Y a-t-il de l’impardonnable ?

Le concept de pardon déstabilise la réflexion par l’écart criant entre ses racines solennelles et ses emplois quotidiens triviaux. Le pardon trouve son origine dans le domaine du religieux, comme intrinsèquement lié à la faute, i.e. à un méfait à ce point empreint de gravité qu’il ne faut pas moins que l’infinie magnanimité de Dieu ou de ceux qui aspirent à l’imiter à leur niveau pour pouvoir effacer la souillure, rétablir l’équilibre, offrir une nouvelle chance, esquisser un nouveau départ. C’est donc de façon par trop trivialisée, euphémisée, que l’on demande au quotidien « pardon » : pour avoir coupé la parole à quelqu’un, pour l’avoir bousculé, pour avoir manqué un rendez-vous, etc. (autant de cas où l’excuse serait plus appropriée, elle est d’ailleurs ici un synonyme parfait : « excusez-moi », « mille excuses »). Pour que le pardon ait vraiment un sens, il faut donc qu’il s’applique exclusivement à une situation où il se présente comme difficile, où il rencontre l’obstacle d’une certaine gravité, voire de l’horreur de l’acte commis, à ce point que sa possibilité semble d’emblée hypothéquée. On pourrait ainsi aller jusqu’à dire, avec Derrida dans son livre Pardonner. L’impardonnable et l’imprescriptible, que « Pardonner le pardonnable, le véniel, l’excusable, ce qu’on peut toujours pardonner, ce n’est pas pardonner ». L’existence de l’impardonnable apparaîtrait en ce sens comme la condition même de la possibilité d’un pardon véritable, d’un pardon qui ne serait pas simplement verbal mais qui requiert un immense travail de dépassement de tous les obstacles qui pourraient l’empêcher, un accomplissement presque surhumain de ce qui apparaît pourtant impossible.

On pourrait toutefois insister sur les racines religieuses du pardon non plus pour en souligner le caractère nécessairement divin ou quasi-divin, miraculeux, sublime en raison de son extrême difficulté d’effectuation, mais au contraire, pour exprimer un certain soupçon quant à l’idée d’un impardonnable. Ne serait-ce pas pour faire de la capacité de pardonner une forme de sainteté, de surhumanité, que l’on prétend qu’elle ne peut s’appliquer qu’à l’impardonnable, autrement dit, qu’elle implique de réaliser l’impossible ? L’impardonnable ne serait-il pas une illusion, un mensonge, une supercherie, s’il ne l’est qu’en apparence, s’il peut, finalement, être pardonné, et si lui seul le peut ? Existe-t-il réellement un impardonnable, essentiel, irréductible, ou bien n’est-ce là qu’un nom grandiloquent, excessif, pour désigner ce qui, simplement, semble particulièrement délicat, difficile à pardonner ? On en arrive à l’idée que pour que le pardon puisse réellement se réaliser, il faut non pas qu’il s’applique à de l’impardonnable, mais que ce qu’on qualifie comme tel ne le soit qu’en apparence : la condition de possibilité du pardon serait donc qu’il n’y ait pas d’impardonnable absolu, essentiel, irréductible. Mais est-ce à dire qu’un tel impardonnable soit parfaitement inconcevable ? Non, cela impliquerait juste que pour que l’impardonnable soit, il faudrait qu’il exclut, par sa nature même, dans son essence, la possibilité du pardon. Il faudrait imaginer un acte à ce point inconcevable, incompréhensible, insoutenable, intolérable, qu’il devienne littéralement impossible de le pardonner, une tâche indélébile que rien ne pourrait venir effacer. 

Problématique : le concept d’impardonnable n’est-il qu’une mystification, qu’un excès de langage (au sens où rien ne pourrait, par nature, interdire ou empêcher le pardon), ou bien fait-il signe vers une réalité troublante, une fêlure au cœur de l’humain, en tant qu’il désignerait un genre d’actes qui, bien que commis par des hommes, violent à ce point les limites inhérentes à l’humain qu’ils brisent toute possibilité pour les hommes d’accorder un pardon ?

  1. Peut-il y avoir un impardonnable essentiel, c’est-à-dire quelque chose qui, dans les faits, concrètement, rend le pardon impossible, irréalisable ?
  1. L’impardonnable semble relever bien plutôt du domaine du droit (au sens de Sollen, « devoir ») que de celui du fait (pouvoir) : l’impardonnable serait moins le pardon qu’on ne peut accorder que celui qu’on ne doit pas accorder (ou alors il faut prendre le vb « pouvoir » en son sens de « devoir »)
  1. L’impardonnable comme expression de la difficulté de pardonner, concept faisant signe non vers l’impossibilité absolue du pardon mais plutôt vers la nécessité pour les hommes de lutter contre leurs propres limites, de dépasser l’indépassable, de repossibiliser l’impossible
  1. Peut-il y avoir un impardonnable essentiel, c’est-à-dire quelque chose qui, dans les faits, concrètement, rend le pardon impossible, irréalisable ?
  1. On ne peut pardonner ce qui dépasse notre compréhension

Un acte impardonnable serait un acte dont on ne parvient pas à saisir le sens, les raisons, un acte qui paraît absurde en lui-même ou dans ses conséquences, un acte abjecte, innommable, qui laisse sans voix, dont on ne pourrait pas rendre compte. C’est éminemment le cas, selon V. Jankélévitch, de la Shoah, qu’il décrit, dans L’imprescriptible, comme « une chose innommable, inavouable et terrifiante, une chose dont on détourne sa pensée et que nulle parole humaine n’ose décrire… Les orchestres jouaient du Schubert tandis qu’on pendait les détenus… On emmagasinait les cheveux des femmes… On prélevait les dents en or sur les cadavres » (pp. 18-19). Situation incongrue, où une scène de mise à mort prend des airs de soirée mondaine, où les hommes sont traités comme des bêtes (on tond les cheveux des femmes comme on tond la laine des moutons) et où des corps humains sont traités comme de la matière inerte (on dépouille les cadavres comme on ramasserait de la nacre sur une plage). Situation où des hommes sont réduits au rang de « sous-hommes », on n’estime qu’ils n’ont pas assez de valeur pour mériter le titre d’hommes et les égards qui lui sont afférents, et en outre, ils souillent l’humanité par leur seule existence.

Ce qui rend la chose encore plus incompréhensible, c’est le contraste entre l’apparence de folie furieuse, de déferlement de haine que suggère la réalité de la Shoah (millions d’individus sauvagement torturés et assassinés dont le seul crime est d’exister) et le caractère méthodique, calculé de la stratégie de mise à mort systématique. Cf. : Camus, L’Homme révolté : ce qu’il y a d’incompréhensible et d’impardonnable dans les crimes du XXèmesiècle, c’est qu’ils sont « logiques », qu’ils concilient sans vergogne deux choses qui semblent par essence inconciliables et mêmes ennemies (la raison et la violence : cf. : E. Weil, Logique de la philosophie) : « Il y a des crimes de passion et des crimes de logique […]. Heathcliff, dans Les Hauts de Hurlevent, tuerait la terre entière pour posséder Cathie, mais il n’aurait pas l’idée de dire que ce meurtre est raisonnable ou justifié par un système. […]La force d’amour étant rare, le meurtre reste exceptionnel et garde alors son caractère d’effraction. Mais à partir du moment où, faute de caractère, on court se donner une doctrine, dès l’instant où le crime se raisonne, il prolifère comme la raison elle-même, il prend toutes les figures du syllogisme. Il était solitaire comme le cri, le voilà universel comme la science. Hier jugé, il fait la loi aujourd’hui » ®retournement qu’on retrouve dans le cas du régime nazi, comme le dit H. Arendt : le nouveau commandement devient « tu tueras », et l’idéologie nazie justifie l’extermination massive de tous les juifs et autres types d’hommes jugés indignes de vivre et corrupteurs pour la pureté de la race aryenne. Dès lors, on voit mal comment on pourrait pardonner ce dont on ne peut rendre raison dans la mesure où il s’agit d’un acte qui utilise la raison contre elle-même, pour justifier ce qui semble parfaitement déraisonnable. Cf. : L’imprescriptible : « L’extermination des Juifs ne fut pas, comme les massacres des Arméniens, une flambée de violences : elle a été doctrinalement fondée, philosophiquement expliquée, méthodiquement préparée, systématiquement perpétrée par les doctrinaires les plus pédants qui aient jamais existé ; elle répond à une intention exterminatrice délibérément et longuement mûrie ; elle est l’application d’une théorie dogmatique qui existe encore et qui s’appelle l’antisémitisme. Aussi dirions-nous volontiers, en renversant les termes de la prière que Jésus adresse à Dieu dans l’Evangile selon saint Luc : Seigneur, ne leur pardonnez pas, car ils savent ce qu’ils font ».

  • Le pardon ne peut se déléguer : on ne peut pardonner pour la victime disparue

Autre limite au champ du pardonnable : le pardon est un acte que seule la victime peut accomplir. Or, s’il existe bien des situations où la victime n’est plus à même de pardonner car elle est décédée, alors on peut dire que dans ces cas-là il s’agit de crimes proprement impardonnables, c’est-à-dire concrètement, physiquement impardonnables, faute de pouvoir ressusciter les victimes. C’est ce que soutient Jankélévitch au sujet de la Shoah : le pardon ne peut être un acte délégué, le peuple juif lui-même ne peut pardonner au nom des victimes, il ne peut y avoir à proprement parler de pardon collectif car il serait délégué. 

Cf. : controverse Mauriac/Camus au sujet du sort à réserver aux collaborationnistes. Mauriac défend le refus de la peine de mort au nom de la charité, Camus, qui rejette le caractère religieux et donc surhumain de la charité, défend au contraire la peine de mort dans ce cas précis, au nom du principe, proprement humain lui, de justice (voir notamment article n° 56 d’avril 1944 et celui du 25 octobre 1944) : ce qu’ont fait les membres de la Milice est proprement impardonnable, ils ont commis un acte irréparable en tuant sans pitié leurs propres concitoyens, ce par quoi ils se sont eux-mêmes placés hors de la France et restent à jamais marqué par cette trahison comme par une tâche indélébile, d’où la métaphore d’une rare violence dont use Camus : « Les branches pourries d’un arbre ne peuvent pas lui rester attachées. Il faut qu’elles soient arrachées, broyées et jetées à terre. C’est là le sort qui attend chacun des assassins à Darnand. ».

  • On ne peut pardonner ceux qui refusent le pardon, qui ne demandent pas pardon.

L’impardonnable peut aussi désigner l’impossibilité d’accorder un pardon qui n’a pas été demandé. Pour avoir une chance de mériter le pardon, encore faut-il en faire la demande, ce qui implique bien sûr une reconnaissance expresse et repentante du crime commis. C’est d’ailleurs une idée classique dans le domaine religieux : si vous voulez avoir une chance d’obtenir le pardon de Dieu, repentez-vous, d’où la formule classique qui ouvre toute confession : « pardonnez-moi mon père, parce que j’ai péché ». Si je ne demande pas pardon, c’est que j’estime qu’il n’y a rien à pardonner, c’est que je considère que mon action était légitime et en aucun cas répréhensible ou blâmable, et alors le pardon qu’on m’accorderait tomberait dans l’oreille d’un sourd, ce serait même déshonorer l’acte noble qu’est le pardon en l’accordant à celui qui refuserait de le recevoir. Si pour qu’il y ait possibilité de pardon, la condition est qu’un crime soit reconnu comme tel par les deux partis en présence (coupable/victime), alors effectivement, on peut penser que l’absence de confession et de repentance véritable rendrait tout pardon effectif impossible. C’est ce que déplore notamment Jankélévitch dans l’ouvrage déjà cité plus haut : il accuse les Allemands d’avoir simulé un repentir simplement pour pouvoir faire oublier les crimes nazis afin de retrouver une vie normale et de pouvoir en particulier rétablir des relations économiques avec les autres pays européens.

  • On ne peut humainement pardonner ce qui dépasse le cadre de l’humain, ce qui, en violant la dignité même de l’homme, a remis en question la possibilité même du pardon

Une limite essentielle du pardonnable, qui rendrait l’impardonnable absolument irréductible, serait l’accomplissement d’actes qui à la fois dépasseraient et transgresseraient les limites de l’humain. Dépasseraient, au sens où le crime étant incommensurable, il serait impossible de trouver un châtiment proportionnel si bien que ce qui dépasse tout jugement devant un tribunal humain ne pourrait pas non plus faire l’objet d’un pardon (pour une raison vue dans la première sous-partie : je ne saurais pas exactement, faute de le comprendre réellement, ce que je suis censé pardonner). Cf. : Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne : « Le châtiment est une autre possibilité, nullement contradictoire : il a ceci de commun avec le pardon qu’il tente de mettre un terme à une chose qui, sans intervention, pourrait continuer indéfiniment. Il est donc très significatif, c’est un élément structurel du domaine des affaires humaines, que les hommes soient incapables de pardonner ce qu’ils ne peuvent punir, et qu’ils soient incapables de punir ce qui se révèle impardonnable ». Ce télescopage inévitable (en apparence du moins) entre l’idée d’impardonnable et celle d’impunissable est traduite dans le texte de Jankélévitch par l’insistance sur l’adjectif « inexpiable ». Un crime (ou une faute) est inexpiable si par sa nature ou sa gravité il dépasse toute possibilité de rachat ou de compensation, si aucune punition n’est suffisante pour effacer le préjudice infligé à la victime.  Il convient cependant de souligner le double usage éminemment problématique que Jankélévitch fait de ce terme. En effet, il l’emploie à la fois pour parler des nazis et, paradoxalement, pour évoquer leurs victimes : les Juifs. « A proprement parler, le grandiose massacre n’est pas un crime à l’échelle humaine ; pas plus que les grandeurs astronomiques et les années-lumière. Aussi les réactions qu’il éveille sont-elles d’abord le désespoir et un sentiment d’impuissance devant l’irréparable. On ne peut rien. On ne redonnera pas la vie à cette immense montagne de cendres misérables. On ne peut pas punir le criminel d’une punition proportionnée à son crime : car auprès de l’infini toutes les grandeurs tendent à s’égaler ; en sorte que le châtiment devient presque indifférent ; ce qui est arrivé est à la lettre inexpiable. On ne sait même plus à qui s’en prendre, ni qui accuser ». Et quelques pages avant, il emploie ce même adjectif pour parler du peuple juif : « le crime d’être juif est un crime inexpiable » aux yeux des nazis : leur seul crime est d’exister mais c’est un crime innommable. Ce rapprochement surprenant, dérangeant même, via le terme « inexpiable », a pour fonction, comme l’explique Derrida dans Pardonner : pour Jankélévitch, tout se passe « comme si c’était parce que les nazis ont traité l’être de leur victime, le Juif, comme un crime inexpiable(il n’est pas pardonnabled’être juif) qu’ils se sont comportés de façon elle-même inexpiable, au-delà de tout pardon possible » (p. 60). Autrement dit, suivant cette logique, c’est parce que les nazis, en déniant l’humanité aux Juifs, ont brisé les liens qui unissaient les hommes entre eux, ont attenté à l’humanité elle-même, à la possibilité d’une humanité universelle, unie (d’où l’appellation de « crime contre l’humanité »), que ce crime est inexpiable, impardonnable, car impossible à comprendre et à juger dans un cadre (qu’il soit juridique, moral ou même métaphysique) proprement humain.

  1. L’impardonnable semble relever bien plutôt du domaine du droit (au sens de Sollen, « devoir ») que de celui du fait (pouvoir) : l’impardonnable serait moins le pardon qu’on ne peut accorder que celui qu’on ne doit pas accorder (ou alors il faut prendre le vb « pouvoir » en son sens de « devoir »)
  1. Quand bien même le pardon est possible, y a-t-il des cas où il serait une injure faite aux victimes, devenant lui-même par là impardonnable ?

On peut arguer contre l’idée qu’il existede l’impardonnable que cette limite au pardon est une limite conventionnelle, que ce sont les hommes qui décident, i.e. qui jugent, de ce qui est inhumain comme de ce qui est impardonnable. Qualifier un crime d’ « impardonnable », ce serait donc ajouter quelque chose à ce crime, lui attribuer une caractéristique qu’il ne comporterait pas essentiellement, en lui-même. On pourrait ainsi décider de pardonner aux bourreaux au nom des victimes décédées, en estimant que le pardon a des vertus réparatrices qui serviront à tout le monde, autrement dit, en justifiant ce geste par les bienfaits qu’il peut engendrer et par les souffrances qu’il peut apaiser (celles de la mauvaise conscience et du sentiment de culpabilité du côté du coupable qui se repend, et celles du ressentiment et de l’incapacité à faire son deuil et à aller de l’avant, du côté de la victime). Mais cela ne reviendrait-il pas à « brader » le pardon en minimisant le calvaire infligé aux victimes ? Ne serait-ce pas les trahir en  s’octroyant un droit qu’elles seules pouvaient revendiquer, et en privilégiant le bien-être des survivants à la mémoire des disparus ? A-t-on seulement le droit de se désolidariser des morts dans le seul but de soulager les vivants ? Jankélévitch s’oppose à cette possibilité en soulignant que s’il est concrètement possible de dire « pardon » au nom des bourreaux, on ne doitpas accepter ce pardon car cela reviendrait à oublier à peu de frais l’ampleur du crime commis, et pour ainsi dire à tuer les victimes une nouvelle fois, symboliquement, en effaçant le souvenir de leur martyre : « Lorsqu’un acte nie l’essence de l’homme en tant qu’homme, la prescription qui tendrait à l’absoudre au nom de la morale contredit elle-même la morale. N’est-il pas contradictoire et même absurde d’invoquer ici le pardon ? Oublier ce crime gigantesque contre l’humanité serait un nouveau crime contre le genre humain » (p. 25). En d’autre termes : pardonner ce qui est moralement impardonnable serait un acte doublement impardonnable.

  • Mais un tel raisonnement revient à confondre le pardon et l’oubli

Force est de constater que Jankélévitch cède à cette confusion tout au long de son texte, probablement en connaissance de cause d’ailleurs. Il évoque à plusieurs reprises comme argument justifiant la nécessité, le devoir de ne pas pardonner, l’idée que pardonner un crime comme la Shoah reviendrait à autoriser et même à favoriser une amnésie volontaire, le refus de reconnaître le préjudice incommensurable fait aux victimes. Toutefois, il convient de souligner que le pardon n’est pas l’oubli, bien au contraire : il a pour condition la mémoire. Le pardon n’efface pas l’acte commis, il ne consiste pas à réécrire le passé en supprimant la faute. C’est parce que l’amnésie en la matière est impossible que le pardon apparaît comme nécessaire, comme salvateur : c’est parce que nous sommes incapables d’oublier les images horrifiantes des camps de la mort qu’il importe au plus haut point pour nous de parvenir à entretenir avec ce passé un rapport fécond. Le pardon en la matière ne permet pas d’oublier : nous ne saurions nous pardonner un tel oubli qui reviendrait, effectivement, à tuer de nouveau les victimes, à assassiner leur souvenir en refusant de reconnaître et d’assumer leur calvaire. Mais il permet de ne pas enfermer les possibilités du présent et de l’avenir dans un passé qu’on refuserait de laisser passer, par ressentiment et par désir, avoué ou inavoué, de vengeance (cf. : III, C).

  • Le concept d’impardonnable est un concept, c’est-à-dire une construction, non une essence

On peut donc conclure des réflexions précédentes que ne serait impardonnable que ce qu’on décrèterait tel, puisque certains crimes qui paraissent impardonnables aux yeux d’un tel seront pardonnés par un autre (ex. : la plupart des gens auraient du mal à pardonner leur bourreau, et pourtant le pape Jean-Paul II a pardonné à son agresseur en 1982). C’est à chacun de décider en la matière ce qu’il estime impardonnable, il y a ici une relativité de la notion d’impardonnable qui fait signe vers la variabilité de notre capacité à pardonner, à aller de l’avant, à donner sa chance à l’avenir en ne se laissant plus hanter et diriger par un passé qui ne veut pas passer. L’impardonnable est ce que nous concevons comme tel,  en raison des conditions du pardon que nous énonçons a priori et en l’absence desquels nous refusons ne serait-ce que d’envisager la possibilité d’un pardon (punissabilité du crime, compréhensibilité du crime, demande expresse de pardon de la part du bourreau), or le caractère nécessaires de ces conditions est discutable. Car le pardon, tout comme le don, se caractérise par sa nature inconditionnelle, or en posant des conditions au pardon, on le dénature, comme le suggère Derrida dans le texte cité plus haut : « si j’accorde le pardon à la condition que l’autre avoue, commence à se racheter, à transfigurer sa faute, à s’en dissocier lui-même pour m’en demander pardon, alors mon pardon commence à se laisser contaminer par un calcul qui le corrompt » (p. 63).

  1. L’impardonnable comme expression de la difficulté de pardonner, concept faisant signe non vers l’impossibilité absolue du pardon mais plutôt vers la nécessité pour les hommes de lutter contre leurs propres limites, de s’efforcer de dépasser l’indépassable, de « repossibiliser » l’impossible
  1. L’impardonnable désigne cette part de l’homme inavouable et qu’on voudrait refouler, exorciser

L’idée d’impardonnable est indéniablement une idée ambiguë : elle est censée désigner un acte particulier, déterminé, caractérisé sa nature, cependant on remarque qu’elle a tôt fait de déteindre sur l’auteur de cet acte. Dès lors qu’on qualifie quelqu’un d’impardonnable, on tend spontanément à le diaboliser, à en faire un objet de fascination et d’effroi, et par là à le rendre exceptionnel par son inhumanité. Il n’est pas étonnant, étant donné l’argumentaire qu’il développe, de voir Jankélévitch qualifier les nazis de « monstres » (p. 25).  Le risque ici, en insistant un peu trop sur le caractère exceptionnels des crimes nazis, de suggérer qu’ils représentent un degré de méchanceté qu’on ne peut trouver que dans quelques fanatiques qui ont perdu tout sentiment d’humanité et de compassion, ou qui ne l’ont jamais éprouvé. Or, il conviendrait ici de rappeler avec H. Arendt, la « banalité du mal » qui est dévoilée par ces crimes, à savoir le fait que ces crimes, loin d’être le fait exclusif de quelques individus démoniaques, n’ont été rendus possibles que par la collaboration plus ou moins active d’une multitude d’hommes qui ont décidé de suspendre leur jugement moral en vue de pouvoir continuer à vivre tranquillement sous un régime meurtrier, en tâchant d’oublier ce que le meurtre a de transgressif. Ce qu’on désigne comme impardonnable, loin d’être inhumain, n’est que trop humain : ce sont des actes commis par des hommes qui incarnent une possibilité obscure, effrayante, de l’humanité (la haine, la violence, la volonté de tuer) qui existe en chacun de nous à l’état latent et qu’il n’appartient qu’à nous de refuser ou d’actualiser. 

  • Dire que le pardon est divin et la méchanceté gratuite inhumaine, n’est-ce pas doublement sous-estimer (en positif et en négatif) les potentialités de l’homme ?

Notre réflexion sur l’impardonnable  dépasse donc largement le problème du pardon et de ses limites : il nous amène inévitablement à reconsidérer la conception que nous nous faisons de l’humain et à réévaluer les frontières que nous lui attribuons. De même que considérer les crimes impardonnables comme inhumains revient à sous-estimer la propension à la méchanceté que nous possédons tous à divers degrés bien que certains la maîtrisent mieux que d’autres, parfois même sans s’en apercevoir, sous l’effet d’une intériorisation particulièrement accomplie des interdits moraux, de même, c’est sous-estimer le pouvoir du pardon que de considérer qu’il a pour condition la repentance et le désir d’expiation du criminel. Derrida reproche à Jankélévitch sa conception réductrice du pardon en rappelant qu’ « il y a dans le pardon, dans le sens même du pardon, une force, un désir, un élan, un mouvement, un appel (nommez cela comme vous voudrez) qui exigent que le pardon soit accordé, s’il peut l’être, même à quelqu’un qui ne le demande pas, qui ne se repent ni ne se confesse, ni ne s’améliore ou ne se rachète : par-delà, par conséquent, toute économieidentificatoire, spirituelle, sublime ou non, par-delà même toute expiation » (p. 24). Derrida va plus loin, en rappelant que cette conception généreuse du pardon, ancrée dans la tradition judéo-chrétienne, Jankélévitch l’a lui-même soutenue quelques années auparavant, dans un livre intitulé Le Pardonoù il défend ce qu’il appelle une « éthique hyperbolique », autrement dit, une éthique du dépassement qui exhorte, pour reprendre les termes de Derrida, à « accorder le pardon là où celui-ci n’est ni demandé ni mérité, et même pour le pire du mal radical. Le pardon ne prend son sens(si du moins il doit garder un sens, ce qui n’est pas assuré), il ne trouve sa possibilitéde pardon que là où il est appelé à faire l’im-possible et à pardonner l’im-pardonnable » (p. 27). Le pardon n’a de sens, n’a une force et une portée véritable, que pour autant qu’il entend s’appliquer à une matière retorse, à un acte qui rend le pardon difficile et douloureux. Le qualifier de « divin » pourrait ici servir d’excuse pour ne pas avoir à l’accorder, en soutenant que les hommes ne sont tenus qu’à ce qui est humainement possible. 

  • L’impardonnable ne serait alors pas tellement le nom d’une limite infranchissable que l’expression d’un défi que l’homme se pose à lui-même, et qui n’en serait pas un, effectivement, s’il portait sur ce qui semble facilement pardonnable

Effectivement, pour rebondir sur ce que nous venons de dire ci-dessus, on peut souligner que l’idée d’impardonnable ne doit pas nécessairement être comprise comme dénotant une incapacité radicale, une impossibilité absolue, irréductible, indépassable. Ce que nous appelons l’ « impardonnable » ne nous apparaît peut-être comme tel qu’en référence à une distinction entre ce que nous pouvons faire sans effort particulier, spontanément, naturellement, et d’autre part ce qui ne pourrait être réalisé qu’au prix d’un dur travail sur soi, d’un effort durable pour dépasser nos réactions premières, épidermiques (celle de la revanche, de la vengeance) en vue d’atteindre un état d’esprit plus ouvert, moins contraint par la colère, à partir duquel nous pourrions décider d’inaugurer la possibilité d’un avenir différent, nouveau, qui ne serait pas déterminé par le spectre indélébile des crimes passés. Pardonner l’impardonnable serait en ce sens une façon de refuser d’étouffer la possibilité d’un avenir véritable sous le poids d’un passé jugé inexpiable. C’est dans cette optique que Derrida critique l’association de l’impardonnable et de l’inexpiable, en rappelant un dialogue épistolaire qui s’est ouvert entre Jankélévitch et un jeune Allemand qui s’est ouvert à lui sur le sentiment de culpabilité dont il ne parvenait pas à se défaire, en tant qu’Allemand, alors même qu’il n’avait lui-même rien fait : « Moi, je n’ai pas tué de Juifs. Que je sois né Allemand, ce n’est pas ma faute, ni mon mérite. On ne m’en a pas demandé permission [ainsi se trouve posée d’emblée l’immense question qui devrait ne plus nous quitter, celle de la culpabilité ou du pardon selon l’héritage, la généalogie, la collectivité du nouset de quel nous]. Je suis tout à fait innocent des crimes nazis ; mais cela ne me console guère. Je n’ai pas la conscience tranquille ». Ce propos répond à l’accusation que Jankélévitch fait peser de façon excessive, dans sa colère, sur le peuple Allemand, jugé responsable dans son ensemble des crimes nazis. Or le jeune homme, invitant Jankélévitch chez lui, fait signe implicitement vers la nécessité d’un pardon au sens de la nécessité d’ouvrir la possibilité d’un avenir où Juifs et Allemands pourront discuter ensemble et fraterniser sans que l’un voit en l’autre le descendant du bourreaux de ses aïeuls et le second dans le premier le spectre des victimes que ses ancêtres ou les concitoyens de ses ancêtres ont suppliciées dans les camps de la mort. Or la réponse de Jankélévitch à cette invitation est, comme le souligne Derrida, extrêmement intéressante car éloquente : « Non je n’irai pas vous voir en Allemagne. Je n’irai pas jusque-là. – Je suis trop vieux pour inaugurer cette ère nouvelle. Car c’est tout de même pour moi une ère nouvelle. Trop longtemps attendue. Mais vous qui êtes jeune, vous n’avez pas les mêmes raisons que moi. Vous n’avez pas cette barrière infranchissable à franchir. A mon tour de vous dire : Quand vous viendrez à Paris, comme tout le monde, sonnez chez moi […]. Nous nous mettrons au piano […](cité par Derrida). Autrement dit, tout en reconnaissant la possibilité d’un pardon et donc d’une réconciliation entre les nouvelles générations de Juifs et d’Allemands, Jankélévitch maintient l’irréductibilité de l’impardonnable en soulignant que pour les hommes de son temps, cette nouvelle étape, ce pas vers l’avenir, ne peut être franchi. Ce qui va dans le sens de l’hypothèse que nous avons esquissée au fil de notre réflexion, à savoir que l’impardonnable est l’expression de la capacité de chacun à accepter le passé en dépit de son caractère inacceptable, à pardonner sans oublier, à honorer la mémoire des victimes tout en reconnaissant l’importance de donner sa chance à un avenir qui ne serait pas le rejeton honteux et coupable d’un passé indépassable, inexpiable. La réaction de Jankélévitch, dans son paradoxe, semble donc dessiner en filigrane deux approches antithétiques et pourtant limitrophes du pardon et de l’impardonnable : d’une part, il reconnaît la nécessité de pardonner l’impardonnable pour ne pas s’enfermer dans une temporalité aporétique animée par une logique de cercle vicieux que le refus absolu du pardon ne manque pas d’engendrer et de nourrir, autrement dit une temporalité cyclique, celle d’un éternel retour de la culpabilité qui ôterait tout sens à l’idée même d’un avenir (qu’est-ce qui serait encore à-venir, si chaque génération doit assumer la responsabilité d’un crime impardonnable comme un péché originel qui les marquerait à la naissance ?) ; d’autre part, il acte l’extrême difficulté posée par la réalisation d’un tel pardon, faisant dire cette fois au terme « impardonnable » la faiblesse des hommes dont la blessure ne veut pas cicatriser et qui ne peuvent trouver la force de pardonner, de tourner la page pour en écrire une nouvelle.             L’impardonnable est donc bien ce qui donne son sens, sa portée et sa profondeur au pardon, mais tout aussi bien ce qui le défie, le met à l’épreuve et demeure pour cela, à nos yeux, irréductiblement problématique et astreignant. 

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