom est cité élogieusement dans Causeur, ET je ne me fais pas prier pour critiquer les sorties d’Elisabeth Lévy et d’Alain Finkielkraut. Je trouve idiot et injuste de balancer du « fausses féministes » et de faire dans l’ad personam expéditif au lieu d’engager un débat, et de faire la leçon sur Twitter à Caroline de Haas en opposant, sans autre forme de procès et sans nuance, la « pureté de (ses) intentions » à ses « démarches (qui) aggravent le mal qu’elles combattent » et en faisant totalement abstraction du travail de terrain remarquable qu’elle accomplit depuis des années et de l’aide précieuse qu’elle apporte aux victimes de violences sexuelles ; ET j’estime que viol et culture du viol ne sont pas la même chose, que cette dernière commence avec certaines idées, certains discours qui banalisent et relativisent une vision du monde sexiste, et que, de ce point de vue, être une femme, une féministe ou une victime n’implique pas, en soi, qu’on ne puisse y contribuer ni qu’on soit au-dessus de la critique (et ce n’est pas l’autrice d’un texte intitulé « Les porcs et leurs allié·e·s ont raison de s’inquiéter », qui répond à une tribune cosignée par des femmes comptant des victimes de sévices sexuels parmi elles, qui dira le contraire, je pense…). Voilà ce qu’il en est. Si ce que je dis, ce que je soutiens ou ce que je dénonce vous interpelle, discutons-en, je ne demande rien de mieux. Mais si cela vous court-circuite l’âme au point de vous prendre aux tripes plutôt qu’aux méninges, faites-nous une fleur à tous deux : gardez vos injonctions, vos points d’exclamation en rafale et vos procès d’intention réchauffés, et courez, loin de ma TL, vous réfugier sous des cieux sans aspérités et sans contrariétés. Le bonjour à votre écho.

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