Le Mythe de Sisyphe. Essai sur l’absurde, d’Albert Camus

Un raisonnement absurde

L’absurde et le suicide

La singularité de la démarche de Camus réside en ce qu’il fait de l’absurde non un aboutissement mais un point de départ.

« Il n’y a qu’un seul problème philosophique sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou non la peine d’être vécue,  c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie ». Elle est la plus fondamentale car la réponse qu’on y apporte engage notre vie : nulle autre idée peut ainsi nous pousser à mettre fin à nos jours simplement parce qu’on veut y mettre fin (quand à ceux qui sont prêts à sacrifier leur vie à une idée, c’est parce que cette idée constitue pour eux une raison du vivre si intense qu’ils sont prêts à tout lui sacrifier, même leur vie). La démarche qu’adopte Camus, contrairement à celle de Durkheim, n’aborde pas le suicide comme un fait social, mais souhaite réfléchir sur le « rapport entre la pensée individuelle et le suicide » : qu’est-ce qui peut bien se produire dans l’esprit d’un homme pour qu’il décide, à un moment T et alors qu’il n’y songeait pas jusqu’alors, de mettre fin à ses jours ? Car tout se joue dans l’esprit de l’homme : «Commencer à penser, c’est commencer d’être miné […]. Le ver se trouve au cœur de l’homme », et l’élément déclencheur, à supposer que l’on puisse l’isoler, n’est généralement pas de nature réfléchie, mais plutôt de l’ordre de l’impulsion. Le suicide succède à une prise de conscience de l’absurdité de la vie et à l’absence de raisons valables pour la continuer :«  Mourir volontairement suppose qu’on a reconnu, même instinctivement, le caractère dérisoire de cette habitude, l’absence de toute raison profonde de vivre, le caractère insensé de cette agitation quotidienne et l’inutilité de la souffrance ». Tout à coup, le monde, que l’inertie du quotidien et de l’habitude nous avait jusqu’alors rendu familier, se manifeste dans toute sa nature étrangère et inexplicable, injustifiable, et nous exile ainsi de notre propre vie.

→ La question que cet essai se propose d’aborder est donc la suivante : une fois reconnue l’absurdité de l’existence, le suicide peut-il se présenter comme une solution, voire comme le dénouement inévitable ? Une autre porte de sortie face à l’Absurde est l’esquiveque constitue l’espoird’une vie après la mort.

On peut remarquer que la plupart de ceux qui ont reconnu l’absurdité de la vie n’ont cependant pas suivi la logique de leur découverte jusqu’au suicide, car l’instinct de survie, qui précède la pensée, est une donnée fondamentale de notre nature d’êtres vivants : « Il est toujours aisé d’être logique. Il est presque impossible d’être logique jusqu’au bout […] : y a-t-il une logique jusqu’à la mort ? »

Les murs absurdes

Etant donné la nature insaisissable du sentiment de l’Absurde, Camus adopte une méthode d’analyse qui consiste à tenter d’esquisser quelques aspects caractéristiques de l’absurde en observant les attitudes, les réactions, les sentiments qu’il suscite, de saisir le « climat »qu’il génère car une part de vérité doit se dissimuler derrière ces apparences : « un homme se définit aussi bien par ses comédies que par ses élans sincères ».

L’expérience de l’Absurde peut surgir brusquement : un matin, la routine ne va plus de soi, le quotidien bien réglé par la force de l’habitude se fissure et dévoile son aveuglante contingence, et le rythme cadencé de l’existence se trouve entravé par le surgissement brutal de la conscience inquiète : « Un jour seulement, le ‘pourquoi’ s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement ».Après cette « épiphanie » (au sens que Joyce donne à ce terme), une alternative se dessine : soit l’esquive (l’oubli volontaire qui permet de retrouver l’insouciance de l’habitude), soit l’ « éveil définitif » qui débouche à son tour sur une seconde alternative : le suicide ou le rétablissement.

→ « De même et pour tous les jours d’une vie sans éclat, le temps nous porte. Mais un moment vient toujours où il faut le porter ». L’un des sentiments que génère l’absurde, c’est cette révolte face à la prise de conscience de mon irréductible inscription dans une temporalité bornée. Une autre expérience connexe est celle de l’inquiétante étrangeté du monde : ce qui nous paraissait jusqu’alors le plus familier, le plus maîtrisé, éclate soudain dans toute son inhumanité et son insaisissabilité : « cette épaisseur et cette étrangeté du monde, c’est l’absurde ». Cette sensation de malaise peut naître de n’importe qu’elle observation, y compris à la vue d’un homme qui téléphone en gesticulant et dont on n’entendrait pas la voix, ou face à la gestuelle mécanique et impersonnelle de l’OS : « Ce malaise devant l’inhumanité de l’homme même, cette incalculable chute devant l’image de ce que nous sommes, cette ‘nausée’ comme l’appelle un auteur de nos jours, c’est aussi l’absurde ». La mort, dont nul ne peut, à proprement parler, faire l’expérience (« L’horreur vient en réalité du caractère mathématique de l’évènement. Si le temps nous effraie, c’est qu’il fait la démonstration, la solution vient ensuite »), constitue elle aussi un catalyseur du sentiment de l’Absurde : en la pensant, nous prenons conscience de notre inutilité, de la contingence de notre existence : à quoi bon agir ? Au nom de quoi revendiquer la légitimité de tel ou tel principe moral, si notre existence est elle-même dépourvue de valeur ? Toutes ces évidences (le divorce irrémédiable entre le monde et l’esprit qui ne parvient pas à ramener celui-ci à l’unité du connu ; notre condition de mortels…) nous intéressent non en elles-mêmes mais en ce que nous les pensons la plupart du temps sans vraiment tirer les conséquences qui leurs sont consubstantielles : « nous vivons avec des idées qui, si nous les éprouvions vraiment, devraient bouleverser toute notre vie […] S’il fallait écrire la seule histoire significative de la pensée humaine, il faudrait faire celle de ses repentirs successifs et de ses impuissances ». La science me permet certes de saisir les phénomènes, de les énumérer, de les classer et de les organiser en usant de catégories et de représentations imagées (atomes, …), mais non d’appréhender quelque chose comme « le monde » → notre soif irrépressible de connaissance se heurte nécessairement aux « murs »d’incompréhensible qui composent le monde : « Ce monde en lui-même n’est pas raisonnable, c’est tout ce qu’on en peut dire. Mais ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme ». L’absurde n’est pas inhérent au monde, il est l’essence de mon rapport au monde.

L’expérience de l’absurde, des limites de la raison, est au cœur de nombreuses pensées (de Kierkegaard à Nietzsche, Heidegger…) qui, malgré leurs profondes divergences, se sont développées dans un climat commun. Pour Heidegger, l’essence de l’existence humaine est le souci, peur brève et fugace qui, une fois surgie à la conscience, se mue en angoisse face à laquelle le monde perd tout sens : « le monde ne peut plus rien offrir à l’homme angoissé ». La conscience est ainsi indissociable de l’absurde. Kierkegaard, de son côté, ne fait pas que découvrir l’absurde, il le vit. Les phénoménologues, en un sens, participent aussi, à leur façon, de cette expérience de l’absurde en ce qu’ils montrent le caractère foisonnant et remettent en question le pouvoir transcendant de la raison : « Penser, ce n’est plus unifier, rendre familière l’apparence sous le visage d’un grand principe. Penser, c’est réapprendre à voir, à être attentif, c’est diriger sa conscience, c’est faire de chaque idée et de chaque image, à la façon de Proust, un lieu privilégié ».

→ L’esprit est tiraillé par sa soif de comprendre, d’expliquer le monde, et bute sur les contradictions dans lesquelles la raison ne manque pas de tomber lorsqu’elle essaye d’appréhender le monde car celui-ci est un « immense irrationnel »« L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde ».

Le suicide philosophique

Après avoir tenté de circonscrire le climat généré par l’absurde, il faut tâcher de comprendre la réaction de ceux qui y sont confrontés qui ne peut être que la capitulation ou le dépassement : « Vivre sous ce ciel étouffant commande qu’on en sorte ou qu’on y reste. Il s’agit de savoir comment on en sort dans le premier cas et pourquoi on y reste dans le second ». Le constat de l’absurde ne s’attache pas à un fait isolé mais toujours à une comparaison  entre deux éléments, « entre un état de fait et une certaine réalité, entre une action et le monde qui la dépasse. L’absurde est essentiellement un divorce » : un acte peut-être jugé absurde si les intentions qui le commandent contrastent radicalement avec l’effet que l’acte doit produire ; un verdict peut être jugé absurde au vu des faits exposés lors du procès …

→ « Sur le plan de l’intelligence, je puis donc dire que l’absurde n’est pas dans l’homme (si une pareille métaphore pouvait avoir un sens), ni dans le monde, mais dans leur présence commune ». Mais si l’absurde est une donnée inhérente à notre existence, elle ne peut admettre le consentement : elle meurt du consentement, en ce qu’elle implique indissolublement l’ « absence d’espoir », l’ « insatisfaction consciente », et le « refus continuel » : « L’absurde n’a de sens que dans la mesure où l’on n’y consent pas ». Mais Camus constate que toutes les philosophies existentielles qui ont traité de l’absurde ont pourtant débouché sur une théorisation religieuse de l’évasion : « ils divinisent ce qui les écrase et trouve une raison d’espérer dans ce qui les démunit »[1]. Face à l’incompréhensibilité de l’Etre, devant le mur aveugle et sourd du monde sur lequel s’écrasent nos appels, les penseurs de l’absurde auxquels Camus se réfère choisissent le « saut »du « Credo quia absurdum ». Cette confusion entre l’absurde, l’irrationnel absolu et le divin se trouve de façon explicite sous la plume de Chestov : « La seule vraie issue est précisément là où il n’y a pas d’issue au jugement humain. Sion, qu’aurions-nous besoin de Dieu ? On ne se tourne vers Dieu que pour obtenir l’impossible. Quant au possible, les hommes y suffisent ». L’inhumanité de ce Dieu, son incompréhensibilité, fondent sa puissance aux yeux de cet auteur, comme de Jaspers. Ici, l’essence véritable de l’absurde est détournée, l’absurde « a perdu son vrai visage, son caractère humain et relatif pour entrer dans une éternité à la fois incompréhensible et satisfaisante. Si absurde il y a, c’est dans l’univers de l’homme. Dès l’instant  où sa notion se transforme en tremplin d’éternité, elle n’est plus liée à la lucidité humaine ». Le véritable esprit absurde reconnaît lui aussi la vanité de la raison, mais sans succomber à la tentation de la dérobade : il sait bien, lui, qu’il n’y a rien au-delà de la raison. L’absurde réside dans la relation équilibrée entre deux termes comparés, on ne peut, comme Chestov, le faire reposer dans l’un d’entre eux au détriment du second. Il n’est pas nécessaire de considérer, avec Chestov, que la raison est parfaitement vaine : elle a une efficacité limitée dans le domaine de l’expérience humaine. Kierkegaard, comme Chestov et Jaspers, « fait de l’absurde le critère de l’autre monde alors qu’il est seulement un résidu de l’expérience de ce monde ». Mais on ne peut rien tirer, rien déduirede l’absurde, pas même un espoir,  on ne peut que le constater, mais sans l’admettre : « la démesure ne justifie rien. Cela passe, dit-on, la mesure humaine, il faut donc que cela soit surhumain.  Mais ce ‘donc’ est de trop. Il n’y a point ici de certitude logique. Il n’y a point non plus de probabilité expérimentale. Tout ce que je puis dire, c’est qu’en effet cela passe ma mesure. Si je n’en tire pas une négation, du moins je ne veux rien fonder sur l’incompréhensible.  Je veux savoir si je puis vivre avec ce que je sais et avec cela seulement. On me dit encore que l’intelligence doit ici sacrifier son orgueil et la raison s’incliner. Mais si je reconnais les limites de la raison, je ne la nie pas pour autant, reconnaissant ses pouvoirs relatifs. Je veux seulement me tenir dans ce chemin moyen où l’intelligence peut rester claire »[2].

Sans porter sur l’attitude existentielle, Camus considère qu’elle est un « suicide philosophique »au sens où elle « se nie elle-même et tend à se surpasser dans ce qui fait sa négation ». Le but de cet essai et d’étudier une démarche de l’esprit qui consiste à partir du constat de l’absurdité du monde pour finalement lui trouver un sens. On peut trouver ce type de démarche chez certains penseurs religieux, mais également dans la phénoménologie, et Camus fait ici référence à Husserl. Le phénoménologue commence par rejeter la tendance synthétique de la raison qui veut ramener la complexité du réel à des catégories simples : penser, c’est réapprendre à voir le monde, il s’agit de le décrire tel qu’il est vécu et non de l’expliquer. La conscience vise (c’est son « intentionnalité ») l’objet et l’éclaire. Si la phénoménologie s’en tenait à faire de cette démarche une attitude psychologique visant à épuiser le réel faute de pouvoir l’expliquer pour au moins souligner l’intérêt que peut présenter la réalité pour la conscience, elle ne trahirait en rien l’esprit absurde. La vérité de l’objet, dans cette perspective, serait donc d’ordre psychologique. Mais dès lors qu’Husserl, loin de s’arrêter là, veut donner une portée métaphysique à cette démarche en considérant la vérité mise en évidence comme étant l’ « essence » de l’objet visé, alors il se sépare de l’esprit absurde. En évoquant ainsi l’existence de ces « essences extra-temporelles », Husserl « réintroduit dans le monde une sorte d’immanence fragmentaire qui restitue sa profondeur à l’univers ». De quel droit peut-il affirmer que « ce qui est vrai est vrai absolument, en soi ; la vérité est une ; identique à elle-même, quels que soient les êtres qui la perçoivent, hommes, monstres, anges ou dieux » ? Ainsi, de même que le philosophe religieux apaise son angoisse en s’abandonnant, dans un saut mystique, à l’irrationalité du monde qui exprime son origine divine, de même le philosophe abstrait esquive au final l’absurde en proclamant arbitrairement l’absolue rationalité du monde, là où l’esprit absurde ne cherche pas à apaiser son angoisse par une feinte métaphysique : « l’absurde, c’est la raison lucide qui constate ses limites », tandis que dans le monde d’Husserl, tout se clarifie et l’homme n’est donc plus habité par un appétit de familiarité, et que dans la pensée de Kierkegaard, l’homme doit renoncer au désir de clarté qui lui est inhérent pour pouvoir espérer atteindre la plénitude. L’absurde, lui, est irréductiblement tension et insatisfaction. Il faut l’assumer tel qu’il est, et se demander s’il permet qu’on lui survive ou bien si le suicide est le seul dénouement envisageable.

La liberté absurde

L’esprit absurde est donc inaltérable, sans compromis possible : « ces deux certitudes, mon appétit d’absolu et d’unité et l’irréductibilité de ce monde à un principe rationnel et raisonnable, je sais encore que je ne puis les concilier », d’où la tension irréductible qui caractérise l’Absurde. Et puisque c’est ma conscience qui fait que je peux ainsi m’insurger contre le monde (car il n’y a scandale que pour une conscience qui se scandalise), maintenir la tension inhérente à l’Absurde implique de maintenir la conscience dans son éveil et dans son opposition au monde. Et puisqu’on prend conscience de l’absurdité de la vie, on peut dire qu’ « elle sera d’autant mieux vécue qu’elle n’aura pas de sens ». L’attitude que commande l’Absurde, c’est la révolte, confrontation lucide avec l’obscurité du monde et de l’homme lui-même, « exigence d’une impossible transparence », conscience désespérée du destin qui lui incombe. La révolte étant défi, elle ne peut recourir au suicide qui est acceptation, résignation, il supprime l’absurde avec la mort de l’individu conscient. La révolte ne peut être que « conscience et refus de la mort ».

Camus décrit comme une illusion de liberté la situation de l’individu avant l’expérience de l’Absurde : il donne des buts à son action, fait des projets d’avenir. Puis l’Absurde vient balayer ce rapport à la vie en ce qu’il me ramène irrémédiablement à ma mortalité qui me fait apparaître ma condition comme régie non pas par la liberté, mais par la servitude. L’homme absurde prend conscience que sa croyance en la liberté humaine faisait partie de ses préjugés qu’une société alimente et que ses membres partagent, ce en quoi elle constituait finalement une forme d’esclavage puisqu’elle l’obligeait à se conformer à certaines exigences préétablies (être un bon père de famille, un bon travailleur,… un bon garçon de café dirait Sartre[3] !) : « ainsi, l’homme absurde comprend qu’il n’était pas réellement libre », qu’il ne faisait jusqu’alors que se donner l’illusion de l’être en donnant un but et un sens à ses actions. Cette attitude qui consiste à « prendre au sérieux la liberté de l’homme »Tel le mystique qui, s’abandonnant corps et âme à leur dieu, se trouvent libérés à l’égard d’eux-mêmes, l’homme absurde se sent libre vis-à-vis des règles communes. Il partage aussi un certain point commun avec les esclaves dans l’Antiquité, dans la mesure où ils ne s’appartenaient pas, jouissaient d’une forme de liberté qui est celle de l’irresponsabilité. Après la prise de conscience de la mortalité et donc de l’absurdité de ma condition, à les illusions de liberté passées ne résistent pas, l’homme absurde est soudain envahi par l’évidence d’une véritable liberté qui elle résiste à la finitude humaine : celle du « condamné à mort devant qui s’ouvrent les portes de la prison par une certaine petite aube, cet incroyable désintéressement à l’égard de tout, sauf de la flamme pure de la vie, la mort et l’absurde sont ici, on le sent bien, les principes de la seule liberté raisonnable : celle qu’un cœur humain peut éprouver et vivre ». C’est à l’homme absurde de décider s’il souhaite ou non vivre dans ce monde sans espoir, c’est-à-dire mener une vie d’ « indifférence à l’avenir et [de] passion d’épuiser tout ce qui est donné ». Croire à l’absurde, c’est « remplacer la qualité des expériences par la quantité », autrement dit se donner pour mot d’ordre « vivre le plus », ce qui ne revient en rien à une attitude hédoniste ou cynique qui se moquerait des valeurs morales puisque pour Camus « la morale d’un homme, son échelle de valeurs n’ont de sens que par la quantité et la variété d’expériences qu’il lui a été donné d’accumuler ». Vivre le plus, c’est « être en face du monde le plus souvent possible »,« sentir sa vie, sa révolte, sa liberté » le plus souvent possible. Nulle échelle de valeurs n’est ici nécessaire, et la seule barrière qui s’élève encore devant l’homme absurde est la mort, qu’il ne choisit pas, ni même la date contingente de cette mort (le suicide étant exclut par la logique de l’absurde).

→ Trois sentiments découlent donc de l’expérience de l’absurde : « ma révolte, ma liberté et ma passion ». Loin d’inciter au suicide, il devient, si on tire jusqu’au bout se conséquences sans dénaturer son essence, « règle de vie ».

L’homme absurde

L’attitude de l’homme absurde est à la fois inspirée de l’épicurisme (« vivre sans appel ») et du stoïcisme (« se suffire de ce qu’il a »). Il n’a pas à se référer à une morale existante car il n’a pas à justifier ses actes : il est innocent, mais cette innocence, loin d’être un atout, est un fardeau qu’il subit sans l’avoir choisi car en elle repose « pouvoir impuni de malfaire » → Ainsi, « l’absurde ne délivre pas, il lie ». En l’absence de Dieu pour distinguer le Bien du Mal, « tout est permis ». Ce qui ne veut pas dire que l’homme absurde peut faire tout ce qui lui passe par la tête, mais uniquement que les conséquences de n’importe quel acte sont équivalentes, ce que ne peut admettre la morale qui au contraire juge de la valeur d’un acte en fonction de ses conséquences. Pour l’homme absurde, « il peut y avoir des responsables, il n’y a pas de coupables », puisque la culpabilité implique un jugement de valeur dénonçant la malignité de l’acte, or il ,n’y a aucune échelle de valeurs préétablie à laquelle l’homme absurde puisse se référer, et lui-même ne peut faire surgir de l’ « ordre déraisonnable »du monde un ensemble de règles éthiques. Il ne peut que se référer à l’exemple d’autres individus ayant vécu l’absurde, sans pour autant les prendre pour modèle. Camus choisit comme exemples des individus qui s’épuisent dans le monde de l’absurde où il n’y a ni avenir, ni espoir 

Le Don Juanisme

Don Juan n’a rien d’un vulgaire coureur de jupon : il ne cherche pas à conquérir l’amour total en multipliant les conquêtes. Son rire témoigne qu’il a conscience de l’absurde, c’est pourquoi on ne peut l’imaginer triste : il n’espère rien, cette vie le comble, car « pour qui cherche la quantité des joies, seule l’efficacité compte ». Il développe une éthique de la quantité parce qu’il ne croit pas au sens profond des choses. Il refuse la conception traditionnelle de l’amour comme lien exclusif qui nous lie indissolublement à un être, pour lui il s’agit avant tout d’un sentiment singulier et il est illusoire de vouloir classer sous une appellation unique la pluralité irréductible des expériences amoureuses : « il n’y a d’amour généreux que celui qui se sait en même temps passager et singulier ».

La Comédie

Le destin du comédien semble propre à attirer l’homme absurde, en ce qu’il lui offre la possibilité de « pénétrer dans toutes ces vies, les éprouver dans leur diversité »en les jouant au lieu de se contenter, en simple spectateur, d’admirer le jeu depuis son siège : « l’acteur vis dans le périssable », mais son métier lui permet d’expérimenter l’éphémérité de toute gloire, et par là d’apprendre à vivre le présent intensément :« De toutes les gloires, la moins trompeuse est celle qui se vit ». Là où l’écrivain nourrit encore l’espoir de transmettre un peu de lui-même à la postérité à travers ses œuvres, l’acteur est sans illusions : il incarne l’espace de quelques heures des personnages au destin  illustre qui vivent et meurent sur les planches, pour disparaître  une fois le rideau baissé, et dans sa course précipitée, il fait jaillir et s’épuiser un destin que le spectateur mettra toute une vie à accomplir, s’il arrive à le mener à son terme. Dans l’univers théâtral, où règne l’apparence, le corps est mis à l’honneur et c’est par lui (les gestes, les mimiques, les costumes) que l’essentiel est exprimé : colère, folie, désespoir … . Ainsi, l’acteur incarne la contradiction absurde en aspirant à incarner inlassablement une multiplicité d’âmes ce qui explique la méfiance de l’Eglise à l’égard de ce métier .Comme le dit Nietzsche, « ce qui importe ce n’est pas la vie éternelle, mais l’éternelle vivacité », et l’acteur savait qu’en choisissant ce métier il se damnait aux yeux de l’Eglise.

La Conquête

Le conquérant moderne n’est pas celui qui collectionne les victoires et les territoires : il sait que toute gloire est passagère, et que seuls les individus, fragiles et mortels, valent la peine qu’on leur dédit notre combat →« Entre l’histoire et l’éternel, j’ai choisi l’histoire parce que j’aime les certitudes. D’elles du moins, je suis certain et comment nier cette force qui m’écrase ? […]. Il vient toujours un temps où il faut choisir entre la contemplation et l’action[4]. Cela s’appelle devenir un homme […]. Il faut vivre avec le temps et mourir avec lui ou s’y soustraire pour une plus grande vie […], et privé de l’éternel, je veux m’allier au temps […]. Même humiliée, la chair est ma seule certitude […]. Voilà pourquoi j’ai choisi cet effort absurde et sans portée. Voilà pourquoi je suis du côté de la lutte. […] [La grandeur] est dans la protestation et le sacrifice sans avenir[5][…]. J’installe ma lucidité au milieu de ce qui la nie. J’exalte l’homme devant ce qui l’écrase, et ma  liberté, ma révolte et ma passion se rejoignent alors dans cette tension, cette clairvoyance et cette répétition démesurée. Oui, l’homme est sa propre fin. Et il est sa seule fin. S’il veut être quelque chose, c’est dans cette vie […]. Visages tendus, fraternité menacée, amitié si forte et si pudique des hommes entre eux, ce sont les vraies richesses puisqu’elles sont périssables […] : rien ne dure du conquérant et pas même ses doctrines[6] ».

→ Camus ne produit ici aucun jugement de valeur, ni ne propose des modèles : il dessine des « types » qui jouent l’absurde à l’extrême, incarnent un rôle et que tout homme peut endosser pour peu qu’il fasse tomber les masques, les écrans protecteurs, les illusions ouatées, pour regarder en face l’Absurde de sa condition. Camus en vient pour finir à la figure absurde par excellence : celle du créateur. D’où la référence finale à Nietzsche : « On ne mérite nullement un privilège sur terre et dans le ciel, lorsque l’on a mené sa chère petite douceur de mouton jusqu’à la perfection; on n’en continue pas moins à être, au meilleur cas, un cher petit mouton absurde, avec des cornes, et rien de plus – en admettant que l’on ne crève pas de vanité et que l’on ne provoque pas de scandale par ses attitudes de juge »(Volonté de Puissance, Livre II, §117).

La création absurde

Philosophie et roman

L’absurde est irréductible à un chemin de croix : il est un combat qui procure une certaine joie : « La conquête ou le jeu, l’amour innombrable, la révolte absurde, ce sont des hommages que l’homme rend à sa dignité dans une campagne où il est d’avance vaincu ». Et de toutes les expériences absurdes, la création est celle qui procure la plus grande joie. L’œuvre d’art est absurde, et elle rend visible aux yeux d’autrui l’impasse dans laquelle l’homme est plongé par sa condition. Pour Camus, « l’œuvre d’art naît du renoncement de l’intelligence à raisonner le concret », elle marque le triomphe du charnel qui se donne à voir dans sa nudité, sans tenter d’y surajouter un sens supérieur : elle n’est en cela porteuse d’aucune consolation→ « L’œuvre absurde illustre le renoncement de la pensée à ses prestiges et la résignation à n’être plus que l’intelligence qui met en œuvre les apparences et couvre d’images ce qui n’a pas de raison. Si le monde était clair, l’art ne serait pas ».

L’opposition entre l’art et la littérature est plus que discutable : « Les grands romanciers sont des romanciers philosophes, c’est-à-dire le contraire d’écrivains à thèse »en ce qu’ils écrivent « en images plutôt qu’en raisonnements », et Camus range parmi eux Melville, Balzac, Sade Malraux, Dostoïevski, Kafka… Ils incarnent l’expression la plus éloquente de l’Absurde, car leur style témoigne de la vanité, de l’inefficacité de toute tentative d’explication, et d’une valorisation résolue de la seule certitude qui est l’apparence sensible. Mais reste à savoir si je puis, au sein de la création, résister à la tentation de l’explication qui se fait prégnante et demeurer fidèle à l’Absurde. Le conquérant doit toujours garder à l’esprit le caractère insensé, inutile, de sa vie et de son destin, et non y consentir, encore moins s’y complaire.

Kirilov

Dostoïevski, dans ses romans et ses réflexions, théorise le suicide logique : « En ma qualité indiscutable de plaignant et de répondant, de juge et d’accusé, je condamne cette nature qui, avec un si impudent sans-gêne, m’a fait naître pour souffrir – je la condamne à être anéantie avec moi ». Kirilov reprend ce raisonnement à son compte, puisqu’il est convaincu de la non-existence de Dieu et en déduit logiquement l’absurdité de son existence qu’il veut supprimer car l’idée du suicide, elle, lui appartient pleinement et lui permet de s’élever au-dessus de cette condition : « Je me tuerai pour affirmer mon insubordination, ma nouvelle et terrible liberté », car par ce suicide il s’élève au rang de dieu. Le Christ est l’incarnation même du drame absurde auquel se résume l’existence humaine, en ce que, mourant pour un mensonge, il n’était pas Dieu-homme, mais s’est auto-constituer homme-dieu : il s’agit d’une divinité parfaitement immanente, qui n’est autre que la liberté. Si Kirilov choisit le suicide bien qu’il ait conscience de cette vérité, c’est parce qu’il compte, par sa mort, aider ses semblables à prendre à leur tour conscience de l’absurdité de leur condition et de leur liberté. Ainsi eux, du moins, pourront vivre comme des dieux : « Moi, je suis malheureux parce que je suis obligéd’affirmer ma liberté ». Et pourtant Dostoïevski finit par trahir la conscience de l’absurde, en reconnaissant l’immortalité de l’âme : « Si la foi en l’immortalité est si nécessaire à l’être humain (que sans elle il en vienne à se tuer) c’est donc qu’elle est l’état normal de l’humanité. Puisqu’il en est ainsi, l’immortalité de l’âme humaine existe sans aucun doute », c’est pourquoi Camus précise : « Ce n’est pas d’une œuvre absurde qu’il s’agit ici, mais d’une œuvre qui pose le problème absurde », parce qu’il répond par l’humiliation alors qu’aucune réponse ne peut être apportée à l’absurde.

La création sans lendemain

Le fait que tant d’auteurs ayant emprunté le chemin de l’absurde finissent par s’en détourner en réintroduisant certains espoirs montre toute la difficulté de maintenir sur le long terme l’ « ascèse »absurde.

« Travailler et créer ‘pour rien’, sculpter dans l’argile, savoir que sa création n’a pas d’avenir, voir son œuvre détruite en un jour en étant conscient que, profondément, cela n’a pas plus d’importance que de bâtir pour des siècles, c’est la sagesse difficile que la pensée absurde autorise. Mener de front ces deux tâches, nier d’un côté et exalter de l’autre, c’est la voie qui s’ouvre au créateur absurde ». Le roman absurde ne saurait être un roman à thèse, car il ne prétend pas se satisfaire d’un savoir qu’il est persuadé de détenir et dont il se glorifie : « Le roman à thèse, l’œuvre qui prouve, la plus haïssable de toutes, est celle qui le plus souvent s’inspire d’une pensée satisfaite. La vérité qu’on croit détenir, on la démontre. Mais ce sont là des idées qu’on met en marche, et les idées sont le contraire de la pensée »[7]→ La véritable création absurde doit déboucher sur la « révolte, la liberté et la diversité ».

Le mythe de Sisyphe

Sisyphe, condamné par les dieux à pousser inlassablement un rocher jusqu’au sommet d’une colline pour le voir retomber aussitôt une fois arrivé en haut, subit un terrible châtiment qui consiste à accomplir sans aucun espoir de repos, d’accomplissement définitif, de salut, un travail inutile. Il est en cela, aux yeux de Camus, le héros absurde par excellence. Dans l’intervalle où il doit redescendre, harassé, la colline pour rejoindre son rocher, il prend conscience de l’absurdité de sa condition, et si, certains jours, un désespoir infini peut l’envahir, « il faut s’imaginer Sisyphe heureux », Sisyphe songeant avec joie que son destin lui appartient, 

Appendice : L’espoir et l’absurde dans l’œuvre de Franz Kafka

Si Le Procès est l’œuvre absurde par excellence, c’est parce qu’il met en scène un décalage surprenant, inquiétant, entre l’incongruité de ce qui arrive à K. et le naturel avec lequel le personnage finit par l’accepter. Même lorsqu’il se bat pour faire reconnaître son innocence, il ne fait preuve d’aucune  surprise face aux situations étranges auxquelles il est confronté. Son œuvre est tissée de paradoxes, de tensions « entre le naturel et l’extraordinaire, l’individu et l’universel, le tragique et le quotidien, l’absurde et le logique ». Dans ses romans, deux univers s’entrelacent : celui du quotidien, et celui de l’inquiétude surnaturelle.« L’absurde, c’est que ce soit l’âme de ce corps qui le dépasse si démesurément ». Mais toujours, à un moment donné, les héros de Kafka quittent les sentiers de l’absurde lorsque des espoirs et des échappatoires se glissent subrepticement dans leur univers. Là où Le Procèsfait saillir le problème de l’absurde sans y répondre, puisque la fin ne conclut pas vraiment, Le Château débouche sur une acceptation de l’absurde qui n’est pas sans faire écho au propos de Kierkegaard : « Ce remède subtil qui nous fait aimer ce qui nous écrase et fait naître l’espoir dans un monde sans issue, ce ‘saut’ brusque par quoi tout se trouve changé, c’est le secret de la révolution existentielle et du Châteaului-même ». Ne parvenant pas, malgré tous ses efforts, à se faire adopter par le château, l’arpenteur décide de se rapprocher des sœurs de Barnabé parce que sa famille et la seule qui soit ostracisée par le château et le village : « L’ultime tentative de l’arpenteur, c’est de retrouver Dieu à travers ce qui le nie, de le reconnaître […] derrière les visages vides et hideux de son  indifférence, de son injustice et de sa haine ». Ici l’œuvre trahit l’absurde parce qu’elle cherche à expliquer la condition absurde et à donner sens à l’existence, elle retombe donc dans l’illusion.

→ « Kafka refuse à son dieu la grandeur morale, l’évidence, la bonté, la cohérence, mais c’est pour mieux se jeter dans ses bras. L’absurde est reconnu, accepté, l’homme s’y résigne et dès cet instant, nous savons qu’il n’est plus l’absurde. Dans les limites de la condition humaine, quel plus grand espoir que celui qui permet d’échapper à cette condition ? Je le vois une fois de plus, la pensée existentielle, contre l’opinion courante, est pétrie d’une espérance démesurée, celle-là même qui, avec le christianisme primitif et l’annonce de la bonne nouvelle, a soulevé le monde ancien ».


[1]Voir en quoi l’existentialisme sartrien n’échappe pas à cet écueil, ce que l’on constate en étudiant L’Etre et le Néant et si on le met en parallèle avec la Critique de la raison dialectique.

[2]A relier avec les considérations de L’Homme révoltéconcernant la « pensée de midi », la nécessité pour l’homme, étant donné sa condition, de demeurer dans une pensée de la mesure se gardant de tout extrême meurtrier, et avec l’idée que l’absurdité de notre condition ne peut en rien constituer une justification pour l’action.

[3]Analyser les pages 82-85 et les mettre en parallèles avec les positions que développe Sartre dans L’Etre et le néantsur la liberté du pour-soi qu’est l’homme, sur l’esprit de sérieux, sur l’absurde et la nausée, pour voir les points communs et les différences. Voir aussi la recension de la Nauséeque Camus a rédigée dans  l’Alger Républicain du 20 octobre 1938.

[4]Cette remarque témoigne assurément d’un choix vécu : Camus ne publie-t-il pas cet essai au moment même où il entre en Résistance ?

[5]A relier à la problématique de L’Homme révolté : si l’homme veut accomplir quelque chose, c’est dans cette vie, hic et nunc, et non dans un au-delà dont on ignore tout, jusqu’à son existence … ni même, pourrait-on ajouter en référence à l’essai de 1951, dans une improbable « fin de l’histoire » qui ne serait finalement rien de plus qu’une apocalypse sécularisée.

[6]Idée incompatible avec le messianisme marxiste, comme avec tout dogme qui tue au nom de la vérité qu’il détient et qu’il se donne pour mission d’accomplir.

[7]Ce en quoi l’auteur de roman à thèse est finalement plus proche de l’idéologue que de l’artiste absurde. 



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