Eichmann à Jérusalem

Présentation

Controverses autour de certains aspects du livre : notamment le portrait qu’Hannah Arendt brosse d’Eichmann et aussi la notion de « banalité du mal », ainsi que l’idée de la collaboration des juifs à leur propre extermination (« Pour un Juif, le rôle que jouèrent les dirigeants juifs dans la destruction de leur propre peuple est, sans aucun doute, le plus sombre chapitre de toute cette sombre histoire », ce en quoi Hannah Arendt suit Raul Hilberg). 

La fonction de la notion de banalité du mal, à rattacher à l’idée kantienne selon laquelle l’homme n’est pas diabolique (La Religion dans les limites de la simple raison), est de montrer qu’Eichmann, loin d’incarner un monstre diabolique qui fait le mal pour le mal, manifeste plutôt l’absence de pensée chez l’homme et ce à quoi elle peut conduire. Gershom Scholem critique l’analyse d’Arendt dans Fidélité et Utopie : « Je n’éprouve guère de sympathie pour ce ton qu’exprime bien le mot anglais flippancy(désinvolture), que vous employez si souvent tout au long de votre livre. Il est inconvenant au-delà de toute mesure pour traiter d’un tel sujet ». Il lui reproche également sa présomption envers Theresienstadt et les conseils juifs, et considère que la « banalité du mal » relève plus du slogan que de l’analyse.

Il y a eu des malentendus autour du livre. Certains n’en ont retenu que la question posée aux rescapés « pourquoi n’avez-vous pas protesté ? », alors que c’est le procureur qui l’a posée, et qu’Arendt la considère comme stupide.

Ce livre est un témoignage d’Hannah Arendt sur le procès Eichmann, mais non à proprement parler un document historique : elle propose sa propre analyse du procès, en essayant cependant de rapporter les faits de manière objective.  Elle critique ce « procès-spectacle » voulu par Ben Gourion.

Le problème majeur posé par la manière dont elle insiste sur la collaboration des autorités juives à l’œuvre de déportation est qu’on ne peut pas pour autant mettre les dirigeants juifs et les nazis sur le même plan. Elle s’appuie d’ailleurs pour évoquer ce sujet sur un auteur médiocre, Léon Poliakov. Elle a le mérite cependant de mettre en avant un certain nombre de questions d’ordre juridique posées par ce type de procès. Pour l’historien Saul Friedländer, ce livre a le mérite de donner « peut-être sans le vouloir, une clé qui permet de distinguer les crimes nazis des autres tueries de masse » (« Réflexions sur l’historisation du national-socialisme », Vingtième siècle, n°16, oct.-déc. 1987). Les vives controverses soulevées par ce livre ne sont peut-être pas seulement dues au ton adopté par l’auteur ou aux sujets qu’elle aborde, mais aussi parce que ce livre réveille des souvenirs douloureux et met fin à une certaine amnésie volontaire. 

On peut reprocher à Hannah Arendt d’avoir donner une vision trop schématique, trop systématique, de l’organisation des conseils juifs dans son livre, ce qui est peut-être à rattacher à  la façon dont, dans Les Origines du totalitarisme, elle parle d’atomisation de la société sous le nazisme alors que précisément, le tissu de la société civile n’avait pas été détruit. Dans un article intitulé « Die wahren Gründe für Theresienstadt », elle reproche aux « Juifs éminents » d’avoir volontiers collaboré à la politique nazie qui visait à constituer une sorte de « ghetto vitrine ». 

Concernant la notion de banalité du mal, Hannah Arendt précise dans ce livre et également dans La vie de l’esprit qu’elle ne recouvre en rien une théorie, mais qu’elle a une simple valeur descriptive, elle est un outil servant à rendre compte d’un aspect factuel, à savoir le fait que des atrocités sans précédents aient pu être commises entre autres par un individu qui, loin d’être un monstre, se présente comme banal et sans relief, s’exprimant par clichés, incarnant l’absence de pensée. Les réticences qu’elle a pu susciter sont probablement liées au fait qu’elle contredit la vision traditionnelle du mal comme relevant de l’exceptionnel et du monstrueux. 

Un dernier reproche que l’on peut faire à Arendt (comme à Hilberg) est sa méconnaissance des communautés juives d’Europe de l’Est et les préjugés qu’elle possède à leur encontre (préjugé commun à de nombreux juifs germanophones), ce qui a un impact sur la façon dont elle conçoit le rôle des conseils juifs. 

Malentendu autour de la notion de banalité du mal, dont se fait l’écho son rejet par Raul Hilberg qui, dans ses conférences à l’Institut Raymond Aron en 1988, bien que soulignant que l’extermination de masse était le fait d’une bureaucratie composée d’éléments impersonnels et interchangeables, refusait toute parenté avec l’analyse d’Arendt : les nazis sont des bureaucrates, pas des démons. Hilberg lui reproche de ne pas avoir saisi l’envergure de ce qu’avait fait Eichmann, et de ne pas avoir compris que les conseils juifs n’étaient pas simplement l’outil des allemands mais un instrument de la communauté juive pratiquant une logique d’ajustements comme depuis des siècles.

Pour Annette Wieviorka : « Avec le procès de Nuremberg et les récits […] auxquels s’ajoutent ceux traduits pendant la même période du polonais et du hongrois, le Français de 1947 a […] toutes les données pour se constituer un savoir du génocide ». Pourtant, il y a, comme Primo Levi l’a montré, un désir de ne pas entendre les rescapés. D’où controverse en 1963 autour du livre d’Arendt : non seulement pour les raisons susmentionnées, mais aussi parce qu’il met fin à l’amnésie collective volontaire.

  1. La cour

Un problème : les audiences se déroulent en hébreu, et si les traductions française et anglaise semblent correctes la traduction en allemand est très mauvaise selon Hannah Arendt, ce qui est inadmissible étant donné la forte proportion de citoyens israéliens d’origine allemande. Mais le président du tribunal Moshe Landau, durant le contre-interrogatoire d’Eichmann, prenait la peine de s’adresser à lui dans sa langue maternelle et invitait ses collègues à en faire autant, afin de bien se faire comprendre. Le juge Landau a  tout fait pour que le procès ne vire pas au procès-spectacle que Ben Gourion semble avoir imaginé lorsqu’il a fait capturé Eichmann en Argentine. Il est représenté au sein du tribunal (car il n’assiste pas lui-même aux audiences) par le procureur Gideon Hausner qui représente le gouvernement. Mais son influence est contrebalancée par l’attitude droite du juge Landau : « La justice exige que l’accusé soit poursuivi, défendu et jugé ; et qu’on laisse en suspens toutes les autres questions, dussent-elles paraître plus importantes – ‘comment cela a-t-il pu arriver ?’,  ‘Pourquoi cela est-il arrivé ?’, ‘Pourquoi les Juifs ?’, ‘Pourquoi les Allemands ?’, ‘Quel fut le rôle des autres pays ?’, ‘Dans quelle mesure les Alliés étaient-ils coresponsables ?’, ‘Comment les Juifs ont-ils pu coopérer, par l’intermédiaire de leurs propres dirigeants, à leur propre anéantissement ?’, ‘Pourquoi sont-ils allés à la mort comme des moutons à l’abattoir ?’ ». Le rôle du tribunal est de déterminer la responsabilité d’Eichmann dans le crime contre l’humanité que constitue la tentative d’extermination des Juifs d’Europe et de certaines ethnies : « Le procès est celui de ses actes, et non des souffrances des Juifs, il n’est pas celui du peuple allemand ou de l’humanité, pas même celui de l’antisémitisme et du racisme ». On juge la responsabilité d’un individu dans l’accomplissement de certains actes déterminés, et non une prétendue culpabilité collective ou universelle, ou encore des tendances ou des courants généraux (cet aspect relève de la métaphysique, non du judiciaire). 

®« Et la justice, chose ‘abstraite’ peut-être aux yeux de ceux qui ont la tournure d’esprit de M. Ben Gourion, se révèle finalement un maître beaucoup plus sévère que le Premier ministre et tout le pouvoir qu’il possède. La Loi du Premier ministre comme le prouvera bientôt M. Hausner est laxiste ; elle autorise le procureur à donner, au cours du procès, des conférences de presse et des interviews à la télévision. (Sur les chaînes américaines, les débats sont constamment interrompus par de la publicité immobilière ; l’émission est sponsorisée par la Glickman Corporation – les affaires continuent.) Elle l’autorisera même à s’en prendre ‘spontanément’ aux journalistes présents au palais – le procureur en a assez du contre-interrogatoire d’Eichmann, qui répond par des mensonges à toutes les questions qu’on lui pose. Sont également autorisés de fréquents coups d’œil en coin au public, et un cabotinage trahissant une vanité supérieure à la moyenne, dont l’apothéose aura lieu à la Maison-Blanche, avec les compliments du président des Etats-Unis pour son ‘bon travail’. La justice, elle, ne permet pas ce genre d’attitudes ; elle exige la solitude. Elle autorise le chagrin plutôt que la colère et prescrit qu’on s’abstienne le plus soigneusement du charmant plaisir de se mettre soi-même sous les feux de la rampe ». Hannah Arendt note que le public présent lors des audiences durant les premières semaines était en majorité composé de reporters et de journalistes venus du monde entier pour assister à « un spectacle aussi sensationnel que le procès de Nuremberg, mais cette fois ‘la tragédie des Juifs en serait le sujet principal’ ». Elle remarque aussi que le discours d’ouverture du procureur répondait à ces attentes en ce qu’il mettait l’accent sur les souffrances des Juifs plutôt que sur les actes d’Eichmann, or seuls ces derniers ont leur place dans l’enceinte d’un tribunal. Pour M. Hausner (et c’est l’opinion de la plupart des habitants d’Israël), seul un tribunal juif pouvait rendre justice aux juifs, « c’était l’affaire des Juifs de juger leurs ennemis ».  D’où le refus en Israël de l’idée d’un tribunal international qui aurait jugé Eichamnn non pour ses crimes commis contre le peuple juif mais pour ses crimes commis « contre l’humanité sur le corps du peuple juif ». Certains considéraient que le public du tribunal, passés les quinze premiers jours où il était composé majoritairement par des journalistes, devait désormais se composer de tous les jeunes Israéliens trop jeunes pour avoir vécu l’histoire dont il était question. Le procès aurait dès lors eu pour but de leur montrer ce qu’impliquait de vivre parmi des non Juifs et par là de les convaincre qu’ils n’auraient de répit qu’en vivant en Israël. Mais cet effet fut maqué parce que la salle était avant tout remplie de survivants qui connaissaient très bien cette histoire puisqu’il l’avaient vécue, pour certains aux premières loges, et n’avaient donc pas besoin du procès pour en tirer une quelconque leçon. Mais si le procès n’est jamais devenu un spectacle, les leçons que Ben Gourion voulait faire tirer de se procès se sont produites : Ben Gourion a produit avant le procès une série d’articles visant à justifier l’enlèvement d’Eichmann. Il voulait clamer au monde que l’Allemagne nazie n’était pas la seule responsable de l’extermination de six millions de juifs européens. : « Nous voulons que tous les pays du monde le sachent […]et qu’ils aient honte » (dixit Ben Gourion). Ce procès devait d’autre part apprendre aux Juifs de la diaspora à se souvenir que le judaïsme, « vieux de 4000 ans, avec ses créations spirituelles, sa quête morale et ses aspirations messianiques », avait toujours « affronté un monde hostile » (ibid.). Pour Ben Gourion, « il faut que notre jeunesse garde en mémoire ce qui est arrivé au peuple juif. Nous voulons qu’elle connaisse les faits les plus tragiques de notre histoire ». Mais Arendt souligne que ces raisons sont insuffisantes pour justifier le procès intenté contre Eichmann, car ces leçons étaient par bien des aspects superflues : d’abord, l’antisémitisme a été discrédité à cause d’Hitler, les gens ont réalisé en découvrant l’horreur du génocide juif que l’antisémitisme pouvait conduire aux camps d’extermination. D’autre part, les Juifs de la Diaspora n’avaient pas non plus besoin de la Shoah pour se convaincre de l’hostilité du monde à leur égard, ils étaient déjà convaincus de l’omniprésence de l’antisémitisme de tout temps, ce qui explique la bonne volonté avec laquelle la communauté juive allemande a négocier avec les autorités au début du régime. 

Hannah Arendt évoque les questions que le procureur a posées à plusieurs reprises aux témoins: « Pourquoi n’avez-vous pas protesté ? », « Pourquoi êtes-vous montés dans le train ? », « Il y avait 15000 personnes et devant vous des centaines de gardes ; pourquoi ne vous êtes-vous pas révoltés ? Pourquoi n’avez-vous pas attaqué ?». Mais Hannah Arendt souligne l’inadéquation de telles questions, car elles font preuve d’une cécité patente concernant la réalité des camps de concentration et de l’organisation de la déportation : « Mais la triste vérité est que cet argument était inopérant, car aucun groupe, aucun peuple non juif n’a jamais agi différemment. Il y a 16 ans, toujours sous le coup des évènements, David Rousset, ancien détenu de Buchenwald, décrivit ce qui – nous le savons maintenant – se passait dans tous les camps de concentration : ‘Le triomphe des SS exige que la victime torturée se laisse mener à la potence sans protester, qu’elle se renie et s’     abandonne au point de cesser d’affirmer son identité. Et ce n’est pas pour rien. Ce n’est pas gratuitement, par pur sadisme, que les hommes des SS désirèrent sa défaite, ils savent que le système qui consiste à détruire la victime avant qu’elle ne monte à l’échafaud […]est, sans comparaison, le meilleur pour maintenir tout un peuple en esclavage, en état de soumission. Il n’est rien de plus terrible que ces processions d’êtres humains allant à la mort comme des mannequins’ (Les Jours de notre mort) ». La seule réponse adaptée à des questions aussi stupides pourrait être de rappeler l’exemple des Juifs d’Amsterdam qui se sont rebellés contre un détachement de la police allemande de sécurité : les nazis ont torturé à mort 430 Juifs en représailles. Comme le note Arendt : « certaines choses sont bien pires que la mort, et les SS firent en sorte qu’aucune d’entre elles ne fût jamais très éloignée de l’esprit et de l’imagination des victimes ».

L’Office central de l’administration judiciaire fédérale pour l’instruction des crimes nationaux-socialistes fondé en 1958  par l’Allemagne que l’Ouest s’est d’abord montré très frileux en ce qui concerne la traque et l’arrestation de criminels de guerre nazis (« les assassins parmi nous »), mais cela a changé avec la capture d’Eichmann : en quelques mois ont été capturés le commandant d’Auschwitz Richard Baer, et les membres du commando d’Eichmann (Franz Novak, le Dr Otto Hunsche, Hermann Krumey, Gustav Richter et Willi Zöpf). Ces criminels nazis tous responsables de meurtres de masse ont subi un procès. Mais la clémence des peines manifeste la réticence des tribunaux à poursuivre les crimes : le Dr Otto Bradfisch, membre des Einsatzgruppen, a été condamné à 10 ans de travaux forcés pour le meurtre de 15000 Juifs, et le Dr Otto Hunsche, conseille juridique d’Eichmann et personnellement responsable de la déportation de 1200 Juifs dont au moins 600 ont été tués, a été condamné  à 5 ans de travaux forcés.

  1. L’accusé

 Pour l’avocat de la défense, Eichmann aurait dû plaider non-coupable au motif que les actes qu’il a commis sont des actes « pour lesquels vous êtes décoré si vous êtes vainqueur et envoyé à l’échafaud si vous êtes vaincu » (dixit Dr Servatius, l’avocat d’Eichmann)®idée de la justice du vainqueurque l’on retrouve chez Merleau-Ponty dans un autre contexte (à propos des procès intentés contre les collaborateurs, dans Humanisme et Terreur) . Eichmann dit lui-même : « Je n’avais rien à voir avec l’assassinat des Juifs. Je n’ai jamais tué un Juif ni d’ailleurs un non-Juif – je n’ai jamais tué aucun être humain. Je n’ai jamais ordonné qu’on tue un Juif ou un non-Juif. Je ne l’ai simplement pas fait ». Les actes qu’il avait commis n’était selon lui un crime que rétrospectivement, et il avait toujours était un citoyen modèle, obéissant à la loi, et de fait les ordres prononcés par Hitler avaient force de loi au sein du IIIèmeReich. Eichmann se considère « non coupable au sens de l’accusation ». Il admet avoir agit intentionnellement, en accord avec l’accusation. Mais l’accusation ajoutait qu’il avait commis en connaissance de causes des actes criminels. Eichmann ne se considère cependant pas comme un « salaud », et il dit n’avoir jamais eu mauvaise conscience, car seul le fait de désobéir aux ordres aurait pu lui donner mauvaise conscience. Toutes les analyses psychiatriques ont montré qu’il était parfaitement « normal », et non un psychopathe : « Eichmann n’était pas fou au sens psychologique du terme et encore moins au sens juridique […]. Pire, ce n’était sûrement pas un cas de haine morbide des Juifs, d’antisémitisme fanatique, ni d’endoctrinement d’aucune sorte. Lui, ‘personnellement’, n’avait jamais rien eu contre les Juifs ; au contraire, il avait de nombreuses ‘raisons personnelles’ de ne pas les haïr ». Mais les juges ne l’ont pas cru, car « ils étaient trop bons, et peut-être aussi trop conscients des fondements mêmes de leur métier, pour admettre qu’une personne moyenne, ‘normale’, ni faible d’esprit, ni endoctrinée, ni cynique, puisse être absolument incapable de distinguer le bien du mal. Parce qu’il avait menti de temps en temps, ils préférèrent conclure qu’il était un menteur – et passèrent à côté du plus grand défi moral et même juridique posé par toute cette affaire. Leur argumentation était fondée sur l’hypothèse que l’accusé, comme toutes les ‘personnes normales’, avait dû être conscient de la nature criminelle de ses actes ». 

Eichmann avait une situation sociale médiocre. Il était fait pour s’enrôler dans des groupes, et ainsi le jour de la défaite allemande a été un drame pour lui avant tout parce qu’il marquait le jour où il avait été arraché au parti SS : « Je pressentais qu’il me faudrait vivre une vie individuelle, difficile, sans chef ; que je ne recevrais plus de directives de qui que ce soit, qu’on ne me donnerait plus d’ordres ni de commandements, qu’aucune ordonnance appropriée ne serait là pour que je la consulte – bref, que je devrais mener une vie jusque-là inconnue de moi ». Il n’a pas intégré le parti par conviction, mais par besoin d’appartenir à un groupe et de recevoir des directives d’en haut : il est incapable de donner des raisons valables pour son enrôlement : « c’était comme si j’avais été avalé par el parti alors que je ne m’y attendais pas et sans que je l’aie décidé  auparavant. Cela arriva si vite, si brusquement ». Il menait jusqu’alors une vie monotone et sans relief, et tout à coup cette opportunité d’intégrer le parti nazi l’aurait selon lui projeté comme un vent dans l’histoire : « Il s’agissait en fait d’un Mouvement qui ne s’arrêtait jamais et dans lequel un homme comme lui – déjà raté aux yeux de sa classe sociale, de sa famille et donc à ses propres yeux aussi – pouvait repartir de zéro et faire, enfin, carrière ». C’est parce qu’il s’ennuyait qu’il a reçu comme une bonne nouvelle le fait que le Service de sécurité du Reichsführer SS(le SD de Himmler) recrutait. 

  1. Un spécialiste de la question juive

Eichmann ignorait visiblement la nature du SD au moment où il s’est engagé. De fait, à l’origine les SS (Schutzstaffeln) étaient à l’origine des unités spéciales destinées à la protection des dirigeants du parti. Mais il était déçu de devoir de nouveau repartir de zéro et recommencer au bas de l’échelle. Il a été affecté au service de l’information et devait ficher des renseignements concernant la franc-maçonnerie (que les nazis mettaient dans le même sac que le judaïsme, le catholicisme et le communisme) et préparer la création d’un musée de la franc-maçonnerie. Il trouvait cela très ennuyeux et il a ainsi reçu avec soulagement son transfert au nouveau service chargé de s’occuper des Juifs. Ce nouveau poste marque le véritable début de sa carrière. Il a lu L’Etat juifde Theodor Herzl, et cette lecture l’a converti au sionisme et la convaincu de la nécessité de « mettre un peu de terre ferme sous les pieds des Juifs ». Il se considérait lui-même comme un « idéaliste », et par là il entend non pas simplement quelqu’un qui croie en une idée, mais quelqu’un qui vit pour son idée et qui est prêt à lui sacrifier tout et tout le monde. « Quand, lors de l’interrogatoire de police, il déclara qu’il aurait envoyé à la mort son propre père si on l’avait exigé de lui, il ne voulait pas seulement souligner à quel point il était soumis à des ordres et prêt à les exécuter ; il voulait aussi montrer quel ‘idéaliste’ il avait toujours été. Comme n’importe qui d’autre, le parfait ‘idéaliste » avait, bien sûr, ses émotions et ses sentiments personnels, mais il ne leur aurait jamais permis d’interférer avec ses actes, en cas de conflit avec son ‘idée’ ». C’est la raison pour laquelle il admirait le Dr Kastner, autre « idéaliste », avec lequel il a négocié au moment des déportations de Juifs en Hongrie un accord stipulant qu’Eichmann laisserait illégalement quelques milliers de Juifs partir pour la Palestine en échange de la promesse que l’ordre régnerait dans les camps d’où des centaines de milliers de Juifs étaient expédiés à Auschwitz. Eichmann voyait là le sacrifice consenti par Kastner de ses compatriotes juifs à son « idée ». En 1938, il est à la tête du Centre d’émigration des Juifs autrichiens chargé à Vienne de l’ « émigration forcée », et considère cette année passée à Vienne comme la plus heureuse de sa vie. Il avait été auparavant promu au rang d’officier, et il était désormais Untersturmführer(sous-lieuteunant) et sa connaissance de l’idéologie juive (celle de l’ « ennemi ») était très appréciée. Ce poste lui a permis de gravir les échelons en l’espace de quelques mois, et c’est ce qui comptait le plus à ses yeux.  Il possédait deux qualités  à un degré incomparable : le sens de l’organisation et celui de la négociation. Il a d’emblée su établir le contact avec les communautés juives en Autriche et négocier avec leurs représentants (les notables juifs d’Autriche avaient pour la plupart été incarcérés  pour « zèle révolutionnaire »). Mais il possède un défaut notable : il est incapable de concevoir les choses du point de vue d’autrui, ce qui est flagrant dans le récit qu’il fait de ce qui se passait à Vienne : il considérait que lui, ses hommes et les Juifs « joignaient leurs efforts » et qu’en cas de problème les notables juifs venaient à lui pour « soulager leur cœur » et solliciter son aide. Les Juifs désiraient émigrer et Eichmann ne demandait pas mieux que de les aider dans ce sens puisque dans le même temps l’Allemagne nazie avait exprimé le désir de voir son territoire judenrein. Selon lui il s’agissait donc d’une simple négociation entre deux partis égaux et prônes à coopérer, et lui ne demandait pas mieux que de « rendre justice aux deux partis ». 

Comme Eichmann l’admet lui-même : « le langage administratif est mon seul langage ». Pour quelle raison ? Parce qu’il était, selon Hannah Arendt,  « incapable de prononcer une seule phrase qui ne fût pas un cliché. (Etaient-ce ces clichés que les psychiatres considéraient si ‘normaux’ et ‘souhaitables’ ? Sont-ce là les ‘idées positives’ qu’un pasteur désirer trouver dans l’âme de ceux dont il a la charge spirituelle ? […]) ».  Il répétait sans cesse exactement les mêmes expressions toutes faites et les mêmes clichés qu’il avait forgés lui-même.

®« Plus on l’écoutait, plus on se rendait à l’évidence que son incapacité à parler était étroitement liée à son incapacité à penser– à penser notamment du point de vue de quelqu’un d’autre. Il était impossible de communiquer avec lui, non parce qu’il mentait, mais parce qu’il s’entourait du plus efficace des mécanismes de défense contre les mots et la présence des autres et, partant, contre la réalité en tant que telle ». Il avait pour seule ambition de devenir commissaire de police, mais cela ne s’est jamais fait, et il le déplore sans cesse durant son interrogatoire de police. Il était persuadé d’éveiller la sympathie de son interlocuteur en lui racontant ses malheurs. « Pourtant, le cas Eichmann n’est pas celui du criminel ordinaire qui ne peut parvenir à  se protéger de la réalité d’un monde non criminel que dans les limites étroites de son gang. Pour se persuader qu’il ne mentait ni aux autres ni à lui-même, Eichmann n’avait qu’à évoquer le passé, car il y avait eu autrefois une parfaite harmonie entre lui et le monde dans lequel il vivait. Et cette société allemande, qui comptait 80 millions d’âmes, s’était défendue, elle aussi, contre la réalité et contre les faits avec exactement les mêmes moyens, la même automystification, les mêmes songes et la stupidité, qui étaient maintenant enracinés dans l’esprit d’Eichmann ». Le mensonge qui a été le plus répandu et qui s’est le mieux enraciné durant la guerre est celui selon lequel l’Allemagne devait mener la « bataille du destin pour le peuple allemand ». La facilité et la spontanéité avec lesquelles Eichmann reconnaissait ses crimes  reposaient moins sur sa propre capacité criminelle d’automystification que sur l’atmosphère de mensonge ambiant qui régnait alors sur le IIIème Reich. Il reconnaît sans ambages avoir joué un rôle dans l’entreprise d’extermination des Juifs, mais il ajoute qu’il « aimerait faire la paix avec [ses]  anciens ennemis » ®il emploie un simple vocabulaire de guerre, comme si les actes qu’il avait commis relevaient simplement du genre d’actions légitimes que l’on commet en contexte de guerre et qui doivent être effacés une fois la paix faite. La mémoire d’Eichmann n’était pas mauvaise, mais excessivement sélective : il se souvenait parfaitement des tournants décisifs de sa propre carrière mais ceux-ci ne coïncidaient pas forcément avec les grands tournants de l’histoire de l’extermination des Juifs, il n’avait aucun problème à occulter certains épisodes de cette histoire s’ils n’étaient pas rattachables d’une manière ou d’une autre à une évolution de sa carrière. Pour chaque période de sa vie et chacune de ses activités il disposait d’un cliché euphorisant. : « Dans son esprit, il n’y a pas de contradiction entre ‘je sauterai dans ma tombe en riant’,  expression convenant à la fin de la guerre, et ‘je me pendrais avec plaisir en public en guise d’avertissement exemplaire à tous les antisémites de la terre’, qui dans des circonstances radicalement différentes, remplissait exactement la même fonction de lui remonter le moral ».  Hannah Arendt s’intéresse à la « contradiction entre l’indicible horreur des actes et l’incontestable ridicule de l’homme qui les avait perpétrés ». 

®« Malgré tous les efforts de l’accusation, tout le monde pouvait voir que cet homme n’était pas un ‘monstre’ ; mais il était vraisemblablement un clown. Et comme une telle présomption aurait été fatale à toute l’entreprise, comme il était aussi assez difficile de la soutenir vu les souffrances qu’Eichmann avait infligées à des millions de personnes, ses pires clowneries passèrent quasiment inaperçues et l’on n’en rendit jamais compte. Que pouvait-on faire avec un homme qui déclara tout d’abord, avec une grande emphase, que la seule chose qu’il avait appris au cours d’une vie mal vécue était qu’il ne faut jamais prêter serment (‘Aujourd’hui, aucun homme, aucun juge ne pourrait jamais m’amener à prêter serment, à déclarer quelque chose sous serment en tant que témoin. Je refuse, je refuse pour des raisons d’ordre moral. Puisque mon expérience m’a appris que celui qui est fidèle à son serment doit un jour en subir les conséquences, j’ai décidé une fois pour toutes qu’aucun juge au monde, aucune autorité ne parviendra jamais à me faire prêter serment, à témoigner sous serment. Je ne le ferai pas de mon plein gré, et personne ne pourra m’obliger à le faire’) et qui, après qu’on lui eut explicitement dit que, s’il désirait témoigner pour sa défense, il pourrait le faire ‘sous serment ou non’, répondit sans hésiter qu’il préférait témoigner sous serment ? Ou qui, à plusieurs reprises et avec de grandes démonstrations d’émotion, assura à la cour, comme auparavant à l’officier de police, que le pire pour lui serait d’essayer de fuir ses véritables responsabilités, de sauver sa peau, d’implorer la miséricorde – et qui, sur les instructions de son avocat, soumit au tribunal un document manuscrit contenant un appel à la clémence ? Pour ce qui concernait Eichmann, ces questions en revenaient à des états d’âme changeants, et tant qu’il était capable de trouver, dans sa mémoire ou sous l’impulsion du moment, une expression toute faite et euphorisante pour les accompagner, il était plutôt content, sans jamais se rendre compte de quelque ‘incohérence’ que ce soit. Comme nous le verrons plus tard, il conserva jusqu’à l’heure de sa mort cet horrible don de se consoler avec des clichés ». 

  1. La première solution : l’expulsion

« Si ce procès avait été un procès ordinaire, où, comme d’habitude, l’accusation et la défense sont en compétition pour établir les faits et rendre justice aux deux parties, nous aurions pu nous tourner maintenant vers la version de la défense et découvrir si le compte rendu grotesque qu’Eichmann fit de ses activités à Vienne ne contenait rien de plus que ce qui sautait aux yeux et si ses déformations de la réalité étaient seulement réductibles à l’aptitude au mensonge d’un individu ». Le « si » a son importance : il ne s’agit justement pas d’un procès ordinaire, car les faits qui sont reprochés à Eichmann ont été établis avec certitude bien avant le procès, et on n’a pas laissé à la défense la possibilité de produire ses propres preuves. Lors du contre-interrogatoire Eichmann a déclaré au président du tribunal qu’à Vienne il « considérait les Juifs comme des adversaires dignes de respect, qu’il fallait trouver une solution mutuellement acceptable, mutuellement équitable […]. La solution que j’envisageais était de mettre de la terre ferme sous leurs pieds, pour qu’ils aient un endroit à eux, un sol qui leur appartînt. Et je travaillais avec joie en direction de cette solution.  J’ai coopéré, avec joie et avec plaisir, pour atteindre une telle solution, parce que c’était aussi le genre de solution qui était approuvée, au sein du peuple juif lui-même, par leurs mouvements, et je considérais cette solution comme la plus appropriée à cette question ». Il considérait ainsi que lui et les Juifs avaient « joint leurs efforts » dans un but commun, et qu’il avait ainsi sauvé des milliers de Juifs en leur permettant de s’échapper. Il aurait pu citer pour soutenir ses dires le fait que dans un premier temps de leur politique juive, les nationaux-socialistes ont d’abord adopté une politique pro-sioniste, et de même les Juifs allemands pensaient qu’il suffirait de défaire l’ ‘assimilation’ grâce à un processus de ‘dissimilation’ et c’est la raison pour laquelle ils ont rejoint le mouvement sioniste. C’est du fait de cette apparente communauté d’intérêts que les sionistes ont pendant quelque temps accepté une certaine coopération non criminelle avec les autorités nazies. Un Juif allemand survivant de Theresienstadt raconte que tous les postes importants de la Reichsvereinigung(union nationale des Juifs d’Allemagne) nommée par les nazis étaient détenus par des sionistes(alors que la Reichsvertretung, autenthiquement juive, était composée à la fois de sionistes et de non-sionistes). Pour les nazis, les sionistes étaient des « Juifs convenables » parce qu’ils pensaient eux aussi en termes « nationaux », même si les nazis n’ont jamais parlé publiquement en ce sens (la propagande nazie a été farouchement antisémite sans compromis dès le départ). Au cours des premières années, les autorités nazies et l’Agence juive pour la Palestine ont conclu un accord satisfaisant pour les deux parties : la Haavara, accord de transfert selon lequel un émigrant en Palestine pourrait transférer son argent sous forme de produits allemands et les échanger en arrivant contre des livres palestiniennes. Les émissaires juifs de Palestine ont pris l’initiative de prendre contact avec la Gestapo et la SS sans consulter les sionistes allemands ni l’Agence juive pour la Palestine, afin de demander une aide pour faire émigrer clandestinement des Juifs en Palestine qui était alors sous mandat britannique. La SS et la Gestapo se sont montrées coopératives et ont négocié avec Eichmann qui leur a fourni des fermes et des installations pour créer des centres de formation professionnelle pour les émigrants potentiels. Les propos tenus par ces Juifs de Palestine allaient tout à fait dans le sens de ce que disait Eichmann : ils étaient venus en Europe pour sélectionner les « matériaux appropriés », i.e. de jeunes pionniers juifs parmi les Juifs des camps de concentration. Ils ne connaissaient visiblement pas les implications sinistres de cet accord, « mais ils semblent avoir pensé, eux aussi, que si la question était de sélectionner les Juifs destinés à survivre, il était préférable que les Juifs fissent eux-mêmes la sélection ».

L’accusation et les juges ont remarqué que la personnalité d’Eichmann avait subit une transformation majeure dès lors qu’il a été promu à un poste de commandement, cependant le procès a montré que les choses étaient plus complexes et qu’il connaissait parfois des « rechutes ». Sa nomination à Vienne a néanmoins indéniablement constitué le point de départ véritable de sa carrière : il a obtenu quatre promotions entre 1937 et 1941 (il est passé en 14 mois de sous-lieutenant à capitaine, puis un an et demi plus tard il est devenu lieutenant-colonel). C’est en octobre 1941 qu’on lui a confié un rôle dans la solution finale. « Personne ne pouvait plus raisonnablement envisager l’émigration forcée comme la solution de la question juive ; mis à part les difficultés de transférer les gens d’un pays à un autre en temps de guerre, le Reich venait d’acquérir, par la conquête des territoires polonais, deux millions ou deux millions et demi de Juifs supplémentaires ». Ainsi Eichmann ne pouvait plus demeurer à son poste chargé de l’émigration s’il voulait garder un travail.

  • La deuxième solution : la concentration

Moment important : la signature par Himmler d’un décret fusionnant le Service de sécurité de la SS à laquelle Eichmann avait en 1934 et la police régulière de sécurité de l’Etat (Gestapo). Ces deux organes réunis constituaient l’Office central de sécurité du Reich (RSHA), dirigé par Heydrich puis par Ernst Kaltenbrunner à partir de 1942.

La mentalité SS se caractérisait par le recours systématique à l’euphémisme : les SS parlaient des camps de concentration en termes d’ « administration » et des camps d’extermination en termes d’ « économie ». Eichmann était très fier de cette « objectivité », car c’est par elle que les SS se démarquaient des « émotifs » et des brutes germaniques qui se conduisaient comme des sauvages. Le régime nazi était composé de nombreux bureaux et appareils. Rien que la machine policière était d’une très grande complexité : outre les Einsatzgruppen, les chefs suprêmes des SS et de la police, il faut compter les inspecteurs de la police de sécurité et du service de sécurité. Ces divers organismes dotés de grands pouvoirs se livraient une concurrence féroce : les accusés issus de ces différentes organisations hostiles les unes aux autres n’ont cessé durant leur procès de se renvoyer l’accusation pour sauver leur peau. Ainsi le Dr Hans Globke, témoin à charge au procès de Nuremberg, a tenté de disculper son propre ministère de l’intérieur aux dépens du ministère des Affaires étrangères. Quant à Eichmann, il s’est efforcé de défendre Müller, Heydrich et Kaltenbrunner. 

L’empressement d’Eichmann à acquérir une terre pour « ses » Juifs est lié à son souci de booster sa carrière. Le plan Nisko (plan élaboré en septembre 1939 par la SS en vue de la création d’un Etat juif conçu comme une solution territoriale à la question juive) est né à l’époque où sa carrière progressait rapidement et Eichmann se voyait probablement déjà à la tête d’un Etat juif en qualité de futur Generalgouverneur. La seconde tentative d’Eichmann pour mettre un peu de terre ferme sous les pieds des Juifs est le projet Madagascar qui prévoyait d’évacuer 4 millions de Juifs d’Europe sur cette île. Il a reçu l’ordre d’élaborer un plan en vue de ce projet d’évacuation à l’été 1940. Mais il est peu probable que ce projet ait été pris véritablement au sérieux par quiconque, mis à part Eichmann et peut-être quelques autres sommités de moindre importance. Un an plus tard se projet fut déclaré obsolète, et tout le monde était déjà préparé à l’étape suivante : dans la mesure où il n’existait aucun territoire suffisamment étendu pour accueillir tous les Juifs, la seule solution praticable était l’extermination. Cependant Eichmann n’a jamais soupçonné l’existence d’un tel plan avant qu’il lui soit révélé explicitement. Il était persuadé que le projet Madagascar n’avait échoué que faute de temps et à cause de l’intervention constante et inopportune des autres bureaux qui ralentissait le processus. Face à cette affirmation, le tribunal de Jérusalem l’a confronté avec deux documents concernant ne réunion du 21 septembre 1939 : une lettre écrite par Heydrich contenant des instructions pour les Einsatzgruppenet qui faisait pour la première fois la différence entre un « but final, dont la réalisaton demanderait beaucoup de temps » et qui devrait rester « ultra-secret » et « les stades intermédiaires permettant d’atteindre ce but final ». Certes ce document ne dit pas explicitement ce qu’il faut entendre par « but final » (la « solution finale » n’est pas encore théorisée comme telle à ce stade), et Eichmann aurait ainsi pu considérer que ce but final n’était rien d’autre que l’accomplissement de son projet Madagascar, et qu’en vue de cette évacuation de masse la concentration de tous les Juifs était un « stade » préliminaire. Et pourtant en lisant le document Eichmann a d’emblée admis qu’on ne pouvait comprendre « but final » que comme signifiant « extermination physique » et en conclut que « cette idée fondamentale était déjà enracinée dans l’esprit des principaux dirigeants ou de ceux qui étaient tout en haut ». Mais suivant cette logique, il aurait dû dès lors admettre que le projet Madagascar ne pouvait être qu’une chimère, et pourtant il n’en fit rien : « il n’a jamais changé son histoire de Madagascar, et probablement en était-il incapable. Cette histoire devait être enregistrée sur une bande spéciale de sa mémoire et cette bande avait la propriété de l’immuniser contre toute raison, tout argument, toute information et tout discernement quel qu’il soit ». Il est toujours resté persuadé que sa solution territoriale n’a échoué qu’à cause du « manque de compréhension des esprits intéressés », à cause des rivalités et du fait que chacun chercher à s’imposer aux autres. 

Un exemple de la manière dont la mémoire d’Eichmann fonctionne : elle n’est pas structurée par un ordre chronologique mais fédérée autour d’évènements qui représentent pour Eichmann un honneur ou une avancée dans sa carrière. Elle ne conserver que des histoires privées, faisant parfois abstractions des évènements dramatiques qui se passent au même moment autour de lui. Il a ainsi évoqué un voyage à Bratislava en Slovaquie qui correspond au moment où Heydrich fut assassiné. La seule chose dont il se souvient à cet égard, c’est d’avoir été invité par le ministre de l’Intérieur d’un gouvernement slovaque fantoche créé par les nazis, Sano Mach, avec lequel il a joué aux boules ! Mais lorsqu’on lui a soumis un document stipulant qu’il avait été envoyé à Bratislava  pour discuter de l’action d’évacuation des Juifs de Slovaquie qui étai déjà en marche, il a aussitôt admis qu’il s’était trompé : « C’est clair, c’est clair, c’était un ordre de Berlin ; ils ne m’ont pas envoyé là-bas pour jouer aux boules ». Hannah Arendt ne voit pourtant là aucun mensonge : « L’évacuation et la déportation des Juifs étaient devenues affaire de routine ; ce qui avait frappé son esprit, c’était le jeu de boules, l’invitation du ministre et la nouvelle de l’attentat contre Heydrich.

  • La Solution finale : le meurtre

Eichmann témoigne de son entretien avec Heydrich lorsque celui-ci a évoqué la solution finale comme étant « l’extermination physique des Juifs » ordonnée par Hitler. «  Au début, je n’arrivais pas à comprendre ce qu’il avait dit, parce qu’il avait choisi ses mots avec tant de soin et puis j’ai compris et je n’ai rien dit, parce qu’il n’y avait plus rien à dire. Car je n’avais jamais envisagé une chose pareille, une solution qui passait par la violence. Je perdis alors tout, tout goût au travail, toute initiative, tout intérêt, j’étais pour ainsi dire balayé ». Heydrich lui a aussi dit à cette occasion que l’entreprise avait été placée sous l’autorité du bureau principal SS de l’administration et de l’économie et non sous la direction du RSHA d’Eichmann, et que le nom de code officiel pour l’extermination était « Solution finale ». Eichmann, comme il l’a expliqué à Jérusalem, n’avait pas accès aux milieux les plus élevés du parti, on ne lui donnait que les informations dont il avait besoin  de savoir pour faire un travail déterminé, et rien de plus. Le secret de la réalité de la Solution finale était bien gardé, pour des raisons pratiques. Ceux à qui ont le révélait étaient promus au rang de « porteurs de secrets » et étaient assermentés. Toute la correspondance qui évoquait ce sujet était soumise à des « règles de langage » très strictes : « exception faite pour les rapports des Einsatzgruppen, on trouve rarement dans les documents, des mots crus tels qu’ ‘extermination’, ‘liquidation’ ou ‘tuerie’. A leur place, des noms de code étaient prescrits : pour ‘tuerie’ on devait dire ‘Solution finale’, ‘évacuation’ (Aussiedlung) ou ‘traitement spécial’ (Sonderbehandlung) ; quand il ne s’agissait pas des Juifs qu’on envoyait à Theresienstadt, le ‘ghetto des vieillards’ pour les Juifs privilégiés – on parlait alors d’un ‘changement de résidence’ – la déportation était rebaptisée ‘réinstallation’ (Umsiedlung) ou encore ‘travail à l’Est’ (Arbeits einsatz im Osten), dans la mesure où les Juifs ont souvent été temporairement réinstallés dans des ghettos tout comme une certaine partie d’entre eux fut temporairement utilisée pour le travail forcé ». « Les ‘porteurs de secrets’ ne pouvaient donc parler un langage non codé qu’entre eux, et il est peu probable qu’ils l’aient fait pendant qu’ils vaquaient à leurs tâches meurtrières quotidiennes, ou devant leurs sténodactylos et autres employés de bureau. Quelle que fût la raison de ces ‘règles de langage’, elles contribuèrent considérablement au maintien de l’ordre et de l’équilibre mental dans les nombreux services spécialisés dans les fonctions les plus diverses dont la coopération était indispensable en la matière ». L’idée même de « règles de langage » est codée, puisqu’elle ne désigne rien d’autre que ce qu’on appelle dans le langage courant un mensonge. Chaque fois qu’un porteur de secrets était envoyé à la rencontre de quelqu’un venant du monde extérieur, on lui donnait des ordres et aussi des règles de langage. « L’effet exact produit par ce système de langage n’était pas d’empêcher les gens de savoir ce qu’ils faisaient, mais de les empêcher de mettre leurs actes en rapport avec leur ancienne notion ‘normale’ du meurtre et du mensonge. Par sa grande sensibilité aux expressions toutes faites et aux slogans, ainsi que par son incapacité à s’exprimer en langage ordinaire, Eichmann était le sujet idéal pour les ‘règles de langage’ » ®la fonction de ces règles de langage est ainsi de brouiller les pistes pour la conscience morale, en faisant en sorte que ce qu’on aurait considéré en temps normal comme quelque chose de moralement inacceptable (le meurtre, le mensonge) apparaisse non seulement comme acceptable, mais comme un devoir : un ordre qu’il fallait accomplir parce que la parole du Führer avait force de loi. Mais Eichmann a lui-même pu réaliser que ces règles de langage ne constituaient pas un bouclier infaillible contre la réalité : lorsqu’il s’est rendu à Lublin, le brigadier en charge, Globocnik, lui fit faire un tour du camp, et lui montra les cabanes en bois en lui expliquant le fonctionnement du système de gazage, et Eichmann dit avoir très mal réagi : « Moi aussi, je trouvais cela monstrueux. Je ne suis pas assez dur pour supporter un pareil récit sans réagir […]. Encore aujourd’hui, je suis absolument incapable de regarder une blessure béante ». Mais il n’a vu là qu’un aperçu de ce qui allait devenir les chambres à monoxyde de carbone de Treblinka dans lequel plusieurs centaines de milliers de personnes allaient périr. On l’a ensuite envoyé visiter le camp de la mort de Chelmo, dans le Wathegau (région occidentale de la Pologne). L’extermination était alors déjà bien lancée dans ce camp, mais on y utilisait des camions mobiles et non des chambres. Eichamm a ainsi pu voir qu’on rassemblait des Juifs dans une grande salle, on les forçait à se déshabiller, et on les faisait monter dans un camion. Le camion démarrait, et on les gazait en marche : « Je ne peux pas dire [combien de Juifs montèrent], je regardais à peine. Je ne pouvais pas ; je ne pouvais pas ; j’en avais assez. Les hurlements, et […]j’étais trop bouleversé, et tout ça, comme je l’ai raconté par la suite à Müller ». Après cela le camion se dirigeait vers en fossé dans lequel les corps des Juifs, parfois encore convulsifs, étaient jetés, et on leur arrachait les dents. Puis Müller l’envoya à Minsk en Biélorussie pour qu’il fasse un rapport sur la manière dont on fusillait les Juifs à Minsk. Il constata avec soulagement, dans un premier temps, que l’affaire était presque terminée lorsqu’il arriva là-bas. Sur le chemin du retour, il s’est arrêté à Lwów où il vu avec plaisir la gare construite en l’honneur du soixantième anniversaire du règne de François-Joseph. Cette vision l’aida à oublier les horreurs dont il avait été le témoin, et il s’en souvenait avec une grande précision, jusqu’à la plaque commémorative. Mais il commis l’erreur d’aller voir le commandant local des SS et de lui dire : « Eh bien, c’est horrible, tout ce qui se passe par ici ; j’ai dit qu’on transformait des jeunes gens en sadiques. Comment peut-on faire des choses pareilles ? Tirer ainsi sur des femmes et des enfants ? C’est impossible. Notre peuple va devenir fou ou aliéné, notre propre peuple ». Le problème est qu’on faisait exactement la même chose à  Lwów qu’à Minsk, et le commandant SS lui montra les lieux avec plaisir. Il pu ainsi apercevoir un fossé déjà rempli de terre et d’où jaillissait une fontaine de sang. Mais au final, Eichmann ne vit pas grand-chose de la Solution finale. Il a certes visité Auschwitz, mais il était aisé de contourner les dispositifs de mise à mort, et Höss, avec qui il entretenait de très bonnes relations, faisait en sorte de lui épargner les visions trop difficiles à supporter : « de fait, il n’a jamais été présent à une exécution de masse par fusillade, n’a jamais assisté au processus de gazage, ou, à Auschwitz, à la sélection, juste avant, de ceux qui étaient aptes au travail – environ 25 % de chaque convoi. Il en vit juste assez pour être bien renseigné sur le fonctionnement de la machine de destruction : qu’il y avait deux méthodes pour tuer, fusiller ou gazer ; que les Einsatzgruppenfusillaient et qu’on gazait dans les camps, soit dans les chambres à gaz, soit dans les camions mobiles ; et que dans les camps, on prenait toutes sortes de précautions pour tromper les victimes jusqu’à la fin ».

Concernant les actes et la responsabilité d’Eichmann dans cette affaire, ils avaient été établis bien avant le début du procès et Eichmann les avait reconnus sans réticence. Mais comme il n’avait été responsable à proprement parler que du transport et non directement du meurtre des victimes, la question se posait de savoir si, sur un plan juridique, il s’était rendu compte de ce qu’il faisait : « et il fallait savoir en plus s’il s’était rendu compte de ce qu’il faisait ; et il fallait savoir en plus s’il avait été à même de juger de l’énormité de ses actes – si, étant déclaré sain d’esprit, il était responsable au sens juridique du terme. La réponse à ces deux questions était affirmative : il avait vu les endroits vers lesquels les convois étaient dirigés, et il avait été profondément choqué. Les juges, et surtout celui qui présidait le tribunal, lui posèrent, encore et encore, une dernière question, la plus troublante de toutes : le meurtre des Juifs était-il allé à l’encontre de sa conscience ? Mais c’était là une question d’ordre moral, et la réponse n’était peut-être pas valable sur le plan juridique ».

« Mais si les faits de cette affaire étaient désormais établis, deux autres questions proprement juridiques vinrent se poser. Premièrement, pouvait-il être exonéré de responsabilité criminelle, car il avait agi ‘pour parer au danger de sa propre mort immédiate’, aux termes du paragraphe 10 de la loi en vertu de laquelle il comparaissait en justice ? Et deuxièmement, pouvait-il plaider les circonstances atténuantes énumérées dans le paragraphe 11 de cette même loi : avait-il fait ‘de son mieux pour atténuer la gravité des conséquences de son crime’ ? ou ‘pour éviter des conséquences plus graves encore que celles qui résultèrent de ses actes’ ? Il est évident que les paragraphes 10 et 11 de la loi de 1950 sur les nazis et les collaborateurs des nazis avaient été rédigés en pensant aux ‘collaborateurs’ juifs. Des Sonderkommando(unités spéciales), composés de Juifs, avaient été employés partout dans la mise en œuvre du processus de tuerie, ils avaient commis des actes criminels ‘afin de parer au danger de leur mort immédiate’ ; et les Conseils juifs et les Conseils des Anciens avaient coopéré parce qu’ils croyaient pouvoir ainsi ‘éviter des conséquences plus graves encore que celles qui résultèrent de leurs actes’. Dans le cas d’Eichmann, son propre témoignage fournit la réponse à ces deux questions et elle était nettement négative. Il est vrai qu’il déclara un jour que le suicide eût été la seule alternative, mais c’était là un mensonge, car nous savons qu’il était extrêmement facile, pour les membres des bataillons de la mort, de rendre leur tablier sans s’attirer d’ennuis graves ». Eichmann n’a ainsi jamais été menacé par un danger de mort, il « savait très bien qu’il n’était pas du tout dans la classique ‘situation délicate’ du soldat qui ‘est passible d’être fusillé par une cour martiale s’il désobéit aux ordres, et d’être pendu par un juge et un jury s’il leur obéit’, comme dit Dicey dans son célèbre Law of the Constitution– pour la simple raison qu’il était membre de la SS et n’aurait jamais pu comparaître devant une cour martiale, mais seulement devant un tribunal de police SS. Dans sa dernière déclaration au tribunal, Eichmann reconnut qu’il aurait pu, sous un prétexte quelconque, faire marche arrière et que d’autres l’avaient fait. Il avait toujours trouvé un tel geste ‘inadmissible’ et même aujourd’hui, il ne pensait pas que ce fût ‘admirable’ ; cela n’aurait rien voulu dire de plus que passer d’un emploi bien rémunéré à un autre ». Eichmann se vantait continuellement d’avoir « fait son devoir », d’avoir obéi aux ordres sans broncher comme l’exigeait son serment, il avait donc toujours fait de son mieux non pour atténuer les conséquences du crime, mais pour les aggraver. La peine de mort s’imposait donc avant même le jugement. La seule circonstance atténuante qu’il restait à convoquer était de dire que les actes avaient été commis sur ordre supérieur, comme le prévoyait également le paragraphe 11 de la loi israélienne, mais cette possibilité était très fragile étant donné l’énormité du crime.  L’avocat de la défense n’a d’ailleurs pas plaidé les ordres supérieurs mais les « actes d’Etat » et a réclamé sur cette base l’acquittement. « Les ‘actes d’Etat’ pour lesquels la jurisprudence allemande a trouvé le nom encore plus révélateur de gerichtsfreieou justizlose Honeitsakte, repose sur l’ ‘exercice d’un pouvoir souverain’ [E.C.S. Wade dans British Year Book for International Law, 1934]et ne tombent donc pas sous le coup de la loi, alors que les directives et les ordres, quels qu’ils soient, restent, en théorie du moins, sous contrôle judiciaire. Si les actes d’Eichmann avaient été des actes d’Etat, aucun de ses supérieurs n’aurait pu être jugé par un tribunal, et encore moins Hitler, la tête de l’Etat ».

« Si la question de savoir combien de temps il faut à une personne ordinaire pour vaincre sa répugnance innée au crime, et ce qui lui arrive exactement une fois qu’elle a atteint ce stade, avait une pertinence minime du point de vue  juridique, elle avait, en revanche, un grand intérêt politique. A une telle question, le cas Adolf Eichmann a donné une réponse on ne peut plus claire et précise ». En septembre 1941, peu de temps après avoir visité les camps de mise à mort de l’Est, Eichmann a organisé ses premières déportations de masse, suivant les ordres d’Hitler qui voulait rendre le Reich judenrei au plus vite. Il y eu une incident lors du premier convoi : Eichmann, qui n’agissait que conformément à des directives, pris pour la première et la dernière fois une initiative à cette occasion. Au lieu d’envoyer ces déportés vers le territoire Russe (Riga ou Minsk) où ils auraient été immédiatement fusillés par les Einsatzgruppen, il a dirigé le transport vers le ghetto de Lódz où il s’avait qu’aucune mesure d’extermination n’avait encore été prise. Ce ghetto a été le premier créé et le dernier à être liquidé. Eichmann a été critiqué pour cette décision, mais Heydrich et Himmler l’ont défendu et l’incident a été vite clos. Eichmann, qui l’avait oublié, interpréta cet incident lorsqu’il fut évoqué à la barre comme une alternative : il avait eu un choix. On ne peut cependant en conclure, comme a tenté de le faire l’avocat de la défense, qu’Eichmann a toujours fait tout ce qui été en son pouvoir pour sauver des Juifs, tout autant que l’idée du procureur selon laquelle Eichmann aurait décidé lui-même systématiquement de la destination finale de chaque convoi, en destinant tel convoi à l’extermination et pas tel autre. Eichmann entendait simplement prouver, par l’idée de choix, qu’il n’avait pas désobéi à un ordre. Mais cela était faux, car il y avait des difficultés à Lódz, le ghetto était surpeuplé et ne pouvait donc pas accueillir ce nouveau convoi, c’est pourquoi les ordres disaient en toutes lettres que la destination finale devait être Riga on Minsk. Et trois semaines plus tard, au cours d’une réunion à Prague organisée par Heydrich, Eichmann a déclaré que les camps où étaient détenus des communistes russes qui étaient censés être liquidés immédiatement par les Einsatzgruppenpouvaient également recevoir des Juifs, et on résolut également lors de cette décision d’envoyer 50000 Juifs originaires du Reich dans les centres de Riga et Minsk où opéraient les Einsatzgruppen. « De sorte que nous sommes peut-être en mesure de répondre à la question du juge Landau – question qui primait toutes les autres dans  l’esprit de presque tous ceux qui suivirent le procès : l’accusé possédait-il une conscience ? Oui, il avait une conscience, et sa conscience, qui avait fonctionné normalement pendant quatre semaine environ, s’était mise à fonctionner à l’envers ». Et même au moment où elle fonctionnait correctement, elle n’opérait que dans le cadre de limites étranges : il était au courant depuis des mois des activités des Einsatzgruppendans l’Est lorsqu’il a pris connaissance des ordres du Führer, il savait qu’on fusillait en masse les communistes russes, les Polonais exerçant des professions libérales, et tous les Juifs indigènes. La conscience d’Eichmann était révoltée non par l’idée de meurtre en soi, mais par l’idée du meurtre des Juifs allemands : « Je n’ai jamais nié avoir su que les Einsatzgruppenavaient ordre de tuer, mais je ne savais pas que des Juifs du Reich évacués vers l’Est subissaient le même traitement. Ca, je ne le savais pas ». Cette distinction entre le meurtre de gens « primitifs » (c’est ainsi qu’on considérait les Juifs de l’Est) et celui de gens « cultivés » n’était pas propre au peuple allemand. Ainsi Harry Mulisch (écrivain néerlandais), en écoutant le témoignage du professeur Salo W. Baron sur les réalisations culturelles et spirituelles du peuple juif, se demanda : « La mort des Juifs aurait-elle était un moindre mal s’ils avaient été un peuple sans culture, comme, par exemple, les Tsiganes qui ont été exterminés aussi ? Eichmann est-il jugé pour avoir détruit des êtres humains ou pour avoir anéanti une culture ? L’assassin d’êtres humains est-il plus coupable lorsqu’il détruit en même temps une culture ? » Lui répondait par la négative, mais l’avocat général (Hausner) considère que si. 

Concernant la résistance active, Hannah Arendt note qu’elle vint en Allemagne avant tout de la droite, et qu’il n’y a eu aucune résistance socialiste organisée en Allemagne pendant la guerre : « En fait, la situation était aussi simple que désespérée : l’immense majorité du peuple allemand croyait en Hitler – même après l’attaque de la Russie et la guerre redoutée sur deux fronts, même après l’entrée en guerre des Etats-Unis, même après Stalingrad, après la défection de l’Italie et les débarquements en France ». A côté de cette majorité, il y avait quelques individus isolés conscients de la catastrophe nationale et morale. Enfin, il y avait le groupe de ceux qui devinrent plus tard les conspirateurs mais qui ne se sont jamais mis d’accord sur quoi que ce soit, pas même sur la conspiration. Il était dirigé par Car Friedrich Goerdeler qui préconisait une monarchie constitutionnelle. C’est grâce à la détermination du comte Klaus von Stauffenberg que le mouvement de résistance ne s’est pas enlisé. Ces hommes considéraient tous Hitler comme un escroc et un fou qui avait sacrifié » des armées entières en dépit de l’avis contraire de ses experts. « Mais afficher de telles opinions sur Hitler à cette époque tardive ‘n’empêchait pas du tout qu’on soit membre de la SS ou du parti, ou qu’on ait un poste au gouvernement’ (Fritz Hesse). N’étaient donc pas exclus du cercle des conspirateurs de nombreux hommes qui avaient été eux-mêmes profondément impliqués dans les crimes du régime […]Certes, aussi tardive qu’ait été leur opposition à Hitler, ces hommes la payèrent de leur vie et endurèrent une mort absolument horrible ; un grand nombre d’entre eux fit preuve d’un courage admirable, mais il n’était pas inspiré par une indignation morale ou par ce qu’ils savaient des souffrances infligées à d’autres hommes ; ils étaient motivés presque exclusivement par la conviction que l’Allemagne serait bientôt vaincu et ruinée ». Le sort inhumain réservé aux victimes des camps ne leur apparaissait guère que comme un élément regrettable qui allait rendre difficile pour eux de négocier un traité de paix avec les Alliés. « A partir d’une telle accumulation de preuves, comment ne pas conclure que la conscience comme telle s’était apparemment perdue  en Allemagne, au point que les gens n’avaient plus réalisé que le monde extérieur ne partageait pas l’étonnant ‘nouveau système de valeurs allemandes’ ? ». Certes il y a eu dès le départ en Allemagne des individus qui se sont opposés fermement à Hitler, des personnes issues de toutes les couches de la société, chez les gens simples comme chez les gens instruits, et dans tous les partis. Contrairement aux conspirateurs, ces gens « avaient gardé intacte la faculté de distinguer entre le bien et le mal et n’avaient jamais enduré de ‘crise de conscience’ ». Himmler semblait très doué pour résoudre d’éventuels problèmes de conscience : il forgeait des slogans du type « mon honneur est ma loyauté », ou encore des phrases frappantes telles que celles qui ponctuaient son discours fait aux commandants des Einsatzgruppen : « Nous savons  que ce que nous attendons de vous est ‘surhumain’ : il vous faudra être surhumainement inhumain ». Selon Hannah Arendt, « ces hommes, devenus des assassins, retenaient seulement l’idée qu’ils étaient engagés dans quelque chose d’historique, de grandiose, d’unique (‘une grande tâche qui arrive une fois en deux mille ans’), qui serait donc difficile à soutenir. C’était important, car les assassins n’étaient pas des tueurs ou des sadiques par nature ; au contraire, il y eut un effort systématique pour éliminer tous ceux qui tiraient un plaisir physique de leurs actes […]. Le problème était donc de faire taire moins la conscience que cette pitié animale que ressent un homme normal en présence de la souffrance physique. Himmler – qui semble avoir été lui-même fortement sujet à de telles afflictions instinctives – avait trouvé un truc assez simple et sans doute très efficace ; il s’agissait de retourner, pour ainsi dire, ces instincts en les dirigeant vers soi. Ainsi, au lieu de dire ‘quelles horribles choses faites aux gens !’ les assassins devaient  pouvoir dire : ‘A quelles horribles chose j’ai dû assister dans l’accomplissement de mon devoir, comme cette tâche a pesé lourd sur mes épaules !». Le caractère lacunaire de la mémoire d’Eichmann traduit peut-être aussi une manière de régler les « problèmes de conscience » : « au premier plan d’entre eux, comme Hitler l’avait justement prévu, il y avait le simple fait de la guerre. Eichmann insista à plusieurs sur les ‘différentes attitudes personnelles’ envers la mort à partir du moment où ‘on voyait des morts partout’ et où chacun devenait indifférent à sa propre mort : ‘Il nous était égal de mourir aujourd’hui ou seulement demain, et il y eut des moments où nous maudissions le matin qui nous trouvait encore en vie’. Ce qui fut particulièrement efficace dans cette atmosphère de mort violente, est le fait que la Solution finale, dans ses derniers stades, ne s’effectuait plus par fusillades, c’est-à-dire par la violence, mais dans les usines à gaz qui, du début jusqu’à la fin, étaient liées au ‘programme d’euthanasie’ lancé par Hitler dès les premières semaines de la guerre et appliqué aux malades mentaux en Allemagne, jusqu’à l’invasion de la Russie ». Les généraux des pays de l’Est (Russie, Pologne) se montraient très coopérants : ils remettaient volontiers leurs Juifs aux mains des Einsatzgruppenet leurs prêtaient même leurs soldats pour aider aux massacres. Hannah Arendt explique aussi que l’ordre d’exterminer tous les Juifs, donné plus tard, remontait en fait bien en amont de la guerre et n’avait donc rien à voir avec la guerre ou avec des nécessités d’ordre militaire, celles-ci n’ont d’ailleurs jamais été évoquées comme prétexte. Dans The Final Solution, Gerald Reitlinger prouve, documents à l’appui, que le programme d’extermination des usines à gaz de l’Est était issu du programme d’euthanasie préconisé par Hitler et il est regrettable que le procès Eichmann, si attentif à la ‘vérité historique’, n’ait prêté aucune attention à ce lien factuel ». Les premières chambres à gaz ont été construites en 1939, suivant le décret d’Hitler du 1erseptembre qui stipulait qu’on « doit accorder une mort miséricordieuse aux personnes incurables ». Ce décret visant les malades mentaux a tout de suite été appliqué, et entre décembre 1939 et août 1941, cinquante mille Allemands ont été exécutés au monoxyde de carbone, dans des institutions où les chambres à gaz étaient camouflées de la même façon qu’elles le furent ensuite à Auschwitz. 

« Des diverses ‘règles de langage’ méticuleusement mises au point pour tromper et pour camoufler, nulle n’eut un effet plus décisif sur l’état d’esprit des tueurs que ce premier décret du temps de guerre émis par Hitler, dans lequel on avait remplacé le mot ‘meurtre’ par l’expression ‘accorder une mort miséricordieuse’. Lorsque l’officier de police demanda à Eichmann si l’ordre d’éviter ‘des souffrances inutiles’ n’avait pas un côté ironique, puisque de toute façon ces gens étaient destinés à mourir, il ne comprit même pas la question, tellement la conviction était encore ancrée en lui que le péché impardonnable n’était pas de tuer des gens mais de leur infliger des souffrances inutiles. Au cours du procès, il montra des signes indubitables de sincère indignation quand des témoins évoquèrent les atrocités des actes de cruauté commis par les SS – pourtant, le tribunal et le public dans son ensemble ne parvinrent pas à remarquer ces signes, parce que l’effort considérable qu’il faisait pour se dominer les conduisit à tort à le croire ‘insensible’ et indifférent. Et l’accusation qui provoqua en lui une grande agitation ne fut jamais celle d’avoir envoyé à la mort des milliers de personnes, mais seulement celle (écartée par le tribunal) que proféra un témoin, selon laquelle il aurait battu à mort un petit garçon juif ». Hannah Arendt remarque qu’on a dû stopper le gazage des malades mentaux en Allemagne à cause des protestations de la population et de certains dignitaires ecclésiastiques, mais que nul n’a protesté quand on a appliqué ces méthodes aux Juifs, alors même que certains centres de mise à mort étaient situés dans des zones habités par des populations allemandes. 

  • La conférence de Wannsee, ou Ponce Pilate

La conférence de Wannsee a eu lieu en janvier 1942. En vue de mettre en place la Solution finale, il était nécessaire de s’assurer la coopération de tous les ministères et de l’ensemble de la fonction publique. Le but était de coordonner les efforts pour mettre en œuvre la Solution finale. Cette conférence a soulevé un enthousiasme extraordinaire auprès des participants. Eichmann, bien qu’ayant aidé de son mieux à la réalisation de ce projet, avoue avoir entretenu des doutes à l’issue de cette conférence concernant « une solution aussi sanglante qui passait par la violence », mais désormais ses doutes étaient dissipés. « Maintenant, il pouvait voir de ses propres yeux et entendre de ses propres oreilles que non seulement Hitler, non seulement Heydrich ou ce ‘sphinx’ de Müller, non seulement la SS ou le parti, mais aussi l’élite de la bonne vieille fonction publique étaient en compétition et se disputaient l’honneur de prendre la tête dans ces affaires ‘sanglantes’. ‘C’est alors que j’ai eu l’impression d’être une espèce de Ponce Pilate, car je ne me sentais absolument pas coupable’. Qui était-il pour juger ?Qui était-il pour avoir des ‘idées personnelles sur la question’. Eh bien, il n’était ni le premier ni le dernier dont la modestie causa la perte ». Les juristes allemands ont élaboré une législation permettant de rendre les victimes apatrides, car cela empêchait qu’une enquête sur le sort soit menée par un pays, et cela permettait aussi aux Etats où ils vivaient de confisquer leurs biens. La simple soumission n’aurait pas suffi à dissiper les difficultés considérables que suscitait la Solution finale qui devait s’étendre rapidement à toute l’Europe occupée par les nazis, « ni à apaiser la conscience des exécutants qui, après tout, avaient été élevés dans le respect du commandement ‘Tu ne tueras point’ et qui connaissaient ce verset de la Bible : ‘Tu as tué et tu as hérité’, que le jugement du tribunal de Jérusalem cita de façon si pertinente. Ce qu’Eichmann appelait le ‘tourbillon de la mort’ qui s’était abattu sur l’Allemagne après les énormes pertes de Stalingrad et rendait quotidiennes les visions d’horreurs, différentes des atrocités évoquées à Jérusalem, mais non moins horrible – les bombardements jusqu’à saturation des villes allemandes, excuse qu’Eichmann avait en réserve pour justifier le meurtre des civils et qui est encore invoquée en Allemagne pour les massacres – aurait pu contribuer à apaiser ou plutôt à éteindre la conscience, s’il était resté de la conscience au moment où cela se produisit. Mais les documents prouvent que ce ne fut pas le cas. La machinerie d’extermination avait été planifiée et perfectionnée dans tous ces détails longtemps avant que les horreurs de la guerre ne s’imposent à l’Allemagne elle-même, et son inextricable bureaucratie fonctionnait avec la même inébranlable précision aussi bien dans les années des victoires faciles que dans celles de la défaite prévisible ». Il n’y a eu des défections dans les rangs des SS qu’à partir du moment où la défaite de l’Allemagne se présentait comme imminente : elles étaient rares auparavant. Et ces défections n’ont jamais été suffisamment massives pour entraver le fonctionnement du système. En outre, « ces actes individuels n’étaient pas motivés par la pitié mais par la corruption et ils n’étaient pas inspirés par la conscience mais par le désir de mettre de côté quelque argent, ou de conserver quelques relations en prévision des jours sombres à venir ». Eichmann a confié que le facteur qui avait le plus contribué à tranquilliser sa conscience était le fait qu’il n’a jamais vu personne prendre effectivement position contre la Solution finale.  « Il ne s’attendait évidemment pas à ce que les Juifs partagent l’enthousiasme général pour leur destruction ; mais il attendait effectivement d’eux plus que de la soumission, il attendait – et reçut, à un degré absolument extraordinaire – leur coopération. Comme naguère à Vienne, cette coopération fut ‘naturellement la pierre angulaire même’ de tout ce qu’il fit. Si les Juifs n’avaient pas aidé au travail de la police et de l’administration – j’ai déjà mentionné comment la rafle ultime des Juifs à Berlin fut l’œuvre exclusive de la police juive – il y aurait eu un chaos complet, ou il aurait fallu mobiliser une main-d’œuvre dont l’Allemagne ne pouvait se passer ailleurs. (‘Il ne fait aucun doute que, sans la coopération des victimes, il eût été difficile que quelques milliers de personnes, dont la plupart travaillaient, de plus, dans des bureaux, puissent liquider des centaines de milliers d’autres personnes […]. Tout au long de leur route vers la mort, les Juifs polonais ne virent guère qu’une poignée d’Allemands » ®« Pour un Juif, le rôle que jouèrent les dirigeants juifs dans la destruction de leur propre peuple est, sans aucun doute, le plus sombre chapitre de toute cette sombre histoire ». Selon Hannah Arendt, « en matière de coopération, il n’y avait pas de différence  entre les communautés juives très assimilées d’Europe centrale et occidentale, et la masse des Juifs de l’Est, qui parlaient le yiddish ». A Amsterdam et à Berlin comme à Varsovie et à Budapest, les responsables juifs n’avaient aucune difficulté à lister les personnes et leurs biens et pour obtenir des déportés les fonds nécessaires à leur déportation et à leur extermination. Ils fournissaient aussi des forces de police qui se chargeaient de l’arrestation des Juifs et de les faire monter dans les trains, et ils remettaient finalement les fonds de la communauté juive aux autorités nazies. Les responsables juifs se considéraient comme des sauveurs qui « en faisant cent victimes, sauvaient mille personnes, en en faisant mille en sauvaient dix mille », mais selon Hannah Arendt, « la vérité était encore plus horrible. En Hongrie, le Dr Kastner, par exemple, sauva exactement 1684 personnes et il y eut environ 476000 victimes. Pour ne pas laisser la sélection au ‘hasard aveugle’, il fallait que ‘des principes véritablement sacrés soient la force qui guide la faible main humain inscrivant sur le papier le nom d’une personne inconnue et décidant ainsi de sa vie ou de sa mort. Et qui ces ‘principes sacrés’ désignaient-ils pour être sauvés ? Ceux ‘qui avaient travaillé toute leur vie pour la zibur[communauté]’ – c’est-à-dire les responsables juifs – et les ‘Juifs les plus éminents’, comme dit Kastner dans son rapport ». Cependant Hannah Arendt remarque que le poids de l’argumentation de l’accusation aurait été affaibli si elle avait dû tenir compte du fait que la désignation des individus destinés à l’extermination était le fait, en majorité, de l’administration juive. Cette nuance aurait également entamé le tableau dichotomique séparant les bourreaux des victimes que l’accusation avait brossé. Certains témoins ont fait remarqué que parmi les aides des SS il y avait « la police du ghetto qui était, tout autant que le Judenrat, un instrument aux mains des meurtriers nazis », mais ils ne voulaient pas entrer dans les détails.

Le fait qu’on a laissé un grand nombre de témoins de la révolte du ghetto de Varsovie et d’autres tentatives de révoltes à Vilna et Kovno, alors même que cela n’avait rien à voir avec les crimes de l’accusé obéissait probablement  à une visée politique : « M. Hausner (ou M. Ben Gourion) voulait probablement démontrer que, s’il y avait eu de la résistance, elle venait des sionistes, comme si, de tous les Juifs, seuls les sionistes savaient que, lorsqu’on ne peut pas sauver sa vie, on peut encore sauver son honneur, selon les termes de Mme Zuckerman […]. Cependant, ces intentions ‘politiques’ firent long feu, car les témoins étaient sincères et dirent à la cour que toutes les organisations juives et tous les partis juifs avaient joué un rôle dans la résistance, de sorte que la distinction pertinente n’était pas entre les sionistes et les non-sionistes, mais entre les gens qui étaient organisés et ceux qui ne l’étaient pas et surtout, entre les jeunes et les gens d’un certain âge. Certes, les résistants furent une minorité, une toute petite minorité, mais, étant donné les circonstances, ‘le miracle, comme l’a souligné un témoin, fut que cette minorité a existé’ ». Des témoins à charge avaient établi que le travail de tuer dans les camps de concentration était généralement confié aux commandos juifs. Une question se pose donc, sur un plan moral : celle de connaître le degré de vérité que l’on pouvait accorder à la description de la coopération juive par Eichmann, même dans les conditions de la Solution finale. On ne peut donc que déplorer l’absence d’un témoin qui aurait pu attester de la coopération entre les dirigeants nazis et les autorités juives, à qui on aurait pu demander pourquoi  il avait coopéré à la destruction de son propre peuple et finalement à sa propre perte. Le juge Halévi a découvert, à partir du contre-interrogatoire d’Eichmann, que les nazis considéraient la coopération des Juifs comme la pierre angulaire même de leur politique juive. « Mais la question que, sauf aux résistants, le procureur posait régulièrement à chaque témoin et qui semblait complètement naturelle à ceux qui ne connaissaient rien à l’arrière-plan factuel du procès, la question ‘Pourquoi ne vous êtes-vous pas révoltés ?’, faisait en réalité fonction d’écran de fumée couvrant la question qu’on ne posait pas […]. Il était vrai que le peuple juif dans son ensemble n’était pas organisé, qu’il n’avait possédé ni territoire, ni gouvernement, ni armée et qu’à l’heure où il en avait le plus besoin, il n’avait pas de gouvernement en exil qui le représentât auprès des Alliés (sous la présidence du Dr Weizmann, l’Agence juive pour la Palestine n’était rien de plus qu’un misérable substitut), pas de caches d’armes, pas de jeunes bénéficiant d’une formation militaire. Mais toute la vérité, c’est qu’il existait des organisations de la communauté juive, des associations de secours et d’entraide à l’échelle tant nationale qu’internationale. Partout où les Juifs vivaient, il y avait des dirigeants juifs, reconnus comme tels, et cette direction, presque sans exception, a coopéré, d’une façon ou d’une autre, pour une raison ou une autre, avec les nazis. Toute la vérité, c’est que, si le peuple juif avait vraiment été non organisé et dépourvu de direction, le chaos aurait régné, il y aurait eu beaucoup de misère, mais le nombre total des victimes n’aurait pas atteint quatre et demi à six millions ». En Hollande, où le Joodsche Raad, comme toutes les autorités néerlandaises est rapidement devenu un instrument au service des nazis, cent trois mille Juifs ont été déportés dans les camps de la mort et cinq mille à Theresienstadt, avec la coopération du Conseil juif. Seuls Cinq cent dix-neuf sont revenus des camps. Par contre, sur les vingt-cinq mille Juifs qui ont échappé aux nazis et qui sont passés dans la clandestinité, dix mille ont survécu.

« J’ai insisté sur ce chapitre de l’histoire, que le procès de Jérusalem omit d’exposer aux yeux du monde dans ses véritables dimensions, parce qu’il permet de comprendre, de la façon la plus saisissante, l’étendue de l’effondrement moral qui les nazis provoquèrent  dans la société européenne respectable – non seulement en Allemagne mais dans presque tous les pays, non seulement chez les tortionnaires mais aussi chez les victimes ». Eichmann est resté jusqu’au bout convaincu de la réussite du critère dominant dans la bonne société telle qu’il la connaissait. Concernant Hitler, il disait « sa réussite seule était la preuve que je devais m’incliner devant lui ». « Il n’avait pas besoin de ‘fermer ses oreilles à la voix de sa conscience’, selon les termes du jugement, non qu’il n’eût pas de conscience, mais parce que sa conscience lui parlait d’une ‘voix respectable’, la voix de la société respectable qui l’entourait ».

La question de la résistance pose le problème de ce qu’on a appelé l’ « émigration intérieure », i.e. le fait que des personnes qui ont occupé sous le IIIèmeReich des postes haut placés ont confessé, après la fin de la guerre, avoir toujours été opposés au régime nazi « dans leur for intérieur ». Qu’ils disent la vérité ou non, on peut dire que nul secret n’a était mieux gardé en tout cas sous le régime nazi que cette « opposition intérieure ». « Dans les conditions de la terreur nazie, cela allait de soi ; comme me l’a dit un jour un ‘émigrant intérieur’ assez connu, sans doute persuadé de sa propre sincérité, ils devaient apparaître ‘extérieurement’ encore plus nazis que des nazis ordinaires, s’ils voulaient garder leur secret ». De ce fait, la seule manière de vivre sous le IIIèmeReich sans agir comme un nazi aurait été de se retirer purement et simplement de la vie publique. Le problème de cette idée d’ « émigration intérieure » est qu’elle peut être aisément exploitée pour se donner bonne conscience et bonne image : « Le sinistre Dr Otto Bradfisch, ancien membre de l’un des Einsatzgruppen, qui supervisa le meurtre d’au moins quinze mille personnes, déclara à un tribunal allemand qu’il s’était toujours ‘opposé dans en for intérieur’ à ce qu’il faisait. Aux yeux des nazis véritables, l’alibi de la mort de quinze mille personnes lui était sans doute nécessaire ». Eichmann n’a probablement jamais rencontré de véritables émigrants intérieurs, mais il a dû côtoyer de nombreux fonctionnaires qui prétendent aujourd’hui n’être resté à leur poste que pour modérer les choses et empêcher que des nazis véritables ne prennent leur place. Eichmann souligne que personne n’est venu le voir pour lui dire que ce qu’il faisait était mal, pas même le pasteur Grüber qui est venu le voir : « Il venait me voir car il cherchait à atténuer les souffrances, mais il n’a effectivement rien objecté à l’accomplissement de mes devoirs en tant que tels ». En fait le pasteur cherchait moins à atténuer les souffrances qu’à les épargner à quelques-uns en se conformant aux catégories établies par les nazis. Selon Hannah Arendt, « Ces catégories avaient été admises sans protester par les Juifs allemands depuis le début. Et l’acceptation de catégories de privilégiés – les Juifs allemands plutôt que les Juifs polonais ; les anciens combattants et les Juifs décorés plutôt que les Juifs ordinaires ; les familles dont les ancêtres étaient nés en Allemagne plutôt que les citoyens récemment naturalisés etc. – était le point de départ de l’effondrement moral de la société juive respectable […]. Inutile de dire que les nazis eux-mêmes ne prirent jamais ces distinctions au sérieux, pour eux un Juif était un Juif, mais les catégories jouèrent un certain rôle même jusqu’à la fin ; car elles contribuèrent à dissiper un certain malaise au sein de la population allemande : seuls les Juifs polonais étaient déportés, seuls les gens qui s’étaient dérobés au service militaire, etc. Ceux qui ne voulaient pas fermer les yeux ont dû comprendre dès le début qu’ ‘accorder quelques exceptions afin de pouvoir d’autant plus facilement confirmer la règle générale était une pratique généralisée’ (selon Louis de Jong, dans un article fort éclairant intitulé ‘Juifs et non-Juifs dans la Hollande occupée par les nazis’». Même les victimes juives avaient admis les critères de la Solution finale : à la fin de la guerre, Kastner se vantait d’avoir réussi à sauver des « Juifs éminents », ce qui renvoyait à une catégorie créée par les nazis en 1942. « Mais si les Juifs et les non-Juifs qui plaidaient en faveur des ‘cas d’espèce’ n’étaient pas conscients de leur complicité involontaire, une telle reconnaissance implicite de la règle, qui signifiait la mort pour tous les cas non spéciaux, a dû être parfaitement claire pour ceux qui étaient engagés dans l’entreprise meurtrière ». Les Juifs non « éminents » étaient ainsi systématiquement sacrifiés à ceux dont la disparition à l’Est entrainerait des enquêtes embêtantes. 

  • Les devoirs d’un citoyen respectueux de la loi

Eichmann n’a jamais ressenti le besoin de prendre une initiative de son propre chef où de questionner les ordres qui lui étaient donnés, parce qu’il s’agissait des ordres du Führer qui constituaient la nouvelle loi du Reich : il pouvait de ce fait garder la bonne conscience du citoyen modèle qui obéit en tout ce qu’il fait à la loi. « Il faisait son devoir, répéta-t-il mille fois à la police et au tribunal ; non seulement il obéissait aux ordres, mais il obéissait aussi à la loi[…]. On joua longuement avec les expressions usées jusqu’à la corde d’ ‘ordres supérieurs’ ou d’ ‘actes d’Etat’ ; elles avaient dominé toutes les discussions sur ces sujets au procès de Nuremberg, pour la simple raisons qu’elles donnaient l’illusion que ce qui est absolument sans précédent pouvait être jugé en fonction de précédents et des critères qui allaient avec ».

Eichmann a déclaré avoir vécu toute sa vie suivant les préceptes moraux de Kant, et en particulier suivant la définition kantienne du devoir. Cette affirmation semble incongrue au premier abord, dans la mesure où la philosophie morale kantienne est étroitement liée à la faculté humaine de jugement et exclut par là l’obéissance aveugle. Et pourtant, quand on l’a interrogé, Eichmann a produit une définition approximative mais correcte de l’impératif catégorique : « Je voulais dire, à propos de Kant, que le principe de ma volonté doit toujours être tel qu’il puisse devenir le principe des lois générales ». Pour Kant, des crimes tels que le vol ou le meurtre ne peuvent justement être élevés en maxime universelle parce qu’il serait absurde d’imaginer que le voleur ou le tueur puisse vouloir vivre sous un système de lois qui donnerait aux autres le droit de le voler ou de le tuer. Eichmann a affirmé avoir lu la Critique de la raison pratique, et il a expliqué qu’à partir du moment où on l’avait chargé de mettre en place la Solution finale, il avait cessé de vivre selon les principes de Kant, mais qu’il s’était consolé en se disant qu’il n’était plus « maître de ses actes » et qu’il ne pouvait de toute façon « rien changer ». Il avait ainsi déformé la formule kantienne, qui n’était plus applicable en l’état, pour lui faire dire « Agis comme si le principe de tes actes était le même que celui du législateur ou des lois du pays, ou, selon la formulation de ‘l’impératif catégorique dans le IIIèmeReich’ donnée par Hans Frank et qu’Eichmann connaissait peut-être : ‘Agis de telle manière que le Führer, s’il avait connaissance de ton action, l’approuverait’ (Die Technik des Staates, 1942) ». Hannah Arendt souligne que Kant n’a jamais soutenu un tel principe, car pour lui au contraire tout homme est législateur à partir du moment où il agit, mais elle ajoute que la déformation qu’Eichmann a infligée à la formule de Kant constituait une « adaptation de Kant ‘à l’usage domestique du petit homme’. Dans un tel usage domestique, tout ce qui reste de l’esprit kantien est l’exigence qu’un homme doit faire plus qu’obéir à la loi, qu’il doit aller au-delà du simple impératif catégorique d’obéissance et identifier sa propre volonté au principe qui sous-tend la loi – la source d’où jaillit la loi ». Dans la philosophie morale kantienne, cette source est la raison pratique, mais dans l’usage domestique qu’en fait Eichmann c’est la volonté du Führer. On peut donc dire qu’en un certain sens Eichmann suivait effectivement les préceptes de Kant, au sens où pour lui, la loi, c’est la loi, et nulle exception ne pouvait être faite : « Pas d’exceptions – voilà la preuve qu’il avait toujours agi contre ses ‘penchants’, sentimentaux ou intéressés, qu’il n’avait jamais fait que son ‘devoir’ ». Et pourtant le souci de faire systématiquement son devoir a fini par le mettre en conflit avec les ordres de ses supérieurs.

: lorsque Himmler, au moment où il était devenu évident que la défaite de l’Allemagne était imminente, donna l’ordre de bien traiter les Juifs parce qu’ils étaient son « investissement le plus sûr » était troublant pour Eichmann, d’autant qu’au même moment de plus en plus de nazis qui faisaient partie de ses propres rangs réclamaient de plus en plus d’exceptions et finalement l’arrêt de la Solution finale. 

En 1944, la Hongrie était prête à opérer la Solution finale : le service d’Eichmann a été envoyé à Budapest (ce qui représentait une déchéance pour sa carrière) pour qu’il prenne les mesures nécessaires là-bas. Eichmann dit que tout se passa là-bas « comme dans un rêve », au sens où il n’a pas rencontré la moindre difficulté, car la gendarmerie hongroise avait hâte de faire tout ce qu’il fallait pour régler définitivement le problème juif, de même que le secrétaire d’Etat chargé des affaires politiques juives László Endre. « Le rêve d’Eichmann fut, pour les Juifs, un cauchemar inimaginable : nulle part ailleurs on ne déporta et extermina tant de gens en si peu de temps. En moins de deux mois, 147 trains transportant 434351 personnes dans des wagons de marchandises plombés, à raison de cent personnes par wagon, quittèrent le pays et les chambres à gaz d’Auschwitz avaient grand-peine à aborder une telle multitude ». 

Hannah Arendt explique que les ennuis sont venus pour Eichmann d’un autre côté : lorsque trois hommes, Winkelmann (l’un des chefs suprêmes des SS), Veesenmayer (Affaires étrangères), et Kurt Becher, Obersturmbannführer(puis Standartenführer), ont été chargés de contribuer à la solution du problème. Ces trois personnes émanaient donc de trois services différents, et Eichmann n’appréciait pas qu’ils s’immiscent dans ce qu’il constituait comme son domaine. Mais s’il pouvait se contenter de refuser d’obéir aux ordres des deux premiers, le dernier lui posait de bien plus grands problèmes, car il avait été envoyé par Himmler en mission spéciale dans le seul pays d’Europe qui comportait encore un grand nombre de Juifs qui de surcroît avaient conservé une position économique importante. Becher, depuis devenu un marchand prospère à Brême, a témoigné chez lui, en Allemagne, pour la défense, mais son témoignage a dû être écarté car on lui avait montré longtemps à l’avance les questions auxquelles il devrait répondre sous serment. Becher a dit qu’il était entré dans la SS parce qu’il avait toujours aimé faire du cheval, que c’était un sport réservé aux classes supérieures à l’époque, et qu’il voyait donc dans cet enrôlement une opportunité de maintenir son rang.  Il prétendit qu’on ne l’avait envoyé en Hongrie que pour acheter vingt mille chevaux pour les SS, ce qui est peu probable, car dès son arrivée là-bas il a entrepris des négociations très fructueuses avec les directeurs de grandes entreprises juives. La mission que lui avait confiée Himmler consistait à prendre le contrôle des principales entreprises juives à l’insu du gouvernement hongrois, et permettre en échange aux propriétaires de quitter le pays en obtenant en prime des sommes considérables en devises étrangères. Eichmann était furieux car ces manigances menaçaient selon lui de compromettre ses  bonnes relations avec les Hongrois qui s’attendaient à prendre possession des biens juifs confisqués sur leur sol. Cette attitude le gênait d’autant plus qu’elle était contraire à la politique habituelle des nazie qui consistait à ne réclamer des pays aucune part des biens juifs, mis à part les frais de déportation et d’extermination, en échange de leur collaboration dans la Solution finale. Becher a même contracté un arrangement avec Kastner : il s’agissait de fixer un prix pour la vie de chaque Juif à sauver. Himmler approuvait entièrement les activités de Becher, mais celles-ci s’opposaient complètement aux anciens ordres radicaux qu’Eichmann continuait à recevoir de Müller et de Kaltenbrunner, ses supérieurs dans le RSHA. Il ne voyait en Becher qu’un homme corrompu, mais on ne peut pas pour autant considérer qu’il s’agit là de la source de sa crise de conscience, car la corruption existait déjà dans son entourage depuis plusieurs années. Au départ, Eichmann a tenté de jouer le jeu et de se plier aux nouvelles règles, il a donc été mêlé aux négociations fondées sur le principe « du sang contre des marchandises », en l’occurrence il s’agissait d’échanger un million de Juifs contre dix milles camions pour l’armée allemande en pleine débâcle. Eichmann justifiait cela en disant qu’il s’agissait d’un impératif militaire qui lui donnait un nouveau rôle important dans les affaires d’émigration. Mais ce projet d’échange échoua, et tout le monde savait à ce moment là  qu’Himmler avait décidé de mettre un terme  à la Solution finale, car il nourrissait l’espoir illusoire de pouvoir devenir par ce geste, dans l’avenir, celui qui apporterait la paix à l’Allemagne. Mais Eichmann n’a jamais adhéré à cette « aile modérée ». Dès qu’il s’est aperçu du tournant modéré qu’avait pris la politique d’Himmler, il s’est mis à saboter systématiquement ses ordres autant qu’il l’osait, i.e. dans la mesure où il se sentait couvert par ses supérieurs immédiats. Il a donc toujours fait de son mieux pour rendre définitive la Solution finale. « Car la triste et inconfortable vérité est que l’attitude sans compromis adoptée par Eichmann dans les dernières années de la guerre lui était probablement dictée non par son fanatisme mais par sa conscience même, tout comme, trois ans auparavant, cette conscience lui avait dicté une conduite opposée pendant un court laps de temps. Eichmann savait que les ordres de Himmler étaient en contradiction totale avec l’ordre du Führer ». Lorsqu’on lui a présenté, à Jérusalem, des documents prouvant qu’il avait toujours état d’une loyauté sans failles envers Hitler et ses ordres, Eichmann s’est justifié en disant que sous le IIIème Reich « les paroles du Führer avaient force de loi », qu’elles constituaient la loi fondamentale de l’Allemagne nazie. Hannah Arendt explique donc que « dans ce cadre ‘légal’, tout ordre contraire, dans l’esprit ou dans la lettre, à une parole prononcée par Hitler, était, par définition, illégal. « […]sur le plan pratique, les ordres doivent être ‘manifestement illégaux’ pour qu’on désobéisse, et leur illégalité doit ‘être signalée comme si un drapeau noir sur lequel on pourrait lire l’avertissement ‘interdit’ était planté dessus’, comme l’a fait remarquer le jugement. Et dans un régime criminel, ce ‘drapeau noir’ avec son ‘avertissement’ est planté tout aussi ‘manifestement’ sur ce qui est normalement un ordre légitime – par exemple, de ne pas tuer des innocents pour la seule raison qu’ils se trouvent être juifs – que sur un ordre criminel dans une situation normale ». L’action d’Eichmann n’a pas été déterminée par la conviction qu’à présent Himmler donnait des ordres « criminels’, mais par son admiration sans bornes pour Hitler : « Il serait inutile d’essayer de déterminer ce qui comptait le plus pour lui, son admiration pour Hitler ou sa décision de demeurer un citoyen du IIIème Reich obéissant à la loi alors que l’Allemagne était déjà en ruine ».

« Le cas de la conscience d’Adolf Eichmann, qui est évidemment complexe sans être aucunement unique, est difficilement comparable au cas des généraux allemands, dont l’un d’entre eux comparut à Nuremberg et qui, à la question : ‘Comment est-il possible que vous tous, généraux honorables, ayez pu continuer à servir un assassin aussi loyalement, sans poser la moindre question ?’ répondit : ‘Ce n’est pas à un soldat de juger son chef suprême. C’est à l’Histoire de le faire, ou à Dieu ». (C’est ainsi que s’exprima le général Alfred Jodl, qui fut pendu à Nuremberg.) Beaucoup moins intelligent et presque sans éducation, Eichmann se rendait compte au moins confusément que ce n’était pas un ordre mais une loi qui les avait tous transformés en criminels. La différence entre un ordre et la parole du Führer était que la validité de cette parole n’était pas limitée dans le temps et dans l’espace, ce qui est la caractéristique principale d’un ordre. Là est aussi la véritable raison pour laquelle l’ordre du Führer concernant la Solution finale fut suivi d’une pléthore de règles et de directives, toutes élaborées par des avocats spécialisés et des conseillers juridiques, et non par de simples administrateurs ; contrairement aux ordres ordinaires, cet ordre était considéré comme une loi […]. Et de même que dans les pays civilisés, la loi suppose que la voix de la conscience dise à chacun :’Tu ne tueras point’, même si l’homme a, de temps à autre, des désirs ou des penchants  meurtriers, de même la loi du pays de Hitler exigeait que la voix de la conscience dise à chacun : ‘Tu tueras’, même si les organisateurs de massacres savaient parfaitement que le meurtre va à l’encontre des désirs normaux et des penchants de la plupart des gens. Dans le IIIème Reich, le mal avait perdu cet attribut par lequel la plupart des gens le reconnaissent généralement – l’attribut de la tentation ».

  1. Les déportations du Reich. L’Allemagne, l’Autriche et le Protectorat

Le ministère des Affaires étrangères du Reich était dirigé par le sous-secrétaire d’Etat, le Dr Martin Luther, qui jouait un rôle important dans les affaires juives. Ce ministère donnait des ordres de déportations qui devaient être exécutés par ses représentants à l’étranger qui préféraient, pour des raisons de prestige, travailler avec les chefs suprêmes des SS et de la police plutôt qu’avec Eichmann. Il y avait aussi les commandants de l’armée dans les territoires occupés de l’Est qui aimaient résoudre les problèmes sur place, autrement dit fusiller. Par conte les militaires qui se trouvaient dans les pays occidentaux étaient réticents à coopérer et à prêter leurs troupes pour rassembler et arrêter des Juifs. Enfin, il y avait les Gauleiter, les chefs régionaux  qui étaient en concurrence pour être le premier à avoir rendu son territoire judenrein, et qui prenaient parfois l’initiative de commencer les procédures de déportation. Eichmann avait pour rôle de coordonner tous ces efforts et de mettre de l’ordre dans ce qu’il considérait comme un « chaos complet » où chacun faisait ce qui lui plaisait et donnait ses propres ordres. Parce que le bureau d’Eichmann était chargé des transports, Eichmann jouait le rôle de la courroie de transmission de cette opération car c’était à lui ou à ses hommes qu’il incombait de décider du nombre de Juifs qui devaient être transportés et où ils devaient l’être. 

Concernant les Juifs, Hannah Arendt note que « pendant des centaines d’années, à tort ou à raison, ils avaient été habitués à comprendre leur propre histoire comme une longue histoire de souffrances, pareille à celle que le procureur avait décrite au procès dans son discours d’ouverture ; mais derrière une telle attitude, il y avait eu pendant longtemps la triomphante conviction de ‘Am Yisrael Chai’, le peuple d’Israël vivra. Des individus, des familles entières de Juifs pouvaient mourir dans les pogroms, des communautés entières disparaître et cependant le peuple survivrait. Ils n’avaient jamais eu à affronter de génocide. Plus encore, la consolation séculaire ne fonctionnait plus, du moins en Europe de l’Ouest ».

« Bien que la fin du monde ait été mise en œuvre avec une remarquable monotonie, elle prit presque autant de formes différentes qu’il y avait de pays en Europe. Cela n’étonnera pas l’historien qui connaît la genèse des nations européennes et l’émergence du système de l’Etat-nation, mais cela étonna beaucoup les nazis qui étaient réellement convaincus que l’antisémitisme pouvait devenir le commun dénominateur susceptible d’unir toute l’Europe. Ce fut une énorme erreur qui leur coûta cher. Plus peut-être dans la pratique que dans la théorie, il s’avéra bientôt que les antisémites étaient très différents d’un pays à l’autre.  Bien qu’on ait pu facilement s’y attendre, il était encore plus agaçant que le genre ‘radical’ allemand n’ait été totalement apprécié que par les peuples de l’Est – Ukrainiens, Estoniens, Lettons et Lituaniens et dans une certaine mesure Roumains – que les nazis avaient décidé de considérer comme des hordes de barbares ‘sous-humains’. Particulièrement défaillantes en matière d’hostilité à l’égard des Juifs étaient les nations scandinaves apparentées à l’Allemagne par le sang selon les nazis (Knut Hamsun et Sven Hedin étaient des exceptions) ».

La première déportation de Juifs allemands date du 13 février 1940 : en une seule nuit, 1300 Juifs ont été déportés de Stettin à Lublin en Pologne. La deuxième déportation a eu lieu quelques mois plus tard : tous les Juifs du pays de Bade et de Sarre-Palatine (environ 7500) ont été expédiés en France dans la zone non-occupée. Lorsque ces deux opérations ont eu lieu, les préliminaires juridiques qui ont précédé les suivantes n’avaient pas encore été produits : aucune loi privant les Juifs de leur nationalité n’avait encore été produite. On peut donc supposer que ces deux premières opérations n’avaient pas pour but de tester l’appareil administratif mais les conditions politiques générales : savoir par exemples s’il serait possible de faire aller les Juifs à la mort à pieds en pleine nuit sans avertissement préalable, tester la réaction des voisins qui découvrent les appartements vides le lendemain matin, et enfin tester la réaction d’un gouvernement étranger face à l’afflux soudain de milliers de « réfugiés » juifs. Or, tout se passa très bien sur ces plans. Les choses se passèrent particulièrement bien en France : le gouvernement de Vichy a mis 7500 Juifs de Bade dans le camp de concentration de Gurs au pied des Pyrénées. Au moment de la Solution finale, tous les détenus de ce camp ont été déportés à Auschwitz. Face à ces situations qui se passaient sans difficultés, les nazis, « grands amateurs de généralisations, croyaient avoir démontré que les Juifs étaient ‘indésirables’ partout et que tout non-Juif était un antisémite en puissance ou en fait. Pourquoi quiconque serait-il donc troublé s’ils s’attaquaient à ce problème de façon ‘radicale’ ? […]Et cependant, à la stupéfaction renouvelée des responsables nazis, même les antisémites les plus convaincus des pays étrangers ne tenaient pas à être ‘conséquents’ et manifestaient une tendance déplorable à reculer devant les mesures ‘radicales’[…]. C’est ainsi que, lors d’une réunion d’octobre 1940 avec des représentants du ministère des Affaires étrangères au cours de laquelle on avait proposé de retirer leur citoyenneté à tous les Juifs allemands résidant à l’étranger, Eichmann protesta vigoureusement et affirma qu’ ‘une telle mesure pourrait influencer les pays qui jusqu’à présent étaient encore disposés à ouvrir leurs portes aux immigrants juifs et à leur accorder des visas d’entrée’. Il pensait toujours dans les limites étroites des lois et décrets qui se trouvaient être valables à un moment donné, et ce n’est qu’après que Hitler eut ordonné la Solution finale et que cet ordre eut été officiellement transmis à ceux qui devaient l’exécuter, qu’une avalanche de nouvelles lois anti-juives s’abattit sur les Juifs du Reich ». Deux obstacles à la Solution finale demeuraient cependant : le cas des demi-Juifs que les radicaux voulaient déporter comme les Juifs mais que les modérés voulaient se contenter de stériliser, car ils étaient réticents à éliminer des individus dont le sang était à moitié allemand. Le second problème était la présence en Allemagne de milliers de Juifs étrangers que l’Allemagne ne pouvait pas priver de leur nationalité en les déportant.  Pour Eichmann, la solution la plus simple et la plus logique était de déporter tous les Juifs, indépendamment de leur nationalité. La conférence de Wannsee avait d’ailleurs abouti à cette solution : la Solution finale consistait à éliminer tous les Juifs d’Europe, sans mention de la nationalité ou des droits des pays neutres ou alliés à l’égard de leurs citoyens. Mais comme de fait, l’Allemagne était toujours dépendante de la bonne volonté et e la coopération des différents pays, elle ne pouvait totalement faire abstraction de ces formalités. 

  • Les déportations d’Europe occidentale. France, Belgique, Allemagne, Hollande, Italie

Les hommes envoyés à l’étranger par le service d’Eichmann avaient au départ pour rôle, entre 1941 et 1942, d’établir des rapports positifs avec les responsables allemands des pays concernés, notamment avec les ambassades d’Allemagne dans les pays officiellement indépendants. En juin 1942, Eichmann a convoqué ses conseillers de France, de Hollande et de Belgique pour élaborer des plans de déportation d’Ouest en Est. Il a pris la décision de commencer par la France car le gouvernement de Vichy avait fait preuve d’une compréhension remarquable à l’égard du problème juif et avait promulgué de lui-même un grand nombre de lois antijuives. On commença donc par cent mille Juifs apatrides, parce qu’en 1942, en France, la moitié des Juifs étrangers étaient apatrides : réfugiés et émigrés de Russie, d’Allemagne, d’Autriche, de Pologne, de Roumanie et de Hongrie, mais aussi pour ne pas froisser le chauvinisme ambiant de la France et satisfaire sa tendance xénophobe. Comme le disait Laval, puisque « ces Juifs étrangers avaient toujours posé un problème en France », « le gouvernement Français se réjouissait que la nouvelle attitude de l’Allemagne à leur égard donnât à la France l’occasion de s’en débarrasser ». Mais Laval et Pétain pensaient que ces Juifs seraient réinstallés à l’Est, ils ne connaissaient pas encore la signification du mot « réinstallation ». Ainsi, pendant l’été 1942, 27000 Juifs apatrides ont été déportés à Auschwitz depuis la France. Mais les Allemands ont alors commis une erreur : croyant que les Français étaient désormais habitués à déporter leur Juifs, ils demandèrent au gouvernement français son accord pour inclure les Juifs français dans leur accord concernant la déportation, mais les Français ont refusé catégoriquement de remettre leurs propres Juifs aux Allemands. La rumeur concernant la signification véritable des « réinstallations » circulait déjà en France, et même si les Français antisémites, ainsi que certains qui ne l’étaient pas, auraient souhaité que les Juifs étrangers s’en aillent, nul n’était disposé à se rendre complice de meurtres de masse. « En avril 1944, deux mois avant le débarquement des Alliés en France, il y avait encore deux cent cinquante mille Juifs dans le pays et tous ont survécu à la guerre. Il s’avéra que les nazis n’avaient ni assez d’hommes ni assez de volonté pour demeurer ‘durs’ quand ils rencontraient une opposition résolue ».

Concernant la Belgique, les choses ont été plus compliquées : la police belge refusait de coopérer avec les Allemands et on ne pouvait pas confier les trains de déportations aux cheminots belges  car ils s’arrangeaient pour laisser des portières ouvertes ou montaient des embuscades pour permettre aux Juifs de s’enfuir. Alors qu’avant la guerre il y avait 90000 mille Juifs, dont 30000 étaient des réfugiés juifs allemands et 50000 venaient d’autres pays d’Europe, à la fin de 1940, 40000 Juifs avaient fui le pays et sur les 50000 qui restaient il n’y avait pas plus de 5000 citoyens belges nés en Belgique. Parmi ceux qui s’étaient enfuis se trouvaient tous les responsables juifs les plus importants, dont la plupart étaient étrangers, si bien que le Conseil juif n’exerçait aucune autorité sur les Juifs belges. « Avec un tel ‘manque de compréhension’ général, il n’est pas étonnant que très peu de Juifs belges furent déportés ».

En Hollande, les déportations ont également commencé par les Juifs apatrides qui étaient en l’occurrence presque tous des réfugiés d’Allemagne que le gouvernement hollandais d’avant-guerre avait déclarés « indésirables ». Il y avait environ 35000 Juifs étrangers, sur la population juive totale de 140000 Juifs Contrairement au cas belge, la Hollande a été placée sous une administration civile, mais contrairement à la France, le pays n’avait pas de gouvernement propre, car les ministres s’étaient enfuis à Londres avec la famille royale. Le pays était donc à la merci des SS. La Hollande est le seul pays d’Europe où les étudiants se sont mis en grève quand les professeurs juifs ont été renvoyés et où une vague de grèves a éclaté suite à la première déportation des Juifs dans les camps de concentration allemands. Mais deux facteurs se sont avérés fatals pour les juifs ont mis en échec l’hostilité envers les mesures anti-juives de Hollande et la relative immunité du peuple hollandais à l’égard de l’antisémitisme : l’existence d’un puissant mouvement nazi en Hollande qui remplissaient volontiers les tâches policières, notamment l’arrestation des Juifs ; et d’autre part,  la présence d’une tendance particulièrement forte chez les Juifs néerlandais à élever une barrière entre eux et les nouveaux arrivants, ce qui venait sans doute de l’attitude très hostile  du gouvernement hollandais à l’égard des réfugiés d’Allemagne, mais aussi, comme en France, de la focalisation de l’antisémitisme hollandais sur les Juifs étrangers. Les nazis n’ont donc eu aucun mal à créer leur Conseil juif (le Joodsche Raad) qui a longtemps continué à croire que seuls les Juifs allemands et autres Juifs étrangers seraient victimes de déportation et les SS ont ainsi pu s’assurer le concours d’une police juive en plus de la police hollandaise, ce qui a donner des résultats bien plus catastrophiques que nulle part ailleurs en Europe occidentale. Contrairement à ce qui s’est passé en Pologne, l’attitude du peuple hollandais a permis à de nombreux Juifs de se cacher (entre 20000 et 25000 on survécu, ce qui n’est pas négligeable pour un si petit pays), mais un grand nombre de Juifs passés dans la clandestinité (au moins la moitié) ont été découverts plus tard, probablement grâce aux efforts d’informateurs professionnels et occasionnels. En juillet 1944, 113000 Juifs avaient été déportés, la plupart à Soribor, un camp de Pologne situé dans la région de Lublin. Les ¾ de tous les Juifs résidant en Hollande ont été tués, dont les 2/3 étaient des Juifs hollandais nés en Hollande.

En Norvège, les Allemands ont trouvé des soutiens enthousiastes : c’est  Vidkun Quisling, dirigeant du parti norvégien pronazi et antisémite, qui a donné son nom aux « gouvernements Quisling ». Les 17000 Juifs de Norvège étaient presque tous des apatrides réfugiés d’Allemagne, et ils ont été arrêtés et emprisonnés très rapidement, en octobre et novembre 1942. Par contre, la Suède a d’emblée offert l’asile et parfois même la nationalité suédoise à tous les persécutés.

Ce qui s’est passé au Danemark constitue un cas unique : le comportement du peuple et du gouvernement danois a été exemplaire. « En matière de science politique, on est tenté de conseiller la lecture obligatoire d’une telle histoire à tous les étudiants désireux d’apprendre quelque chose au sujet de l’immense potentiel de pouvoir contenu dans l’action non violente et dans la résistance à un adversaire disposant de moyens de violence nettement supérieurs. Certes, quelques autres pays européens manquaient d’une ‘compréhension adéquate de la question juive’ et, de fait, la majorité d’entre eux étaient opposés à des solutions ‘radicales’ et ‘finales’. Comme le Danemark, il s’avéra que la Suède, l’Italie et la Bulgarie étaient quasiment immunisées contre l’antisémitisme, mais des trois pays qui se trouvaient dans la zone d’influence allemande, seuls les Danois osèrent dire ouvertement ce qu’ils pensaient du sujet à leurs maîtres allemands. L’Italie et la Bulgarie sabotèrent les ordres des Allemands et pratiquèrent la duplicité en jouant un double jeu extrêmement subtil ; ils sauvèrent leurs Juifs par un tour de force d’une ingéniosité inouïe, mais ils ne contestèrent jamais la politique en tant que telle.  Ce que firent les Danois fut complètement différent. Quand les Allemands abordèrent avec une certaine précaution le sujet de l’étoile jaune, on leur dit simplement que le roi serait le premier à la porter et les fonctionnaires du gouvernement danois tinrent à faire remarquer que toute espèce de mesure antijuive aurait pour conséquence leur démission immédiate. Ce qui fut décisif dans toute cette affaire fut que les Allemands ne parvinrent  même pas à introduire la distinction extrêmement importante entre les Danois d’origine juive nés au Danemark, qui étaient environ six mille quatre cents, et les mille quatre cents Juifs allemands réfugiés, qui avaient trouvé asile dans ce pays avant la guerre et que le gouvernement allemand avait déclarés apatrides ». En outre, des émeutes ont éclaté dans les chantiers navals danois où les dockers refusaient de réparer les navires allemands et s’étaient mis en grève. A la résistance allemande s’ajoutait les réticences des responsables allemands présents sur le territoire danois : le général von Hannecken, chef militaire de la région, a refusé de mettre ses troupes à la disposition du plénipotentiaire du Reich, le Dr Werner Best, et les unités mobiles SS affectées au Danemark, les Einsatzkommandosont protesté à plusieurs reprises contre les mesures ordonnées par les services centraux. Le gouvernement allemand ne pouvait pas même faire confiance à Best, vétéran de la Gestapo et ancien conseiller juridique d’Heydrich. Best s’est rendu à Berlin et a obtenu la promesse que tous les Juifs du Danemark, quelle que soit leur catégorie seraient envoyés à Theresienstadt. Puisqu’on ne pouvait compter sur l’aide des Danois, ni sur celle des Juifs, ni sur celle des troupes allemandes stationnées au Danemark, on a dû faire venir des troupes d’Allemagne pour opérer une arrestation au porte à porte, mais au dernier moment Best leur a dit qu’ils n’avaient pas le droit de faire effraction dans les appartement parce que la police danoise pourrait alors intervenir et ils n’étaient pas censés s’affronter aux Danois. Ils ne pourraient donc arrêter que les Juifs qui ouvriraient volontairement la porte. Sur les 7800 Juifs, seules 477 personnes les ont laissés entrer. Le plan d’arrestation avait été révélé à des fonctionnaires du gouvernement danois par un agent de transport allemand, et ces fonctionnaires s’étaient hâtés de mettre en garde les communautés juives, et contrairement au comportement des dirigeants juifs des autres pays, ceux du Danemark ont diffusé l’information dans les synagogues pendant l’office du nouvel an. A l’aide des bateaux de pêche danois, on a envoyé les Juifs en Suède. 

Hannah Arendt s’intéresse tout particulièrement au comportement des autorités allemandes  au Danemark, le fait qu’elles aient ouvertement sabotés les ordres de Berlin. C’est le seul cas connu où les nazis ont rencontré une résistance locale déclaré, si bien qu’eux-mêmes ont changé d’avis au contact de cette résistance. « Apparemment, eux-mêmes ne considéraient plus l’extermination d’un peuple entier comme une évidence. Ils avaient rencontré une résistance de principe, et leur ‘dureté’ fondit comme beurre au soleil, ils furent même capables de montrer quelques timides débuts de courage authentique. A l’exception peut-être de quelques brutes moitié démentes, le procès de Nuremberg révéla clairement que l’idéal de ‘dureté’ n’était qu’un mythe, une automystification dissimulant un désir brutal de conformisme à tout prix ; les accusés se chargeaient, se trahissaient les uns les autres et assuraient au monde entier qu’ils ‘avaient toujours été contre’ ou prétendaient, comme Eichmann devait le faire, que leurs supérieurs avaient ‘abusé’ de leurs meilleurs qualités ». Eichmann a accusé durant son procès ceux qui étaient au pouvoir d’avoir abusé de son obéissance (« Le sujet d’un bon gouvernement a de la chance, le sujet d’un mauvais gouvernement n’en a pas. Je n’ai pas eu de chance »). Hannah Arendt note que le vent avait tourné alors et que la majorité des nazis savaient qu’ils étaient perdus mais qu’aucun n’a eu le cran de défendre l’idéologie nazie. 

Concernant l’Italie, les nazis savaient qu’ils avaient plus de points communs avec la version stalinienne du communisme qu’avec le fascisme italien, et Mussolini ne faisait pas confiance à l’Allemagne et n’admirait pas vraiment Hitler. Les différences entre ces deux régimes apparurent de manière particulièrement nette dans la façon dont ils ont traité la question juive. Avant le coup d’Etat de Badoglio de l’été 1943 et l’occupation de Rome et de l’Italie du Nord par les Allemands, Eichmann et ses hommes n’avaient pas le droit d’exercer leurs activités dans le pays. Mais ils pouvaient constater à quel point les Italiens ne faisaient preuve d’aucune bonne volonté pour résoudre le problème juif dans les zones qu’ils occupaient en France, en Grèce et en Yougoslavie, car les Juifs persécutés ont continué à se réfugier dans ces zones où ils bénéficiaient d’un accueil temporaire.  Le sabotage italien de la Solution finale était important, en particulier du fait de l’influence exercée par Mussolini sur les autres gouvernements fascistes d’Europe (sur Pétain en France, sur Horthy en Hongrie, sur Antonescu en Roumanie et sur Franco en Espagne). L’assimilation était un fait en Italie où la communauté juive comptait au maximum 50000 Juifs autochtones dont l’histoire remontait au temps de l’Empire romain. Afin de ne pas être en reste sur le plan de la ‘dureté sans pitié’, le fascisme italien avait essayé de se débarrasser l’Italie de ses Juifs apatrides et étrangers avant le déclenchement de la guerre, mais cela n’a pas marché à cause de la « réticence généralisée des petits fonctionnaires italiens à devenir ‘durs’ et quand les choses devinrent une question de vie et de mort, ils refusèrent d’abandonner cette partie de leur population juive, en alléguant le maintien de leur souveraineté ; au lieu de cela, ils les placèrent dans des camps italiens où ils furent relativement en sécurité jusqu’à l’occupation du pays par les Allemands ». Hannah Arendt voit là « l’effet de l’humanisme généralisé, et pour ainsi dire automatique, d’un peuple ancien et civilisé ». Eichmann a envoyé une circulaire à ses succursales les informant que les ‘mesures nécessaires à l’encontre des « Juifs de nationalité italienne’ devaient être prises rapidement parce qu’on ne pouvait pas faire confiance à la police italienne : la police allemande devait prendre le dessus. Les Juifs de Rome, premiers visés, ont été prévenus à temps par des fascistes de longue date le plus souvent, et 7000 ont pu s’enfuir. « Cédant comme d’habitude lorsqu’ils rencontraient de la résistance, les Allemands consentaient maintenant à ce que, même lorsqu’ils n’entraient pas dans les catégories exemptées, les Juifs italiens ne soient pas déportés, mais soient cependant concentrés dans des camps italiens ; une telle ‘solution’ serait suffisamment ‘finale’ pour l’Italie ». 

  • Les déportations des Balkans. Yougoslavie, Bulgarie, Grèce, Roumanie

Hannah déplore l’absence, dans le texte du jugement comme dans les arguments de l’accusation, de toute distinction entre les territoires de l’Est et du Sud-Est contrôlés par les nazis et d’autre part les Etats-nations d’Europe centrale et occidentale. Les Balkans se composent essentiellement des Etats successeurs créés par les puissances victorieuses après la Première Guerre mondiale. « Aucun de ces nouveaux Etats-nations ne possédait l’homogénéisation ethnique des vieilles nations européennes qui avaient servi de modèles à leurs constitutions politiques. Le résultat fut que chacun de ces pays comprenait d’importants groupes ethniques violemment hostiles au gouvernement en place parce que leurs propres aspirations nationales étaient frustrées au profit de voisins à peine un peu plus nombreux. S’il était besoin de démontrer l’instabilité politique de ces nouveaux Etats, il suffirait de se tourner vers le cas de la Tchécoslovaquie. Quand Hitler entra à Prague en mars 1939, il fut accueilli avec enthousiasme non seulement par les Sudetendeutschen(Sudètes), la minorité allemande, mais aussi par les Slovaques qu’il ‘libérait’ en leur offrant un Etat ‘indépendant’. La même chose exactement arriva plus tard en Yougoslavie, où les Allemands traitèrent en ennemie la majorité serbe qui avait jusqu’alors gouverné le pays, et donnèrent un gouvernement national à la minorité croate ». Et il n’existait pas de frontières naturelles ou historiques entre ces nations, du fait des mouvements de populations incessants qui les caractérisaient. C’est l’une des raisons pour lesquelles, moyennant un agrandissement considérable de leurs territoires, la Hongrie, la Roumanie et la Bulgarie se laissèrent intégrer comme partenaires de l’Axe et refusèrent systématiquement, conformément à cette alliance, le statut de ressortissant national aux Juifs de ces régions nouvellement annexées. Les Juifs formaient dans ces Etats une minorité officiellement reconnue. Les Juifs d’Europe orientale bénéficiaient du même statut que toute minorité, cependant ils constituaient le seul group ethnique de la région à être sans patrie, i.e. sans territoire où ils formaient la majorité de la population, ce qui a eu une importance capitale sur un plan politique. Contrairement à la physionomie de la population juive qu’on trouvait en Europe occidentale et centrale (un groupe nombreux de Juifs de classe moyenne), on trouvait à l’Est une mince couche de familles issues de la grande bourgeoisie, qui appartenaient à la classe dirigeante et qui étaient  beaucoup plus assimilées qu’à l’Ouest, par l’argent, le baptême, les mariages mixtes …, à la société non-juive. Une telle situation s’est trouvée en Croatie, qui était alors un Etat fantoche situé en Yougoslavie. Le gouvernement croate, dirigé par le Dr Ante Pavelic, a promulgué une législation antijuive et a fait savoir au gouvernement nazi qu’il lui saurait gré de déporter à l’Est les quelques Juifs croates présents en Allemagne. Les Croates payaient aux nazis trente marks par Juif déporté, et en échange ils obtenaient tous les biens des déportés, suivant le principe territorial que les Allemands respectaient dans tous les pays d’Europe et qui stipulait que l’Etat héritait des biens de tout Juif déporté depuis son territoire. NB. : les Allemands avaient quelques techniques pour contourner ce principe quand cela les arrangeait : les hommes d’affaires allemands pouvaient directement acheter leurs biens aux Juifs avant qu’ils ne soient déportés. Le problème est que les Juifs parvenaient à fuir la Croatie pour se réfugier dans les territoires occupés par les Italiens. Mais en 1943, après le coup d’Etat de Badoglio, Eichmann envoya un autre de ses hommes, Hermann Krumey, à Zagreb, et à l’automne 1943 30000 Juifs avaient été déportés dans les camps d’extermination. Les Allemands ont pu s’apercevoir à cette occasion que le pays n’était toujours pas judenrein, et ils ont remarqué la présence dans les premières lois antijuives un paragraphe qui élevait au rang d’ « Aryens d’honneur » tous les Juifs qui contribuaient à la cause croate, et le nombre des Juifs promus s’était élevé au cours des années suivantes, car les Juifs très riches qui se séparaient volontairement de leurs biens étaient exemptés. Le service d’espionnage des SS a aussi découvert que presque tous les membres de la clique dirigeante de Croatie étaient mariés à des femmes juives, ce qui tend à montrer qu’à l’Est, plus que partout ailleurs, l’assimilation poussait des juifs dans les populations locales offrait une meilleure chance de survie chaque fois que cela était possible.

En Serbie, une guerre de partisans battait son plein et sous prétexte d’exécuter les otages l’armée fusillait tous les hommes juifs, tandis que les femmes et les enfants étaient remis au chef de la police de sécurité, Dr Emanuel Schäfer, qui les faisait tuer dans des camions à gaz. Il a comparu après la guerre devant un tribunal allemand pour avoir tué par le gaz 6280 femmes et enfants, et a été condamné à six ans et demi de prison. « C’est la même histoire qu’on retrouve partout et toujours : ceux qui échappèrent aux procès de Nuremberg et qui ne furent pas extradés dans les pays où ils avaient commis leurs crimes, n’ont jamais comparu en justice, ou alors ils ont rencontré la plus grande ‘compréhension’ possible dans les tribunaux allemands ».

La Bulgarie était particulièrement reconnaissante envers l’Allemagne nazie parce que cette dernière l’a fait bénéficié d’un agrandissement territorial considérable au détriment de la Roumanie, de la Yougoslavie et de la Grèce. Et pourtant, elle ne s’est pas montrée reconnaissante, le gouvernement n’a pas voulu adopter une politique de « dureté sans pitié ». Alors même que l’antisémitisme était très répandu dans la population bulgare et qu’il constituait la politique officielle du gouvernement bulgare bien avant l’arrivée d’Hitler, les nazis ont pu constater que les Bulgares faisaient preuve d’un manque de compréhension du problème juif. L’armée bulgare avait bien consenti à la déportation  de tous les Juifs présents sur le territoire bulgare, (15000 environ), mais le gouvernement ignorait probablement la signification véritable de la « réinstallation à l’Est ». Leurs lois antijuives étaient bien trop « tièdes » aux yeux des nazis, car tous les Juifs baptisés, peu importe la date de leur conversion, étaient épargnés, ce qui a fait augmenté le nombre de conversions de manières exponentielle. 6000 Juifs valides étaient mobilisés pour le travail, et en outre, cinq mille Juifs (sur un total d’environ 50000) ont bénéficié de privilèges spéciaux. Les nazis se plaignaient que l’étoile jaune en Bulgarie était toute petite, et que la plupart des Juifs ne la portaient pas. De plus, ceux qui la portaient bénéficiaient du soutien de la population si bien qu’ils en étaient fiers. Lorsque le gouvernement bulgare, sous l’effet de la pression des nazis, a accepté d’expulser tous les Juifs de Sofia dans les zones rurales, la population a essayé d’entraver cette manœuvre en empêchant les Juifs de se rendre à la gare, et a ensuite manifesté devant le palais royal. 

La Grèce par contre, dont le Nord était occupé par les Allemands et le Sud par les Italiens, n’a pas posé de problèmes particuliers. Wisliceny, chef du Sonderkommando für Judenangelegenheitenà Salonique, a introduit l’étoile jaune et a signifié qu’aucune exception ne serait tolérée.  Dans les meilleurs des cas, la population grecque se montrait indifférente et certains groupes de partisans approuvaient même les opérations. Toute la communauté juive avait été déportée en deux mois, des trains partaient tous les jours vers Auschwitz, transportant entre 2000 et 2500 Juifs dans des wagons de marchandises. Hannah Arendt note que visiblement, l’indifférence des Grecs au sort  de leurs Juifs s’est plus ou moins maintenue après la libération.

Eichmann n’a cessé d’affirmer que ses talents d’organisateur et la coordination des évacuations et des déportations opérées par son service ont aidé ses victimes, en rendant leur sort moins difficile. Comme le note Hannah Arendt, cela revenait à dire que « s’il fallait que cette chose soit faite, il valait mieux qu’elle soit faite en bon ordre ». Les SS étaient horrifiés par les massacres violents qui étaient perpétrés en Roumanie, et ils sont souvent intervenus pour sauver les Juifs de ce qu’ils voyaient comme une pure boucherie, pour que les assassinats soient effectués d’une manière qui leur semblait civilisée. 

La Roumanie était le pays où l’antisémitisme était le plus virulent antérieurement à la guerre. Le maréchal Antonescu, chef de la nouvelle dictature de la Garde de fer, a déclaré tous les Juifs roumains apatrides, à l’exception de quelques centaines de familles qui étaient déjà citoyens roumains avant les traités de paix, et il a promulgué dès août 1940 la législation antijuive la plus sévère d’Europe, Allemagne comprise. Hitler s’est ainsi plaint à Goebbels en 1941 que la Roumanie menaçait de dépasser l’Allemagne sur le plan de la réalisation de la Solution finale, et qu’Antonescu s’y prenait de manière bien plus radicale que les Allemands. Contrairement aux autres gouvernements des pays des Balkans, le gouvernement roumain savait dès le début que des massacres de Juifs étaient perpétrés à l’Est, et même après que la Garde de fer a été évincée du gouvernement, les soldats roumains ont lancé un programme de massacres et de déportations d’une violence inouïe : on entassait 5000 personnes dans des wagons de marchandises, on les laissait mourir de suffocation pendant que le train roulait à travers champs sans itinéraire précis pendant des journées entières, puis on exposait les cadavres dans des boucheries juives. Dans une lettre d’avril 1942, Eichmann supplie les Affaires étrangères de maîtriser les efforts désorganisés des Roumains visant à régler le problème juif. Lorsque les Roumains ont compris qu’ils pouvaient vendre les Juifs à l’étranger contre de l’argent, , ils se sont mis à soutenir l’émigration juive. Contrairement à ce que pensait Hitler, selon Hannah Arendt, Antonescu ne s’est nullement montré plus radical que les nazis, il était simplement en avance d’un étape sur ce qui se passait en Allemagne : il a été le premier à priver les Juifs de leur nationalité, et il avait entamé une série de massacres à grande échelle à une époque où les nazis étaient encore occupés à tester leurs premières expériences. Et l’idée de vendre les Juifs lui était venue un an avant que la même idée ne germe dans l’esprit d’Himmler.

XII- Les déportations d’Europe centrale. Hongrie, et Slovaquie

Au début des années 1930, sous l’influence du fascisme italien, un puissant mouvement fasciste est né en Hongrie appelé les Croix fléchées, et en 1938 ils ont promulgué leurs premières lois antijuives. Mais même quand un antisémitisme sans distinction et fondé sur la race est devenu la politique officielle du gouvernement, il y avait toujours onze Juifs au Sénat, et la Hongrie était le seul pays de l’Axe à envoyer des troupes juives (130000 hommes portant l’uniforme hongrois) sur le front de l’Est. Les Hongrois faisaient la distinction entre les Juifs autochtones, « magyarisés », et ceux des territoires récemment annexés. « Il est évident qu’il a fallu davantage que les prétendus ‘pouvoirs d’hypnose’ d’Eichmann pour convaincre tout le monde que les nazis allaient respecter la sacro-sainte distinction entre Juifs ‘magyarisés’ et Juifs de l’Est ; l’automystification a dû être élevée à la hauteur d’un grand art pour que les dirigeants juifs hongrois aient pu croire à ce moment-là que ‘cela ne peut pas arriver ici’ – ‘Comment peuvent-ils envoyer les Juifs de Hongrie hors de  Hongrie’ – et pour qu’ils aient pu continuer de le croire alors qu’ils rencontraient quotidiennement les démentis les plus formels dans la réalité ». Le mouvement sioniste avait toujours été très puissant en Hongrie, et du fait de la catastrophe qui s’abattait sur eux, les sionistes s’orientaient vers la confection de faux papiers chrétiens, de faux certificats de baptême qui facilitaient le passage dans la clandestinité. Les sionistes avaient des privilèges en Hongrie : ils pouvaient circuler presque librement, ils étaient dispensés du port de l’étoile jaune, ils avaient le droit de visiter les camps de concentration hongrois. Eichmann comptait sur son expérience à Vienne, Prague et Berlin concernant l’organisation du Conseil juif. Il devait également s’assurer l’aide des responsables hongrois pour procéder aux déportations. Il s’est donc adressé prioritairement à Lászlo Endre qui venait d’être nommé sous-secrétaire d’Etat chargé des affaires politiques (juives) au ministère de l’Intérieur en raison de son antisémitisme virulent ; à Lászlo Baky, sous-secrétaire d’Etat au ministère de l’Intérieur responsable de la Gendarmerie (police hongroise) ; et au lieutenant-colonel de police Ferenczy, directement chargé des déportations. Avec leur aide, Eichmann organisa tout ce qu’il fallait pour qu’on puisse déporter et assassiner 6000 à 12000 personnes par jour. Au moment où les trains ont commencé à arriver en mai 1944, on n’a sélectionné qu’un très petit nombre d’ ‘hommes valides’ pour les faire travailler dans l’usine de munition de Krupp à Auschwitz. Tout se fit en 2 mois, et en juillet Horthy ordonna de stopper toutes les déportations, mais Eichmann déporta malgré tout à la mi-juillet 15000 autres Juifs dans un camp de concentration proche de Budapest, ce qui constitua l’une des charges les plus accablantes retenues contre lui. 

La Slovaquie était, comme la Croatie, une invention du ministère allemand des Affaires étrangères, et elle comportait 90000 Juifs. C’était un pays arriéré et très catholique, avec 2 millions et demi de paysans pauvres. Même le mouvement fasciste, la Garde de Hinka, était imprégné de catholicisme. Seul Sano Mach, ami d’Eichmann, était un antisémite au sens moderne au sein du gouvernement slovaque, tous les autres membres étaient chrétiens, alors que les nazis étaient en principe antichrétiens. Et parce qu’ils étaient chrétiens, les Slovaques s’estimaient tenus d’insister sur la distinction entre Juifs baptisés et Juifs non baptisés que les nazis considéraient comme « dépassée », et pour eux la « solution » du problème juif consistait simplement à expulser les Juifs et à hériter de leurs biens, mais non à les exterminer systématiquement. Durant les dix-huit premiers mois de leur indépendance, les Slovaques ont remis les grosses entreprises juives dans les mains de non-Juifs et ont promulgué quelques lois antijuives qui avaient, aux yeux des Allemands, le défaut d’exempter les Juifs convertis avant 1918. En juin 1942, 52000 Juifs avaient été déportés  par la police slovaque dans les centres de mise à mort polonais. 

  • Les camps de la mort à l’Est

L’Est, à l’époque de la Seconde Guerre mondiale, était divisé en quatre unités administratives : le Warthegau (régions occidentales de Pologne, Ostland, composé de la Lituanie, de la Lettonie, de l’Estonie et de la Biélorussie), le Generalgouvernement (en Pologne) et l’Ukraine. L’Est était la scène principale du calvaire des Juifs, le terminus de toutes les déportations. C’était avant la guerre le centre de la population juive en Europe. Le problème pour le tribunal de Jérusalem était que la preuve du lien entre Eichmann et l’Est était ténue à cause de la destruction des fichiers de la Gestapo par les nazis, en particuliers ceux d’Eichmann. Les témoignages concernant ce qui se passait dans les ghettos polonais et sur les méthodes appliquées dans les camps de la mort ne citaient Eichmann que sur la base de ouï-dire qui n’avaient aucune valeur juridique. 

« Tout à fait au début du procès, le Dr Servatius avait mis en question l’impartialité des juges ; à son avis, aucun Juif n’était qualifié pour juger ceux qui avaient mis en œuvre la Solution finale et le président du tribunal avait répondu : ‘Nous sommes des juges de profession, nous avons l’habitude de peser les preuves qui nous sont soumises, de faire notre travail en public et d’affronter la critique publique […]. Lorsqu’un tribunal siège, ses juges sont des êtres humains, en chair et en os, avec des sentiments et une sensibilité, mais la loi les oblige à contrôler ces sentiments et cette sensibilité. Si cela n’était pas le cas, on ne trouverait nulle part un juge pour juger une affaire criminelle susceptible d’éveiller l’horreur en lui […]. On ne peut nier que chaque Juif est bouleversé au souvenir de l’holocauste nazi, mais tout le temps que ce procès se déroulera sous nos yeux, il sera de notre devoir de dominer notre émotion ; ce devoir, nous l’honorerons’ ». En réalité, selon Hannah Arendt, le fait que les juges soient juifs ne posait pas un problème par rapport à l’accusé mais par rapport aux témoins : « M. Hausner ayant rassemblé une ‘multitude tragique’ de gens qui avaient souffert, chacun d’eux était impatient de ne pas rater cette occasion unique, chacun étant convaincu qu’il avait droit à sa journée au tribunal. Les juges pouvaient prendre à partie le procureur, lui demander s’il était sage ou même approprié de prendre cette occasion pour ‘peindre des tableaux d’ensemble’ et ils le firent. Mais une fois qu’un témoin se trouvait à la barre, il était très difficile de l’interrompre, d’écourter de tels témoignages, ‘à cause de l’honneur du témoin et à cause du sujet dont il parlait’, comme disait le juge Landau. Humainement parlant, qui étaient-ils pour priver l’une ou l’autre de ces personnes de leur journée au tribunal ? Et, humainement parlant, qui aurait osé mettre en question la véracité de tel détail alors qu’ils ‘épanchaient leur cœur à la barre des témoins’, même si ce qu’ils avaient à dire ‘devait être considéré comme secondaire par rapport au procès’ ? Une autre difficulté surgit. En Israël, comme dans la plupart des autres pays, toute personne qui comparait devant un tribunal est considérée comme innocente jusqu’à preuve du contraire. Mais dans le cas d’Eichmann, cela ne pouvait manifestement être qu’une fiction. Si on ne l’avait pas estimé coupable avant même qu’il ne parût à Jérusalem, coupable sans nul doute possible, les Israéliens n’auraient jamais osé, ni voulu, le kidnapper ; dans une lettre du 3 juin 1960 au président de l’Argentine, où il expliquait pourquoi Israël avait ‘formellement enfreint la loi argentine’, le Premier ministre Ben Gourion écrivait que ‘c’était Eichmann qui a organisé le meurtre de masse [de six millions de membres de notre peuple]à une échelle gigantesque et sans précédent, à travers toute l’Europe ». Contrairement aux affaires criminelles classiques où l’arrestation peut être opérée sur la foi d’une culpabilité vraisemblable même si le doute demeure – la charge de lever le doute incombant à l’accusation au cours du procès –, l’arrestation illégale d’Eichmann pouvait être justifiée, et elle l’était aux yeux du monde, pour la seule raison que l’issue du procès était tout à fait prévisible ». 

Le jugement de Jérusalem se compose de deux parties : il commence par l’Allemagne, et se termine par l’Est, et ce choix traduit un fait significatif : les juges « entendaient se concentrer sur ce qui avait été fait et non sur ce que les Juifs avaient enduré. Repoussant manifestement la thèse de l’accusation, ils dirent explicitement que des souffrances à ce point incommensurables étaient ‘au-delà de la compréhension humaine’, qu’elles étaient l’affaire ‘de grands écrivains et poètes’ et ne relevaient pas d’un tribunal, alors que les actes et mobiles qui en étaient la cause n’étaient au-delà ni de la compréhension ni du jugement ». Quatre points ont été discutés : 1) la question de la participation  d’Eichmann au massacre de masse perpétré à l’Est par les Einsatzgruppenet élaboré par Heydrich lors d’une réunion de 1941 à laquelle Eichmann a assisté. Eichmann n’était lié qu’indirectement à cette phase importante de la Solution finale qu’en tant qu’il recevait les rapports des tueurs et devait les résumer pour ses supérieurs. La seule preuve en présence concernait donc le fait qu’Eichmann était très bien renseigné concernant ce qui se passait à l’Est, point dont personne n’avait jamais douté, et le jugement a conclu de façon surprenante que cette preuve était suffisante pour établir sa participation effective. 2) Concernant la déportation des Juifs des ghettos de Pologne vers les centres de mise à mort des environs. Eichmann avait visité le ghetto de Lódz (le plus grand métro de l’Est et le dernier à être liquidé), mais c’est Himmler qui a ordonné sa liquidation, donc à moins d’admettre la thèse peu crédible selon laquelle Eichmann était en mesure de donner des ordres à Himmler, le fait qu’Eichmann expédiait des Juifs à Auschwitz ne prouvait pas que tous les Juifs qui arrivaient à Auschwitz avaient été expédiés par lui.

3) Concernant la responsabilité d’Eichmann quant à ce qui se passait dans les camps d’extermination. Selon l’accusation, il y avait joui d’une importante autorité. Raja Kagan, rescapée d’Auschwitz, a évoqué le paradoxe d’Auschwitz qui faisait que « ceux qui avaient été pris pour avoir commis un crime étaient mieux traités que les autres », ils n’étaient pas soumis à la sélection et ils survivaient généralement. Le travail d’Eichmann ne concernait pas les Juifs arrêtés, mais les Transportjuden, et ces derniers étaient par définition condamnés à mort puisqu’ils étaient déportés pour être exterminés, mis à part les 25 % sélectionnés pour le travail. « Eichmann savait, bien sûr, que l’immense majorité de ses victimes étaient condamnées à mort ; mais puisque la sélection pour le travail était faite par les médecins SS sur place, et que les listes de déportés étaient généralement faites par les Conseils juifs dans leur pays d’origine ou par la police d’ordre mais jamais par Eichmann et son équipe, il n’était en vérité nullement habilité à décider qui devait mourir et qui devait vivre ; il ne pouvait même pas le savoir » ®Le fait qu’il n’aie pas à prendre de décision majeure n’est-il pas à relier au fait qu’il avait suspendu son jugement, qu’il ne pensait pas par lui-même ? « Incapable de comprendre un auteur de meurtre de masse qui n’a jamais tué (et qui, dans cet exemple particulier, n’avait même pas le cran de tuer), l’accusation tentait inlassablement d’apporter la preuve d’un meurtre individuel ». 4) A propos de la responsabilité d’Eichmann concernant les conditions de vie dans les ghettos et leur liquidation finale. Là encore, Eichmann avait été pleinement informé, mais son travail n’avait rien à voir avec cela. Eichmann était un radical, il était contre toute exception, pour des raisons administratives et idéalistes. Les nazis voulaient que les territoires  de l’Est qui avaient été incorporés au Reich (ce qu’on appelait le Warthegau, la Prusse occidentale, Dantzig, la province de Poznan et la Haute-Silésie) soient débarrassés au plus vite de leurs Juifs et de leurs Tsiganes. Himmler a également ordonné l’évacuation d’une partie de la population polonaise de ces territoires annexés par le Reich. Et c’est Eichmann qui a été chargé de ce travail de « migration organisée des peuples ».  Les mesures prises contre les Juifs à l’Est n’étaient donc pas motivées exclusivement par l’antisémitisme : elles relevaient également d’une politique démographique générale suivant laquelle, si les Allemands avaient gagné la guerre, les Polonais auraient subi le même destin que les Juifs. Selon Hannah Arendt, « Même si les juges avaient complètement disculpé Eichmann des chefs d’accusation concernant les histoires atroces racontées et reracontées par les témoins au procès, leur verdict de culpabilité aurait été le même et Eichmann n’aurait pas échappé à la peine capitale. Le résultat aurait été le même. Mais ils auraient entièrement ruiné, et sans aucun compromis, la présentation de l’affaire par l’accusation ».

  • Preuves et témoins

L’article 15 de la loi au nom de laquelle on a jugé Eichmann stipule que le tribunal « peut s’écarter des règles d’administration de la preuve » à condition de « faire état des raisons qui justifient » de tels écarts. C’est en vertu de cette loi que les juges ont admis comme preuves des témoignages qui relevaient du ouï-dire et des déclarations qui auraient été rejetées comme non pertinentes juridiquement en temps normal. Hannah Arendt relève une autre caractéristique du procès Eichmann qui manifeste son caractère inédit : « Il s’avéra très vite qu’Israël était le seul pays au monde où l’on ne pouvait pas entendre les témoins de la défense, et où la défense ne pouvait pas mener de contre-interrogatoire des témoins à charge qui avaient fait des dépositions lors de procès antérieurs. Et cela était d’autant plus grave que l’accusé et son avocat n’étaient pas du tout ‘en mesure d’obtenir les documents nécessaires à la défense ». « La défense n’avait ‘ni les moyens ni le temps’ de mener correctement l’affaire, elle n’avait pas à sa disposition ‘les archives du monde entier et les moyen dont dispose un gouvernement’. On a adressé le même reproche aux procès de Nuremberg, où l’inégalité de statut entre l’accusation et la défense était encore plus flagrante. LE handicap majeur de la défense, à Nuremberg comme à Jérusalem, était le manque d’une équipe d’assistants spécialisés indispensables pour examiner la masse de documents et en extraire ce qui pouvait être utile au procès ». La majorité des témoins entendus lors du procès Eichmann  venaient de Lituanie ou de Pologne, pays où Eichmann n’avait presque aucune autorité ni aucune responsabilité. Au contraire, les témoignages qui concernaient Theresienstadt étaient très importants car c’était le seul camp où le pouvoir d’Eichmann avait été considérable. 

Hannah relève et regrette l’extrême rareté des témoignages racontant comment un Allemand avait résisté en aidant les Juifs. Elle cite le récit exemplaire fait par le poète Abba Kovner, du courage du sergent de l’armée allemande Anton Schmidt qui avait aidé les partisans juifs en Pologne (résistants) en leur fournissant gratuitement, entre octobre 1941 et mars 1942, des faux papiers et des camions militaires. Il a payé cet acte de résistance de sa vie. Hannah Arendt, cherchant les raisons d’une telle rareté des actes de résistance commis par des Allemands, cite le témoignage de Peter Bamm, un médecin de l’armée allemande qui avait servi sur le front russe et qui raconte, dans Le Drapeau invisible, comment les SS assassinaient les Juifs à Sébastopol en les faisant monter dans des camions à gaz mobiles : « Nous le savions. Nous n’avons rien fait. Toute personne qui aurait protesté sérieusement ou fait quelque chose contre les massacres aurait été arrêtée dans les 24 heures et aurait disparu. C’est un des raffinements des gouvernements totalitaires de ce siècle, qu’ils ne permettent pas à leurs adversaires de mourir en martyrs pour leurs idées, d’une grande mort tragique. Bon nombre d’entre nous auraient peut-être consenti à mourir ainsi. L’Etat totalitaire laisse ses adversaires disparaître  dans l’anonymat et le silence. Il est certain que celui qui aurait osé affronter la mort plutôt que de tolérer le crime en silence aurait sacrifié sa vie. Ce qui ne veut pas dire qu’un tel sacrifice eût été moralement inutile d’un point de vue pratique. Aucun de nous n’avait de convictions assez profondément enracinées pour assumer un sacrifice inutile sur le plan pratique au nom d’un principe moral supérieur ». Mais Hannah Arendt relève l’inconsistance du raisonnement de Bamm : « Il est vrai que la domination totalitaire a cherché à instaurer ces oubliettes où faire disparaître tous les actes, bons ou mauvais ; mais de même qu’étaient voués à l’échec les efforts fébriles des nazis pour effacer toute trace des massacres à partir de juin 1942 – en mettant les corps dans des fours crématoires, en les brûlant dans des fosses à ciel ouvert, en employant des explosifs, des lance-flammes et des machines à broyer des os –,  de même tous leurs efforts pour faire ‘disparaître’ leurs adversaires ‘dans l’anonymat et le silence’ ont été vains. Les oubliettes n’existent pas. Rien d’humain n’est à ce point parfait, et il y a simplement trop de gens dans le monde pour rendre l’oubli possible. Il restera toujours un survivant pour raconter l’histoire. Rien, donc, ne peut être ‘inutile sur le plan  pratique’, du moins pas à longue échéance ».

  • Le jugement, l’appel, l’exécution

Des années avant d’être enlevé en Argentine, Eichmann avait écrit qu’il était fatigué de son anonymat, et que plus il lisait de documents le concernant, plus cela le fatiguait. L’autre raison qu’il a fourni pour expliquer sa coopération étonnante avec les autorités du procès était, selon lui, que quelqu’un qu’il connaissait lui a parlé, en 1959, de l’état moral des jeunes Allemands, et lui a révélé qu’ils soufraient d’un sentiment de culpabilité. « Je voulais faire ce que je voulais pour contribuer à l’allégement du poids de la culpabilité qui pèse sur la jeunesse allemande, car après tout ces jeunes sont innocents, ils ne sont responsables ni des évènements ni des actes de leurs pères au cours de la dernière guerre ». Mais il semble ne s’agir là, selon Hannah Arendt, que de « bavardages creux », car après tout pourquoi ne s’était-il pas alors lui-même rendu en Allemagne pour se rendre ? A cette question, Eichmann a répondu que les tribunaux allemands n’étaient pas encore assez « objectifs » pour juger des gens comme lui, et qu’il préférait être jugé par un tribunal israélien. L’un des défauts majeurs du procès est le fait que l’avocat d’Eichmann, le Dr Servatius, ne possédait presque aucun assistant et qu’ainsi il était seul la plupart du temps pour s’occuper du dossier de son client et le défendre, si bien qu’Eichmann est devenu lui-même le principal assistant de son propre avocat et qu’il a été ainsi beaucoup mis à contribution durant son procès. 

La lecture du jugement, composé de 244 paragraphes, s’est étalée sur deux jours divisés en 5 audiences. L’accusation de conspiration, qui aurait fait d’Eichmann l’un des principaux criminels de guerre, automatiquement responsable de tout ce qui avait trait à la Solution finale, a été rejetée. Par contre, 15 chefs d’accusation ont été retenus contre lui, même s’il a par ailleurs été acquitté de certains crimes particuliers. On l’a accusé d’avoir, avec d’autres, commis des crimes contre le peuple juif, i.e. contre les Juifs dans l’intention de détruire le peuple juif, selon 4 chefs d’accusation : 1) il avait « causé la mort de millions de Juifs » ; 2) il avait placé « des millions de Juifs dans des conditions de nature à entraîner leur destruction physique » ; 3) il leur avait causé de « graves dommages, physiques et moraux » ; 4) il avait « donné l’ordre d’interdire les naissances et d’interrompre les grossesses de femmes juives » à Theresienstadt. Les 8 chefs d’accusation suivants avaient pour objet les « crimes contre l’humanité ». Il s’agissait là d’un concept étrange dans le droit israélien, car il incluait les génocide à l’encontre des peuples non juifs (Tsiganes et Polonais) et tous les autres crimes, commis contre des Juifs ou des non-Juifs, à condition qu’ils aient été commis dans l’intention de détruire un peuple entier. 

« Il convient de rappeler qu’Eichmann avait affirmé de façon inébranlable qu’il n’était coupable que d’avoir ‘aidé et encouragé’ l’exécution des crimes dont on l’accusait, qu’il n’avait jamais, personnellement, commis un crime manifeste. Il est rassurant que le jugement ait, d’une certaine manière, reconnu que l’accusation n’avait pas réussi à prouver le contraire. Car c’était un point important ; il touchai à l’essence même d’un tel crime, qui n’était pas un crime ordinaire, et au caractère même d’un tel criminel, qui n’était pas un criminel ordinaire ; implicitement, il prenait aussi acte de la singularité des camps de la mort où c’étaient en réalité les détenus et les victimes qui tenaient ‘l’instrument fatal dans leurs propres mains’. Ce que le jugement eut à dire sur ce point n’était pas seulement exact, c’était la stricte vérité : ‘Considérant ses activités à la lumière de l’article 23 de notre code pénal, nous estimons qu’elles étaient essentiellement celles d’une personne sollicitant les conseils d’autrui, ou donnant à autrui des conseils et d’une personne qui en aidait d’autres ou leur permettait d’accomplir des actes criminels. Mais ‘comme le crime en question est aussi énorme que complexe, qu’il supposait la participation d’un grand nombre de personnes, à différents niveaux et de différentes manières – les auteurs des plans, les organisateurs, les exécutants, chacun selon son rang- il n’y a pas grand intérêt à faire appel aux notions ordinaires de conseils donnés ou sollicités dans l’accomplissement du crime. Car ces crimes furent commis en masse, non seulement du point de vue du nombre des victimes, mais aussi du point de vue du nombre de ceux qui perpétrèrent le crime et, pour ce qui est du degré de responsabilité d’un de ces nombreux criminels quel qu’il soit, sa plus ou moins grande distance par rapport à celui qui tuait effectivement la victime ne veut rien dire. Au contraire, en général, le degré de responsabilité augmente à mesure qu’on s’éloigne de l’homme qui manie l’instrument fatal de ses propres mains (les italiques sont de moi) ».

Eichmann fut déçu au final : il ne reçu pas de la part du tribunal la justice qu’il attendait, car « le tribunal ne le comprenait pas : il n’avait jamais haï les Juifs, il n’avait jamais voulu le meurtre d’être humains. Il était coupable parce qu’il avait obéi, et l’obéissance est considérée comme une vertu ».  Comme le dit Dr Servatius, « Il était profondément convaincu qu’[il]devait pâtir pour les actes des autres ».

Les procédure de révision du procès se sont ouvertes le 22 mars 1962 devant la cour d’appel, la Cour suprême d’Israël. Le Dr Servatius a repris les mêmes arguments au sujet de l’incompétence du tribunal israélien, et il réclamait d’Israël l’extradition d’Eichmann. Aucun des témoins qu’il avait rassemblés n’était à même d’apporter de nouvelles preuves pertinentes. Il répétait que le gaz était une « affaire médicale », qu’un tribunal juif n’était pas habilité à s’occuper du sort des enfants de Lidice puisqu’ils n’étaient pas juifs, et que la procédure juridique israélienne était contraire à la procédure européenne à laquelle Eichmann avait droit du fait de ses origines car elle exigeait que l’accusé fournisse les preuves nécessaires à sa défense, or, comme le note Hannah Arendt, Eichmann n’en avait pas eu la possibilité car « ni les témoins ni les documents pour la défense n’étaient disponibles en Israël. En somme, le procès n’avait pas été équitable et le jugement était injuste » ? Le second jugement a confirmé le premier sur tous les points en apparence, mais plus fondamentalement, il s’agissait en fait d’une révision du jugement de première instance. Les juges ont décrété en effet que « l’accusé n’avait reçu aucun ‘ordre supérieur’, ce qui revenait à considérer qu’il était son propre maître et que c’est lui qui donnait tous les ordres concernant les affaires juives, et les juges sont même allés jusqu’à considérer qu’il avait « éclipsé, par son importance, tous ses supérieurs, y compris Müller ». Cette fois, « la Cour suprême d’Israël n’avait pas seulement admis les arguments de l’accusation, elle avait adopté jusqu’à son langage », comme le montre la formule du jugement selon laquelle « sans le zèle fanatique et l’inextinguible soif de sang de l’accusé et de ses complices, l’idée de la Solution finale n’aurait jamais pris la forme infernale des corps fouettés et de la chair torturée de millions de Juifs ». Tout le monde s’attendait à ce que la sentence de mort soit prononcée, mais par contre l’annonce du fait qu’elle avait déjà été exécutée par les Israéliens a choqué et a provoqué de nombreuses protestations, même brèves. On évoquait le plus souvent l’argument suivant lequel les actes d’Eichmann défiaient la possibilité d’un châtiment humain et qu’il était donc absurde de punir de mort des crimes d’une telle ampleur, ce qui avoir une certaine pertinence, pour autant qu’on n’entend pas par là que celui qui avait tué des millions de personnes devait, pour cette raison même, échapper au châtiment, ce qui serait encore plus absurde. Hannah Arendt ne précise pas en quel sens la peine de mort est inadéquate en la matière, mais on peut penser qu’elle songe au décalage irréductible qui apparaît entre des millions de vies innocentes arrachées par les nazis et d’autre part la vie d’Eichmann, coupable d’avoir contribué à la réalisation de telles atrocités. Il semble en effet absurde d’imaginer que le sacrifice de la vie d’un misérable comme Eichmann puisse jamais satisfaire la soif de justice que l’assassinat sans raison de millions d’innocents a fait naître. Hannah Arendt cite Martin Buber, philosophe et conteur israélien, qui voit dans l’exécution d’Eichmann une « erreur aux dimensions historiques » parce qu’elle a permis « à de nombreux jeunes Allemands d’échapper à leur sentiment de culpabilité », mais Hannah Arendt a déjà souligné la non pertinence de cet argument que l’on trouvait déjà dans la bouche d’Eichmann : pour Hannah Arendt, ce sentiment est nécessairement factice. « Il est presque agréable de se sentir coupable quand on n’a rien fait de mal : comme c’est noble ! Mais il est plutôt difficile et certainement déprimant d’admettre une culpabilité et de se repentir. De tous les côtés et dans toutes les professions, la jeunesse allemande s’est entourée d’hommes qui ont des situations en vue, ou qui occupent des postes de fonctionnaires, et qui sont on ne peut plus coupables, mais qui n’éprouventrien de tel ». 

Hannah Arendt retranscrit les dernières paroles d’Eichmann : « ‘Dans peu de temps, messieurs, nous nous reverrons. C’est le destin de tous les hommes. Vive l’Allemagne, vive l’Argentine, vive l’Autriche. Je ne les oublierai pas’. Devant la mort, il avait trouvé les phrases toutes faites qu’on dispense dans les oraisons funèbres. Sur l’échafaud, sa mémoire lui joua un dernier tour : ‘euphorique’, il avait oublié qu’il assistait à sa propre mort. Comme si, en ces dernières minutes, il résumait la leçon que nous a apprise cette longue étude sur la méchanceté humaine – la leçon de la terrible, de l’indicible, de l’impensable banalité du mal ».

Epilogue

« Les irrégularités et anomalies du procès de Jérusalem furent si nombreuses, si variées et d’une telle complexité juridique, que, tant au cours du procès lui-même que dans la littérature étonnamment restreinte qu’il inspira ultérieurement, elles recouvrirent les problèmes fondamentaux, moraux, politiques et mêmes juridiques inévitablement posés par le procès. Par les déclarations du Premier ministre Ben Gourion avant le procès et par la façon dont le procureur avait conçu l’accusation, Israël lui-même continua à semer la confusion en énumérant les nombreux buts que le procès devait atteindre qui, tous, dépassaient le droit et la procédure judicaire. Le but d’un procès est de rendre justice et rien d’autre ; les buts ultérieurs, si nobles soient-ils – ‘établir une histoire du régime hitlérien qui résisterait à l’épreuve de l’histoire’, selon la formule utilisée par Robert G. Storey, conseiller juridique principal auprès de l’accusation à Nuremberg, à propos des buts plus élevés que les procès de Nuremberg étaient censés atteindre – ne peuvent que porter atteinte à la tâche principale du droit : peser les charges retenues contre l’accusé, rendre un jugement et infliger un juste châtiment. Sur ce point, rien ne pouvait être plus clair et plus pertinent que le jugement du procès Eichmann, dont les deux premières parties étaient écrites pour répondre à la théorie des buts plus élevés telle qu’elle était exposée à l’intérieur comme à l’extérieur de la salle d’audience : il fallait résister à les tentatives d’élargir le cham du procès, parce que le tribunal ne pouvait pas ‘se permettre d’être entraîné dans des domaines qui ne sont pas les siens […]le processus judiciaire a des procédures qui lui sont propres, qui sont prescrites par la loi et ne changent pas quel que soit l’objet du procès […]. Donc, la question la plus souvent posée à propos du procès Eichmann : à quoi sert-il ? ne peut avoir qu’une réponse : à rendre justice ». Trois types d’objections ont été soulevés durant le procès Eichmann : d’abord, des objections déjà soulevées aux procès de Nuremberg et reprises durant celui d’Eichmann, et qui consistaient à dire qu’Eichmann était jugé en vertu d’une loi rétroactive et que de ce fait il comparaissait devant le tribunal des vainqueurs. Deuxièmement, il y a les objections qui ne s’appliquent qu’au tribunal de Jérusalem dont la compétence était remise en cause, ainsi que son échec à tenir compte du fait de l’enlèvement. Enfin, il y a les objections les plus importantes, qui visaient l’accusation inculpant Eichmann de crimes « contre le peuple juif » et non « contre l’humanité », et visaient donc la loi en vertu de laquelle il était jugé. Ces objections conduisaient à la conclusion suivant laquelle seul un tribunal international convenait pour juger ce genre de crime. Aux premières objections, le tribunal a répondu que les procès de Nuremberg constituaient pour le procès de Jérusalem un précédent valable, et que puisque la loi de 1950 sur les nazis et leurs collaborateurs était elle-même fondée sur ce précédent, on voit mal comment, siégeant en vertu d’une loi nationale, les juges auraient pu procéder autrement.  Comme le remarque le jugement, « cette législation particulière est tout à fait différente de la législation habituelle des codes pénaux », et cette différence est liée à la nature spécifique des crimes sur lesquels elle porte. En outre, sa rétroactivité ne portait atteinte que par la forme, et non par le fond, au principe nullum crime, nulla poena sine legequi ne vaut que sil est appliqué au seuls actes dont le législateur a connaissance. « Si un crime inconnu auparavant, tel le génocide, apparaît brusquement, la justice elle-même exige qu’il soit jugé en vertu d’une nouvelle loi ». Ces lois étaient donc nécessairement rétroactives, et la seule question pertinente est de savoir si elles étaient adéquates, si elles ne s’appliquaient qu’à des crimes inconnus jusqu’alors, car cela seule peut justifier leur absolue nécessité. « La Charte accordait compétence pour trois sortes de crimes : les ‘crimes contre la paix’, que le tribunal qualifia de ‘crime international suprême […]en ce qu’il contient le mal de tous les autres crimes’ ; les ‘crimes de guerre’  et les ‘crimes contre l’humanité’. De ceux-là, seul le dernier, le crime contre l’humanité, était nouveau et sans précédent ». Les crimes de guerre étaient couverts par le droit international, puisque les conventions de Genève et de La Haye avaient défini ces « violations des lois et des coutumes de la guerre » qui consistaient avant tout en mauvais traitements infligés aux prisonniers et en actes de guerre contre les populations civiles. On peut donc dire que les bombardements intensifs des villes, en particuliers les bombardements atomiques d’Hiroshima et Nagasaki constituent en ce sens des crimes de guerre. Alors pourquoi ces actes n’ont-ils pas été jugé par un tribunal international ? « Certes, la raison la plus évidente pour laquelle les violations de la convention de La Haye par les Alliés ne furent jamais discutées sur un plan juridique était que les tribunaux militaires internationaux n’avaient d’international que le nom et qu’ils étaient, de fait, les tribunaux des vainqueurs […]. Car la vérité c’est qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale tout le monde savait que les progrès techniques réalisés dans le domaine des instruments de violence rendaient inévitable l’adoption de techniques de guerre ‘criminelles’. C’est précisément la distinction sur laquelle reposait la définition des crimes de guerre donnée par la convention de La Haye, entre soldats et civils, armée et population indigène, objectifs militaires et villes, qui était désormais dépassée. Dans ces conditions nouvelles, on estima donc que les crimes de guerre étaient seulement ceux qui ne répondaient à aucune nécessité militaire, ceux dont on pouvait démontrer qu’ils étaient volontairement perpétrés dans un but inhumain ». C’est justement ce qui caractérise le génocide, il s’agit de crimes qui ne répondent à aucune nécessité militaire et qui annoncent un politique d’assassinat systématique appelée à être poursuivie en temps de paix. « De fait, ni le droit international, ni la législation nationale ne couvraient ce crime, qui était d’ailleurs le seul à propos duquel le tu quoquene pouvait être invoqué ». Le caractère inédit, et par là déstabilisant, des crimes nazis, peut expliquer la sentence prononcée par les juges à Nuremberg, en l’occurrence le fait qu’ils ont réservé la peine la plus sévère (peine capitale) à ceux qui avaient été jugés coupables des atrocités inhabituelles qui constituaient un « crime contre l’humanité ». « Pour justifier le procès Eichmann, on a souvent soutenu qu’à Nuremberg les Juifs n’avaient été que des spectateurs, alors que le principal crime de la dernière guerre avait été perpétré contre les Juifs, et le jugement de Jérusalem ne manqua pas de faire remarquer que maintenant, et pour la première fois, la catastrophe juive ‘se trouvait au cœur des débats du tribunal ; et [que]c’est ce qui distinguait ce procès de ceux qui l’ont précédé’, à Nuremberg et ailleurs. Mais il s’agit là, au mieux, d’une demi-vérité. C’était précisément la catastrophe juive qui avait incité en premier lieu les Alliés à concevoir le ‘crime contre l’humanité’ […]. Et si le tribunal de Nuremberg n’avait pas pu rendre pleinement justice en ce qui concerne ce crime, ce n’était pas parce que les victimes étaient juives mais c’était parce que la Charte exigeait qu’il soit rattaché aux autres crimes alors qu’il avait si peu à voir avec la guerre que son exécution entrait de fait en conflit avec la conduite de la guerre et en entravait le déroulement ».

« Malheureusement, le passive personality principle[principe de personnalité passive], fondé à Jérusalem sur l’opinion érudite de P.N. Drost dans Crime of State(1959) selon laquelle, dans certains cas, le forum patriae victimaepeut être compétent pour juger l’affaire’, suppose que la procédure criminelle soit engagée par le gouvernement au nom de ses victimes dont on admet qu’elles ont le droit de se venger. C’était précisément le point de vue de l’accusation et M. Hausner commença son discours d’ouverture par ces mots : ‘Si je suis devant vous, juges d’Israël, dans ce tribunal, pour accuser Adolf Eichmann, je ne suis pas seul. En ce moment même, six millions de procureurs se trouvent à mes côtés. Mais hélas, ils ne peuvent se lever pour pointer un doigt accusateur vers le box de verre et s’écrier ‘J’accuse’contre l’homme qui est assis là […]. Leur sang implore le Ciel, mais on n’entend plus leur voix. C’est donc à moi qu’il incombe d’être leur porte-parole et de livrer, en leur nom, l’horrible accusation’. Avec une telle rhétorique, l’accusation confortait le principal argument employé contre le procès, selon lequel ces assises étaient destinées à satisfaire non les exigences de justice, mais le désir et, peut-être, le droit des victimes à la vengeance ». « Dans la mesure où la procédure criminelle est obligatoire et est engagée même lorsque la victime préfère oublier et pardonner, elle repose sur des lois dont l’ ‘essence’ est que ‘le crime n’est pas seulement commis contre la victime mais d’abord contre la communauté dont la loi a été violée’ – selon un article de Telford Taylord publié dans le New York Times Magazine. Le malfaiteur comparaît en justice parce que son acte a perturbé et gravement mis en danger la communauté dans son ensemble et non, comme dans les affaires civiles, parce qu’il a lésé certains individus qui ont droit à un dédommagement. Dans les affaires criminelles, le dédommagement est d’une tout autre nature ; c’est le corps politique lui-même qui doit être ‘dédommagé’ et c’est l’ordre public dans son ensemble qui a été perturbé et doit être en quelque sorte rétabli. En d’autres termes, c’est la loi, et non le plaignant, qui doit prévaloir ». 

« Ceux qui sont convaincus que la fin de la loi est la justice et rien d’autre, fermeront les yeux sur l’enlèvement, non pas parce qu’il avait des précédents mais au contraire parce qu’il était sans précédent et ne constituait pas de précédent ; c’était un acte désespéré, rendu nécessaire par les lacunes du droit international dans sa forme actuelle ». 

« Aux yeux des Juifs qui pensent exclusivement du point de vue de leur propre histoire, la catastrophe qui s’est abattue sur eux au temps de Hitler, au cours de laquelle le tiers du peuple juif  périt, est apparue non comme le plus récent de tous les crimes, le crime sans précédent de génocide, mais, au contraire, comme le crime le plus ancien qu’ils aient connu et dont ils garaient la mémoire. Vu les faits de l’histoire juive mais surtout, vu la compréhension que les Juifs eux-mêmes ont habituellement de cette histoire, un tel malentendu était inévitable. Il est pourtant à l’origine de tous les échecs et de toutes les imperfections du procès de Jérusalem. De ceux qui y participèrent, aucun ne parvint jamais à une claire compréhension de la véritable horreur d’Auschwitz, qui se distingue en nature de toutes les atrocités du passé, car ni l’accusation ni les juges n’y voyaient autre chose que le pogrom le plus horrible de l’histoire juive. Ils croyaient, par conséquent, qu’on pouvait passer directement du premier antisémitisme du parti nazi aux lois de Nuremberg, et que, de là, on pouvait aller à l’expulsion des Juifs du Reich et enfin jusqu’aux chambres à gaz. Et cependant, ces ‘crimes ‘ étaient différents, politiquement et juridiquement, non seulement dans leur gravité mais aussi dans leur nature même ». Il faut distinguer le crime des lois de Nuremberg, qui est un crime national et qui consiste en une violation des droits et des libertés nationales et constitutionnelles (la discrimination légalisée, qui équivaut à une persécution par la loi), de l’ « émigration forcée » (expulsion) qui est devenue la politique officielle après 1938, qui quant à elle concernait la communauté internationale parce que les expulsés se rendaient aux frontières des autres pays qui étaient forcés soit d’admettre ces hôtes non invités, soit de les faire passer clandestinement dans un autre pays tout aussi peu disposé à les accepter. « En d’autres termes, l’expulsion des ressortissants nationaux est déjà un délit contre l’humanité, si l’on entend seulement par ‘humanité’ la communauté des nations. Ni le crime national que constitue la discrimination légalisée, et qui équivaut à une persécution par la loi, ni le crime international d’expulsion, n’étaient sans précédent, même dans les temps modernes. Tous les pays balkaniques avaient déjà pratiqué la discrimination légale, et il y avait eu des expulsions massives à la suite de nombreuses révolutions. C’est lorsque le régime nazi déclara que le peuple allemand non seulement ne voulait d’aucun juif en Allemagne, mais aussi qu’il désirait faire disparaître l’ensemble du peuple juif de la surface de la terre que le nouveau crime apparut, le crime contre l’humanité – au sens du crime ‘contre le statut d’être humain’ ou contre l’essence même de l’humanité. Bien que l’expulsion et le génocide soient tous deux des délits internationaux, ils doivent rester distincts ; le premier est un délit contre les nations sœurs, alors que le second constitue une attaque contre la diversité humaine en tant que telle, c’est-à-dire contre une caractéristique du ‘statut d’être humain’ sans lequel les mots mêmes de ‘genre humain’ ou d’ ‘humanité’ n’auraient plus aucun sens. Si le tribunal de Jérusalem avait compris la distinction entre discrimination, expulsion et génocide, il aurait été clair, d’emblée, que le crime suprême auquel il était confronté, l’extermination physique du peuple juif, était un crime contre l’humanité, perpétré contre le peuple juif en tant que tel ; et que le seul choix des victimes, et non la nature du crime, pouvait découler de la longue histoire de la haine des Juifs et de l’antisémitisme. Dans la mesure où les victimes étaient juives, il convenait, il était juste qu’un tribunal juif fût juge ; mais dans la mesure où le crime était un crime contre l’humanité, il fallait un tribunal international pour que justice soit rendue », ce qui semble confirmer l’idée que le choix d’un tribunal juif répond plus qu’à un simple souci de justice : à un certain désir de vengeance du peuple juif.

Hannah Arendt relève que Karl Jaspers fut parmi les rares voix qui ont élevé des objections contre le déroulement du procès de Jérusalem et qui préconisaient le recours à un tribunal international. Selon Jaspers, « le crime contre les Juifs était aussi un crime contre l’humanité » et qu’ « en conséquence, le verdict ne peut être prononcé que par un tribunal représentant l’humanité tout entière ». Selon Hannah Arendt, « Devant un tribunal qui ne représente qu’une seule nation, la monstruosité même des évènements est ‘minimisée’ ». « En outre, la thèse selon laquelle le crime contre le peuple juif est avant tout un crime contre l’humanité, thèse sur laquelle reposaient les solides arguments en faveur d’un tribunal international, était en contradiction flagrante avec la loi en vertu de laquelle Eichmann fut jugé […]. Car, de même qu’un assassin est poursuivi parce qu’il a enfreint la loi de la communauté, et non parce qu’il a privé la famille Dupont de son mari, père et gagne-pain, de même, ces meurtriers de masse modernes appointés par l’Etat, doivent être poursuivi parce qu’ils ont violé l’ordre de l’humanité, et non parce qu’ils ont tués des millions de personnes. Pour la compréhension de ces nouveaux crimes, rien n’est pernicieux ou ne fait plus obstacle à l’institution d’un code pénal international susceptible de les couvrir, que l’illusion fort répandue selon laquelle le crime de meurtre et le crime de génocide sont un seul et même crime et que le second n’est donc pas ‘à proprement parler un crime nouveau’ ».

« Il est dans la nature des choses humaines que tout acte, une fois apparu et inscrit dans le cour de l’histoire de l’humanité, demeure dans l’humanité en tant que potentialité, longtemps après que sa réalité s’est fondue dans le passé […]. C’est essentiellement parce que le sans précédent peut constituer un précédent pour l’avenir que tout procès touchant aux ‘crimes contre l’humanité’ doit être jugé selon un critère qui, aujourd’hui encore, est un ‘idéal’. Si le génocide est une possibilité effective pour l’avenir, alors aucun peuple au monde – et le peuple juif, en Israël ou ailleurs, moins que tout autre – ne peut être raisonnablement certain pour survivre sans l’aide et la protection du droit international. La leçon tirée de la résolution d’un cas jusque là sans précédent ne pourra être évaluée comme un succès ou un échec que si elle sert d’enseignement pour l’élaboration d’un droit pénal international. Et cette demande, adressée aux juges dans de tels procès, ne va pas au-delà de l’objectif qui leur est fixé et n’exige pas plus que ce que l’on est en droit d’attendre. Le droit international, remarquait le juge Jackson à Nuremberg, ‘est le résultat de traités et d’accords conclu entre les nations, le produit des coutumes établies. Mais chaque coutume a son origine dans une action singulière. […]. Notre époque a le droit de créer ses coutumes et de conclure des accords qui constitueront à leur tour les sources d’un droit international nouveau et renforcé’. Le juge Jackson a seulement oublié d’ajouter que le droit international étant par définition inachevé, la tâche des juges dans les procès ordinaires est désormais de rendre justice sans l’aide de lois positives et explicites, voire en outrepassant les limites que leur imposent ces lois. Le juge se trouve alors dans une situation délicate et il y a de fortes chances qu’il proteste que c’est l’affaire du législateur et non la sienne, de produire l’ ‘action singulière’ qu’on exige de lui. Et avant de conclure au succès ou à l’échec du procès de Jérusalem, il faut bien souligner que les juges étaient fermement convaincus qu’ils n’avaient pas le droit de devenir des législateurs, qu’ils étaient tenus de mener leur action dans le cadre de la loi israélienne d’une part, et de la jurisprudence, d’autre part ». Faire le lien avec Force de loide Derrida, concernant la manière dont la loi se crée et s’impose, et poser la question du fondement. « En résumé, le tribunal de Jérusalem a échoué dans la mesure où il ne s’est pas attaqué à trois questions fondamentales, pourtant bien connues et largement discutées depuis Nuremberg : le problème de l’affaiblissement de la justice lorsqu’elle est rendue par un tribunal de vainqueurs ; une définition valide du ‘crime contre l’humanité’ ; et la reconnaissance sans équivoque du criminel d’un nouveau type qui commet ce crime. Sur la première question, la justice a pâti plus gravement à Jérusalem qu’à Nuremberg parce que le tribunal n’a pas admis certains témoins de la défense. Tel fut le principal défaut du procès de Jérusalem du point de vu de l’exigence traditionnelle du procès équitable. De plus, s’il était sans doute inévitable au lendemain de la guerre que justice soit faite par les vainqueurs (à l’argument du juge Jackson selon lequel ‘les vainqueurs doivent juger les vaincus, ou alors il faut laisser les vaincus se juger eux-mêmes’ s’ajoutait le sentiment compréhensible des Alliés ‘qui avaient tout risqué [et]ne pouvaient admettre des pays neutres’ [Donnedieu de Vabres]), seize ans plus tard, dans de tout autres circonstances, le refus d’admettre des pays neutres n’avait plus aucun sens ».

« Mais le jugement refusa de laisser le caractère fondamental de ce crime être englouti dans un déluge d’atrocités, et il n’est pas tombé dans le piège de l’assimilation de ce crime aux crimes de guerre ordinaires. Ce qui, à Nuremberg, n’avait fait l’objet que d’une remarque occasionnelle et, si l’on peut dire, marginale – ‘les témoignages montrent que […]les meurtres de masses et les actes de cruauté n’avaient pas été perpétrés dans le seul but d’écraser l’opposition’ mais qu’ ‘ils faisaient partie d’un plan destiné à éliminer des populations entières’ – était au centre du procès de Jérusalem, pour la simple raison qu’Eichmann était accusé d’un crime contre le peuple juif, un crime qu’aucune considération utilitaire ne pouvait expliquer ; on avait assassiné des Juifs aux quatre coins de l’Europe, pas seulement à l’Est, et leur extermination n’avait rien à voir avec un désir d’expansion territoriale ‘à des fins de colonisation par les Allemands’. Le grand avantage d’un procès focalisé sur le crime perpétré contre le peuple juif était de faire apparaître – assez clairement pour qu’elle soit admise dans un futur code pénal international – la différence entre les ‘crimes de guerre’, comme fusiller des partisans et tuer des otages, et les ‘actes inhumains’, comme ‘expulser et anéantir’ des populations entières de manière à rendre possible la colonisation par un envahisseur. Il avait aussi l’avantage de clarifier la différence entre les ‘actes inhumains’ (dont le mobile, quoique criminel,  était connu, comme l’expansion par la colonisation) et le ‘crime contre l’humanité’, dont le mobile et le but étaient sans précédent. Mais à aucun moment du procès et nulle part dans le jugement, le tribunal de Jérusalem n’a mentionné ne serait-ce que la possibilité que l’extermination de groupes ethniques entiers – Juifs, Polonais ou Tsiganes – soit davantage qu’un crime contre le peuple juif, le peuple polonais ou le peuple tsigane, et que l’ordre international et l’humanité tout entière en soient gravement atteints et menacés. Cet échec était intimement lié à l’évidente incapacité rencontrée par les juges lorsqu’ils furent confrontés à la tâche qu’ils pouvaient le moins ignorer, la tâche de comprendre le criminel qu’ils étaient venus juger ». 

« L’ennui avait Eichmann, c’est précisément qu’il y en avait beaucoup qui lui ressemblaient et qui n’étaient ni pervers ni sadiques, qui étaient, et son encore, terriblement et effroyablement normaux. Du point de vue de nos institutions et de nos critères moraux de jugement, cette normalité était beaucoup plus terrifiante que toutes les atrocités réunies, car elle supposait – les accusés et leurs avocats le répétèrent mille fois à Nuremberg – que ce nouveau type de criminel, tout hostis humani generisqu’il soit, commet des crimes dans des circonstances telles qu’il lui est pour ainsi dire impossible de savoir ou de sentir qu’il fait le mal ». « Mais, bien que la mauvaise foi des accusés ait été manifeste la seule base à partir de laquelle il était effectivement possible de démontrer leur mauvaise conscience était le fait que les nazis, et particulièrement les organismes criminels auxquels appartenait Eichmann, avaient passé beaucoup de temps, pendant les derniers mois de la guerre, à détruire les preuves de leurs crimes. Et  une telle base était plutôt fragile. Elle prouvait seulement que la loi du meurtre de masse était encore trop nouvelle pour que les autres nations acceptent de la reconnaître ». La question se pose donc : « Un seul d’entre eux aurait-il souffert de mauvaise conscience s’ils avaient été victorieux ? ».

L’une des questions qui étaient en jeu lors du procès de Jérusalem était le présupposé commun à tous les systèmes juridiques modernes selon lequel il faut avoir l’intention de faire le mal pour commettre un crime. « Quand cette intention est absente, quand, pour une raison ou une autre, fût-ce l’aliénation morale, la faculté de distinguer le bien du mal est atteinte, nous pensons qu’il n’y a pas eu crime. Nous rejetons, et considérons comme barbares, les idées selon lesquelles ‘un grand crime est une offense contre la nature, de sorte que la terre elle-même crie vengeance ; que le mal viole l’harmonie naturelle que seul le châtiment peut rétablir ; qu’une collectivité lésée a le devoir à l’égard de l’ordre moral de châtier le criminel’ (Yosal Rogat). Et pourtant je pense pouvoir affirmer que c’est précisément sur la base de telles idées, oubliées depuis longtemps, qu’on a été conduit à traduire Eichmann en justice et qu’en réalité elles ont fourni la suprême justification pour la peine de mort. Parce qu’il avait été impliqué et avait joué un rôle central dans une entreprise dont le but avoué était l’élimination à tout jamais de certaines ‘races’ de la surface de la terre, il fallait l’éliminer. Et s’il est vrai qu’il faut ‘non seulement que justice soit faite mais que cela apparaisse’, alors la justice de ce qui a été fait à Jérusalem aurait éclaté aux yeux de tous si seulement les juges avaient osé s’adresser à l’accusé à peu près en ces termes : ‘Vous avez admis que le crime commis contre le peuple juif pendant la guerre était le plus grand crime de l’histoire et vous avez reconnu le rôle que vous y avez joué. Mais vous avez dit que vous n’avez jamais agi pour des raisons viles, que vous n’avez jamais eu envie de tuer qui que ce soit, que vous n’avez jamais haï les Juifs, et cependant que vous n’auriez pas pu agir autrement et que vous ne vous êtes pas senti coupable. Cela nous paraît difficile à croire, mais non impossible ; bien que peu nombreuses, il existe certaines preuves contre vous en matière de motivation et de conscience qui pourraient être établies sans doute possible. Vous avez dit aussi que votre rôle dans la Solution finale était dû au hasard et que n’importe qui ou presque aurait pu prendre votre place, de sorte que, de manière potentielle, presque tous les Allemands sont également coupables. Vous entendiez par là que si tout le monde, ou presque, est coupable, alors personne ne l’est. Il est vrai qu’une telle conclusion est fort répandue, mais nous ne sommes pas désireux de vous l’accorder. Et si vous ne comprenez pas nos objections, nous recommandons à votre attention l’histoire de Sodome et Gomorrhe dans la Bible, les deux villes voisines qui furent détruites par le feu venu du Ciel parce que tous ceux qui les habitaient étaient devenus également coupables. Mais, il faut le préciser, cette histoire n’a rien à voir avec la notion actuellement en vogue de ‘culpabilité collective’ selon laquelle les gens seraient, ou se sentiraient, coupables de choses faites en leur nom mais non pas par eux – de choses auxquelles ils n’ont pas participé et dont ils n’ont tiré aucun profit. En d’autres termes, devant la loi, la culpabilité et l’innocence sont des faits objectifs et même si quatre-vingts millions d’Allemands avaient fait comme vous, cela n’aurait pas été une excuse pour vous. Heureusement nous n’avons pas besoin d’aller jusque-là. Vous-même n’avez pas prétendu que ceux qui vivaient dans un Etat dont la finalité politique principale était de commettre des crimes inouïs étaient réellement coupables, mais qu’ils étaient des coupables en puissance. Et quelques soient les hasards des circonstances objectives ou subjectives qui vous ont poussé à devenir criminel, il y a un abîme entre l’actualité de ce que vous avez fait et la potentialité de ce que les autres auraient pu faire. Nous ne nous intéressons ici qu’à ce que vous avez fait et pas à l’éventualité de la nature non criminelle de votre vie intérieure ou de vos motivations, pas plus qu’aux potentialités criminelles de ceux qui vous entouraient. Vous avez raconté votre histoire comme celle de quelqu’un qui n’a pas eu de chance, et, connaissant les circonstances, nous sommes prêts à vous accorder, jusqu’à un certain point du moins, que si vous aviez bénéficié de circonstances plus favorables, vous n’auriez probablement jamais eu à comparaître devant nous ou devant une autre cour pénale. Supposons, pour les besoins de la cause, que seule la malchance a fait de vous un instrument consentant dans l’organisation du meurtre de masse ; il reste encore le fait que vous avez exécuté, et donc soutenu activement, une politique de meurtre de masse. Car la politique et l’école maternelle ne sont pas la même chose ; en politique obéissance et soutien ne font qu’un. Et puisque vous avez soutenu et exécuté une politique qui consistait à refuser de partager la terre avec le peuple juif et les peuples d’un certain nombre d’autres nations – comme si vous et vos supérieurs aviez le droit de décider qui doit et ne doit pas habiter le monde – nous estimons qu’on ne peut attendre de personne, c’est-à-dire d’aucun membre de l’espèce humaine, qu’il veuille partager la terre avec vous. C’est pour cette raison, et pour cette raison seule, que vous devez être pendus ». N’est-ce pas là la loi du Talion ?

Post-scriptum

Hannah Arendt interprète l’époque du régime hitlérien et des atrocités qui ont été commises dans son cadre en termes de « passé non maîtrisé », à la fois pour les Allemands, les Juifs et plus globalement le monde entier. Hannah Arendt a écarté la question posée par le procureur israélien au peuple juif (« pourquoi ne vous êtes vous pas révoltés ? ») car elle la considère comme « stupide et cruelle » au sens où elle fait abstraction des conditions qui ont été imposées aux Juifs. Elle répond aux critiques qui ont rapproché son livre de la théorie freudienne de la pulsion de mort, et qui ont prétendu qu’elle avait soutenu la thèse absurde selon laquelle les Juifs se seraient assassinés eux-mêmes. Elle souligne qu’il ne faut pas confondre le peuple juif avec ses dirigeants, et elle résume l’importance de cette distinction en reprenant les termes d’un ancien détenu de Theresienstadt : « Dans l’ensemble, le peuple juif s’est conduit de façon magnifique. Seuls ses dirigeants ont failli ». Elle explique également que certains sont allés jusqu’à lui reprocher de donner tant d’importance à Eichmann, et qu’il n’aurait même pas dû être autorisé à s’exprimer, que le procès, en d’autres termes, aurait dû se dérouler sans défense. 

Hannah Arendt évoquent un argument, défendu par certains radicaux, selon lequel le procès Eichmann ne traite pas simplement des actes d’un individu singulier assis sur le banc des accusés, mais du peuple allemand dans son ensemble, de l’antisémitisme en général, et même de la nature humaine. Eichmann critique l’attitude de ceux qui semblent ainsi vouloir trouver un « Eichmann au fonde chacun de nous ». « Si l’accusé est pris pour un symbole et le procès pour un prétexte à soulever des problèmes qui sont apparemment d’un intérêt plus grand que celui de l’innocence ou de la culpabilité d’une personne, alors la logique exige que nous nous inclinions devant la thèse d’Eichmann et de son avocat : il devait être cloué au pilori parce qu’il fallait un bouc émissaire non seulement pour la République fédérale allemande mais aussi pour l’ensemble des évènements et ce qui les a rendus possibles – l’antisémitisme, le gouvernement totalitaire, sans oublier l’espèce humaine et le péché originel. Inutile de dire que si j’avais partagé ce point de vue je ne serais jamais allée à Jérusalem. L’opinion que j’ai soutenue et que je soutiens encore est que ce procès devait avoir lieu dans l’intérêt de la justice et rien de plus. Je pense également que les juges avaient tout à fait raison de souligner dans leur verdict que ‘l’Etat d’Israël a été créé et reconnu comme l’Etat des Juifs’ et que cet Etat était donc habilité à juger un crime commis contre le peuple juif ; et, vu la confusion qui règne actuellement dans les milieux juridiques sur la signification et l’utilité du châtiment, je me suis réjouie que le jugement ait cité Grotius qui expliquait de son côté, en citant un auteur plus ancien, que  le châtiment est nécessaire ‘afin de défendre l’honneur ou l’autorité de celui qui a été lésé, afin que l’absence de châtiment n’entraîne pas sa dégradation’ ».

Hannah Arendt répète que le concept de banalité du mal possède une simple fonction descriptive, qu’elle l’a employé pour rendre compte d’ « un phénomène qui sautait aux yeux lors du procès. Eichmann n’était ni un Iago ni un Macbeth ;  et rien n’était plus éloigné de son esprit qu’une décision, comme chez Richard III, de faire la mal par principe. Mis à part un zèle extraordinaire à s’occuper de son avancement personnel, il n’avait aucun mobile. Et un zèle en soi n’était nullement criminel ; il n’aurait certainement jamais assassiné son supérieur pour prendre son poste. Simplement, il ne s’est jamais rendu compte de ce qu’il faisait, pour le dire de manière familière ». « Il n’était pas stupide. C’est la pure absence de pensée – ce qui n’est pas du tout la même chose que la stupidité – qui lui a permis de devenir un des plus grands criminels de son époque. Et si cela est ‘banal’ et même comique, si, avec la meilleure volonté du monde, on ne parvient pas à découvrir en Eichmann la moindre profondeur diabolique ou démoniaque, on ne dit pas pour autant, loin de là, que cela est ordinaire. Il n’est certainement pas si courant que, devant la mort et surtout au pied de l’échafaud, un homme soit capable de ne penser qu’à des phrases entendues toute sa vie aux enterrements et que ces ‘paroles élevées’ lui voilent complètement la réalité de sa propre mort. Qu’on puisse être à ce point éloigné de la réalité, à ce point dénué de pensée, que cela puisse faire plus de mal que tous les mauvais instincts réunis qui sont peut-être inhérents à l’homme – telle était effectivement la leçon qu’on pouvait apprendre à Jérusalem. Mais ce n’était qu’une leçon, ce n’était pas une explication du phénomène ni une théorie à ce sujet ».

Hannah Arendt note que le concept de « génocide », valable dans une certaine mesure en tant qu’il a été élaboré pour rendre compte d’un crime d’un genre inédit, n’est pas parfaitement adéquat « pour la simple raison que les massacres de peuple entiers ne sont pas sans précédents. Ils étaient courants dans l’Antiquité et des siècles de colonisation et d’impérialisme nous fournissent pléthore d’exemples de telles tentatives plus ou moins couronnées de succès. L’expression ‘massacres administratifs’ semble davantage correspondre à ce phénomène. «  Le tribunal reconnut dans le jugement qu’un tel crime ne pouvait être commis que par une bureaucratie gigantesque s’appuyant sur les moyens que le gouvernement mettait à sa disposition. Mais dans la mesure où ce crime reste un crime – ce qui est, bien sûr, la condition d’un procès – tous les rouages de la machine, si insignifiants soient-ils, redeviennent, dans un tribunal, des coupables, c’est-à-dire des êtres humains. Certes, l’accusé peut toujours maintenir, pour s’innocenter, qu’il a agi non en tant qu’homme mais en tant que simple fonctionnaire dont les fonctions auraient tout aussi bien pu être remplies par un autre ; c’est comme si un criminel, s’appuyant sur des statistiques – indiquant que tel nombre de crimes est commis chaque jour en tel endroit – et déclarait qu’il avait seulement accompli ce qui était statistiquement prévisible, que cet acte n’était le sien, et non celui d’un autre, que par le plus pur des hasards, puisque après tout il fallait bien que quelqu’un le commît. Certes, il importe aux sciences politiques et sociales de savoir qu’il est dans la nature même du gouvernement totalitaire, et peut-être est-ce la nature de toute bureaucratie, de transformer les hommes en fonctionnaires, en simples rouages de la machine administrative et, ainsi, de les déshumaniser. On peut longtemps discuter et avec profit du règne de Personne qui est la vérité de la forme politique connue sous le nom de bureaucratie. Il faut seulement avoir clairement à l’esprit que la justice ne peut prendre ces facteurs en considérations que dans la mesure où ils constituent des circonstances du crime – de même, en cas de vol, tient-on compte de la situation économique du voleur, sans qu’elle excuse le vol, ni a fortiorine l’absolve. Il est vrai que la psychologie, la sociologie modernes, sans parler de la bureaucratie moderne, nous ont bien habitués à évacuer la responsabilité de l’acteur pour ses actes en les expliquant par tel ou tel déterminisme. Que ces explications apparemment plus profondes des actions humaines soient justes ou pas, voilà qui est discutable. Mais ce qui est hors de discussion est qu’aucune procédure judiciaire ne serait possible sur ces bases, et qu’à l’aune de telles théories, la justice n’est pas du tout une institution moderne, elle est même tout à fait démodée ». 

Hannah revient sur les concepts problématiques d’ « actes d’Etat » et d’actes exécutés sur « ordre supérieur ». « La théorie de l’acte d’Etat repose sur l’argument selon lequel un Etat souverain ne peut en juger un autre, in parem non habet jurisdictionem. Mais dans la pratique, cet argument a déjà  été écarté à Nuremberg ; il était hors jeu dès le départ puisque, si on l’avait accepté, Hitler lui-même, seul vrai responsable dans tous les sens du terme, n’aurait pas pu être jugé – une telle situation aurait porté atteinte au sens le plus élémentaire de la justice. Mais un argument sans valeur sur le plan pratique n’est pas pour autant ruiné sur le plan théorique. Il ne suffit pas de dire, comme on le fait habituellement, que l’Allemagne du IIIèmeReich était dominée par une bande de criminels à qui l’on peut difficilement attribuer la souveraineté et la parité. Car, d’un côté, chacun sait que l’analogie avec la bande de criminels n’est valable que sur un plan tellement limité qu’elle finit par n’être pas valable du tout, et, de l’autre côté, il est incontestable que ces crimes furent commis dans le cadre d’un ordre ‘légal’. C’est d’ailleurs leur principale caractéristique ».  

Hannah Arendt avance l’hypothèse que derrière le concept d’acte d’Etat il y a la théorie de la raison d’Etat selon laquelle les actes d’Etat, qui est responsable de la survie d’un pays et des lois qui la garantissent, ne sont pas soumis aux mêmes règles  que les actes des citoyens du pays. « De même que l’Etat de droit, conçu pourtant afin d’éliminer la violence et la guerre de tous contre tous, a toujours besoin des instruments de la violence pour assurer sa propre existence, de même, un gouvernement peut se trouver dans l’obligation de commettre des actes qui sont généralement considérés comme des crimes afin d’assurer sa propre survie et celle de la légalité. Ce sont souvent ces raisons qu’on invoque pour justifier les guerres, mais un Etat peut commettre des actes criminels dans d’autres domaines  que celui des relations internationales, et l’histoire des pays civilisés en connaît plus d’un exemple – l’assassinat du duc d’Enghien par Napoléon, le meurtre du dirigeant socialiste Matteotti dont Mussolini lui-même fut probablement responsable ». 

La raison d’Etat  fait appel à la nécessité pour légitimer les crimes d’Etat « qui sont pleinement criminels en regard du système juridique en vigueur dans le pays où ils se produisent » mais qui sont considérés comme des mesures d’exception admises dans le  but de préserver le pouvoir et le système juridique en place. « Dans un système politico-juridique normal, ces crimes constituent des exceptions à la règle et ne sont pas passibles de châtiment (ils sont gerichtsfrei, selon la théorie juridique allemande) parce qu’il y va de l’existence de l’Etat même, et qu’aucune entité politique extérieure à l’Etat n’a le droit de dénier à celui-ci son droit à l’existence, ni de lui prescrire la façon de la préserver. Lorsque par contre un Etat est fondé sur des principes criminels – c’est ce que nous avons appris de l’histoire de la politique juive du IIIèmeReich – c’est l’inverse qui est vrai. C’est l’acte non criminel (tel que, par exemple, l’ordre de Himmler, à la fin de l’été 1944, de mettre un terme à la déportation des Juifs) qui devient une concession à la nécessité imposée à la réalité, en l’occurrence la défaite prévisible. C’est alors que la question se pose : quelle est la nature de la souveraineté d’une telle entité ? N’a-t-elle pas violé la parité (par in parem non habet jurisdictionem) que lui accorde le droit international ? Par in paremsignifie-t-il seulement les attributs secondaires de la souveraineté ? Ou est-ce qu’il implique également une égalité qualitative ou une similitude ? Peut-on appliquer le même principe indifféremment à un appareil gouvernemental où le crime et la violence sont des exceptions et des cas limites, et à un système politique qui légalise le crime et en fait une règle ? C’est peut-être le concept d’actes accomplis sur ordre supérieur qu’apparaît de façon encore plus frappante la véritable ampleur de l’inadéquation des concepts juridiques lorsqu’ils doivent s’appliquer aux actes criminels dont tous ces procès se sont occupés ». Le tribunal de Jérusalem a longuement cité les textes juridiques pénaux et militaires des pays civilisés, y compris ceux d’Allemagne, et a montré que tous stipulaient que nul n’est tenu d’obéir à des ordres manifestement criminels.

« Tout d’abord, nous devons rappeler que le rapport entre l’exception et la règle, d’une importance radicale pour reconnaître la nature criminelle d’un ordre exécuté par un subordonné, était inversé dans le cas des actes d’Eichmann. A partir de cet argument, on pourrait alors effectivement défendre le défaut d’obéissance d’Eichmann à certains ordres de Himmler, ou son obéissance à reculons : ils étaient manifestement des exceptions à la règle d’alors. Le jugement estima tout cela particulièrement accablant pour l’accusé, ce qui était certainement très compréhensible, mais pas très logique. On peut s’en apercevoir facilement à partir des pertinentes conclusions des tribunaux militaires israéliens, citées par les juges à l’appui de leurs thèses. Leur contenu était le suivant : il faut désobéir à un ordre ‘manifestement illégal’ ; l’illégalité de cet ordre ‘doit apparaître comme un drapeau noir planté dessus, comme un avertissement disant: interdit’. En d’autres termes, pour que le soldat le reconnaisse comme ‘manifestement illégal’, l’ordre doit violer, par sa nature inhabituelle, les principes du système juridique qui lui est familier ».  « Ce qui est frappant dans le raisonnement du tribunal israélien, est que le concept d’un sens de la justice ancré au fond du cœur de chaque homme n’est envisagé que comme substitut de la familiarité avec la loi. Sa plausibilité repose sur la supposition selon laquelle la loi ne ferait qu’exprimer ce que la conscience de chacun lui dicterait de toute façon. Si nous appliquons l’ensemble de ce raisonnement au cas Eichmann d’une manière significative, nous sommes tenus de conclure qu’Eichmann a pleinement agi dans le cadre du type de jugement qu’on pouvait attend de lui : il a agi selon la règle, il a examiné l’ordre qui lui était donné du point de vue de sa légalité ‘manifeste’, c’est-à-dire de sa régularité ; il n’avait pas besoin de s’en remettre à sa ‘conscience’ puisqu’il n’était pas de ceux qui ignorent les lois de son pays. C’était exactement le contraire ». Une autre raison qui fait que l’argument fondé sur la comparaison n’est pas entièrement satisfaisant est selon Hannah Arendt que les tribunaux ont l’habitude de considérer comme d’importantes circonstances atténuantes l’allégation d’ « ordres supérieurs ». « On ne pouvait cependant pas nier qu’il avait toujours agi selon des ‘ordres supérieurs’ et si les dispositions de la loi israélienne ordinaire lui avaient été appliquées, il aurait été très difficile de prononcer la peine maximale contre lui. La vérité c’est que, dans la théorie comme dans la pratique, la loi israélienne, tout comme la juridiction d’autres pays, est obligée d’admettre que le fait des ‘ordres supérieurs’, fussent-ils ‘manifestement’ illégaux, peut sérieusement perturber le fonctionnement normal de la conscience d’un homme. Ce n’est là qu’un exemple parmi d’autres qui démontre l’inadéquation du système juridique en vigueur et des concepts juridiques courants qui ont trait aux phénomènes de massacres administratifs organisés par l’appareil d’Etat. En examinant de plus près cette question, nous remarquerons assez facilement que, dans tous ces procès, les juges ne prononçaient en réalité de jugement que sur la base des actes monstrueux. En d’autres termes, ils jugeaient en quelque sorte librement sans s’appuyer vraiment sur les critères et les précédents juridiques qu’ils invoquaient avec plus ou moins de bonheur pour justifier leurs décisions ». 

Un autre problème fondamental se pose, selon Hannah Arendt, en arrière plan de ces procès, à savoir celui de « la nature et de la fonction du jugement ». « Dans tous ces procès où les accusés avaient commis des crimes ‘légaux’, nous avons exigé que les êtres humains soient capables de distinguer le bien du mal même lorsqu’ils n’ont que leur propre jugement pour guide et que ce jugement se trouve être en contradiction totale avec ce qu’ils doivent tenir pour l’opinion unanime de leur entourage […]. Ces hommes rares qui étaient encore capables de distinguer le bien du mal, ne le faisaient véritablement qu’à partir de leurs propres jugements, et cela librement ; il n’y avait aucune règle à laquelle obéir, sous laquelle ils auraient pu subsumer les cas particuliers auxquels ils étaient confrontés. Ils devaient se prononcer à chaque cas à mesure qu’il se présentait, car il n’y avait pas de règle pour ce qui est sans précédent ».  La controverse qu’a suscitée son livre montre, selon Hannah Arendt, à quel point ses contemporains sont troublés par la question du jugement. « L’argument selon lequel nous ne pouvons pas juger si nous n’étions pas présents et impliqués directement semble convaincre tout le monde, même s’il est évident qu’on ne pourrait jamais, si c’était vrai, ni rendre la justice ni écrire l’histoire ». « C’est la justice et non la miséricorde qui suppose le jugement, et il semble que rien ne fasse davantage l’unanimité de l’opinion publique que l’idée selon laquelle nul n’a le droit de juger un autre individu. Ce que l’opinion publique nous autorise à juger et même à condamner, ce sont des tendances, ou des groupes entiers – plus il y en a, mieux cela vaut –, des choses tellement générales qu’on ne peut plus faire de distinctions ni citer de noms ». « Fuir le domaine des faits vérifiables et de la responsabilité personnelle, voilà ce que recouvrent aussi les innombrables théories fondées sur des présomptions imprécises, abstraites et hypothétiques – du Zeitgeisau complexe d’Œdipe – théories tellement générales qu’elles expliquent et justifient n’importe quel acte ou événement : on n’envisage jamais d’alternative à ce qui s’est effectivement produit et personne n’aurait jamais pu agir autrement qu’il ne l’a fait. Parmi ces constructions qui ‘expliquent’ toutes choses en obscurcissant tous les détails, on trouve des notions comme la ‘mentalité de ghetto’ des Juifs européens ; ou la culpabilité collective du peuple allemand, tirée d’une interprétation ad hocde l’histoire de ce peuple ; ou l’affirmation tout aussi absurde de l’innocence collective du peuple juif. Tous ces clichés ont ceci en commun qu’ils rendent le jugement superflu, et qu’il n’y a aucun risque à la énoncer. Certes ceux qui ont été touchés de près par la catastrophe – les Juifs et les Allemands – hésitent, et on les comprend, à examiner de trop près le comportement des groupes et des personnes que l’ensemble de l’effondrement moral ne semblait pas, ou n’aurait pas dû, affecter – c’est-à-dire le comportement des Eglises chrétiennes, les dirigeants juifs, les conjurés de la conspiration contre Hitler du 20 juillet 1944 –, une telle hésitation, fort compréhensible, ne suffit pas à expliquer la réticence évidente et universelle à prononcer des jugements en termes de responsabilité morale individuelle ». 

Selon Hannah Arendt, la culpabilité collective n’existe pas plus que l’innocence collective, et s’il en était autrement on ne pourrait jamais juger coupable ou innocent aucun individu. Cela ne revient pas à nier l’existence de ce qu’on appelle la « responsabilité politique », qui est distincte de ce que l’individu membre du groupe a fait et ne peut donc être jugée en termes moraux ni conduite devant un tribunal criminel. Chaque gouvernement assume la responsabilité politique des faits et méfaits du gouvernement précédent et chaque nation des faits et méfaits de son passé.  Ainsi quand quelqu’un dit se sentir coupable de ce qu’a commis son père ou son peuple, ce ne peut être qu’en un sens métaphorique et cela n’a rien à voir avec la responsabilité politique. 

« Et le problème de la culpabilité, ou de l’innocence de l’individu, de la justice rendue à l’accusé et à la victime, sont les seules choses qui sont en jeu lors d’un procès criminel. Le procès Eichmann ne fut pas une exception, même si, dans ce cas, le tribunal fut confronté à un crime dont on ne trouvait pas d’exemple dans les textes juridiques, et à un type de criminel qu’aucun tribunal n’avait encore jamais rencontré, du moins avant les procès de Nuremberg. Dans quelle mesure le tribunal de Jérusalem a-t-il réussi à satisfaire les exigences de la justice, telle est la seule question dont traite le présent rapport ». 

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