Discours sur les sciences et les arts

Ce discours va à contre-courant de l’opinion en s’attaquant aux Lumières qui valorisent raffinement de l’esprit. Rousseau prend une attitude socratique, ne prétend détenir aucun savoir et ne se soumettre à aucun préjugé, et laisser parler en lui la « lumière naturelle », le « parti pris de la vérité ».

Première partie

L’esprit a des besoins tout comme le corps qui sont « les fondements de la société », mais les sciences et arts = artifices superflus valorisés par les hommes et qui « étouffent en eux le sentiment de cette liberté originelle pour laquelle ils semblaient être nés, leur font aimer leur esclavage et en forment ce qu’on appelle des peuples policés » → ils ont « les apparences de toutes les vertus sans en avoir aucune ». Les hommes policés se parent des plus beaux atours et se donnent une contenance pour paraître vertueux sans l’être véritablement. « L’homme de bien », au contraire, « est un athlète : qui se plaît à combattre nu : il méprise tous ces vils ornements qui gêneraient l’usage de ses forces, et dont la plupart n’ont été inventés que pour cacher quelque difformité ».  Rousseau prône, contre la multiplication de ces masques, une idéal de transparence des cœurs : « La nature humaine, au fond, n’était pas meilleure [avant le développement des arts] ; mais les hommes trouvaient leur sécurité dans la facilité de se pénétrer réciproquement, et cet avantage, dont nous ne sentons plus le prix, leur épargnait bien des vices ». Rousseau dénonce le règne du nivellement, celui de l’opinion qui oblige chacun à dissimuler ce qu’il est pour paraître être ce qu’il n’est pas, les hommes se transforment alors en bétail (« ce troupeau qu’on appelle société ») et s’asservissent à la tyrannie de la mode. Ce manège est propice au développement des affects les plus néfastes (méfiance, crainte, haine, trahison). 

Constat d’une corrélation : « la dépravation réelle, et nos âmes se sont corrompues à mesure que nos sciences et nos arts se sont avancés à la perfection », corrélation entre développements des sciences et arts et dépravation des mœurs qui se vérifie de tous temps et en tous lieux. A l’inverse, les peuples qui n’ont pas développé de savoirs inutiles ont eu des mœurs irréprochables : Sparte = modèle de cette « heureuse ignorance » et de ces vertus réelles. Les grands hommes ≠ ceux qui laissent derrière eux statues et autres monuments, mais uniquement la « mémoire de leurs actions héroïques ». Rousseau s’appuie sur l’exemple de Socrate qui admet volontiers son ignorance du beau, du bien, du vrai, contre les sophistes et autres charlatans qui prétendent maîtriser ce qu’ils ignorent. « Jusqu’alors, les Romains s’étaient contentés de pratiquer la vertu ; tout fut perdu quand ils commencèrent à l’étudier ».

Prosopopée de Fabricius : Fabricius, homme vertueux, aurait déploré, s’il avait vécu à l’époque de la dépravation de Rome, le faste qui a succédé à la simplicité des mœurs, et contre les spectacles divertissants (« hâtez-vous de renverser ces amphithéâtre »), il se rappelle le spectacle de la vertu, « un spectacle que ne donneront jamais vos richesses ni tous vos arts ; le plus beau spectacle qui ait jamais paru sous le ciel, l’assemblée de deux cents hommes vertueux, dignes de commander à Rome et de gouverner la terre ».

→ « Voilà comment le luxe, la dissolution et l’esclavage ont été de tous temps le châtiment des efforts orgueilleux que nous avons fait pour sortir de l’heureuse ignorance où la sagesse éternelle nous avait placés », car « la nature a voulu nous préserver de la science, comme une mère arrache une arme dangereuse des mains de son enfant ».

Seconde partie

Rousseau dévoile sans ambages l’origine des sciences que l’on n’aime pas se remémorer car elle est peut noble : « l’astronomie est née de la superstition ; l’éloquence, de l’ambition, de la haine, de la flatterie, du mensonge ; la géométrie, de l’avarice ; la physique, d’une vaine curiosité ; toutes, et la morale même, de l’orgueil humain. Les sciences et les arts doivent donc leur naissance à nos vices : nous serions moins en doute sur leurs avantages, s’ils la devaient à nos vertus ». La preuve que les sciences et les arts croissent sur les vices des hommes : la jurisprudence n’existe que parce que les hommes ne sont pas justes et vertueux ; l’histoire est avant tout celle des tyrans et des guerres ; les arts ne fleurissent que parce que les hommes modernes ont un goût prononcer pour le luxe et aiment multiplier les divertissements. Nées de l’oisiveté, les sciences sont une perte de temps qui vole la société de ses citoyens  « tout citoyen inutile peut être regardé comme un homme pernicieux ». Les multiples connaissances que les philosophes se vantent de posséder n’apportent rien d’utile à la société : elles n’améliorent pas le gouvernement ni ne renforcent le peuple. Au contraire, elles sont funestes en ce qu’elles « sap[e)nt les fondements de la foi, et anéantiss[e]nt la vertu ». Les philosophes, avec leur esprit critique typique des Lumières, « sourient dédaigneusement à ces vieux mots de patrie et de religion, et consacrent leurs talents et leur philosophie à détruire et avilir tout ce qu’il y a de sacré parmi les hommes ». C’est pourquoi les bonnes mœurs sont gage de longévité pour une société, ≠ le luxe. La dépravation actuelle se traduit par une substitution de la valeur marchande aux valeurs morales : « Les anciens politiques parlaient sans cesse de mœurs et de vertu ; les nôtres ne parlent que de commerce et d’argent ». La culture des sciences, de plus, amollie et effémine les guerriers, mais elle entame en prime la probité morale des individus : « c’est dès nos premières années qu’une éducation insensée orne notre esprit et corrompt notre jugement. Je vois de toutes parts des établissements immenses, où l’on élève à grands frais la jeunesse pour lui apprendre toutes choses, excepté ses devoirs. Vos enfants ignoreront leur propre langue, mais ils en parleront d’autres qui ne sont en usage nulle part : ils sauront composer des vers qu’à peine ils pourront comprendre : sans savoir démêler l’erreur de la vérité, ils posséderont l’art de les rendre méconnaissables aux autres par des arguments spécieux : mais ces mots de magnanimité, d’humanité, de courage, ils ne sauront ce que c’est ; ce doux nom de patrie ne frappera jamais leur oreille ; et s’ils entendent parler de Dieu, ce sera moins pour le craindre que pour en avoir peur ».

→ Développement des sciences et des arts s’est donc accompagné d’un avilissement des hommes car au fur et à mesure qu’il créait des savants, il  arrachait des citoyens à leur devoir : « Nous avons des physiciens, des géomètres, des chimistes, des astronomes, des poètes, des musiciens, des peintres ; nous n’avons plus de citoyens ». Le pire a cependant été évité car la nature a enseigné aux souverains à contrôler le développement des sciences et des arts à travers l’institution des Académies. L’étude des sciences et des arts doit donc être réservée à « ceux qui se sentiront la force de marcher seuls sur leurs traces, et de les devancer », i.e. les génies qui sont leur propre maître. Ils doivent avoir pour seule récompense la satisfaction d’avoir contribué au bonheur du peuple : c’est le seul moyen de réconcilier science et vertu. 

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