Lettres à un ami allemand d’Albert Camus

            Les trois premières ont été publiées clandestinement sous l’Occupation (entre 1943 et 1945), la dernière est inédite jusqu’à la Libération. Camus ne condamne en rien les Allemands et n’éprouve aucune haine à leur égard (le « vous » désigne les nazis, et le « nous », bien souvent, désigne les Européens libres : ce sont donc deux états d’esprit, et non deux nations, qui sont opposés). Il définit son teste comme un « document de la lutte contre la violence ».Il s’agit d’« écrits de circonstances », adressée à un ami fictif avec lequel il a partagé certaines conceptions (reconnaissance de l’absurde, inspiration de la pensée de Nietzsche autour de l’idée qu’il n’y a pas de sens supérieur inscrit dans les choses) mais dont il a tiré une morale différente : tandis que l’Allemand en conclut que tout est permis et qu’au nom de la nation, il peut user de violence et soumettre les autres pays. De l’absurdité et de l’injustice de leur condition, l’ami français conclut au contraire que pour « rester fidèle à la terre » (selon le mot de Nietzsche), les hommes ne doivent pas accroître le malheur de l’homme par des souffrances supplémentaires et doivent affirmer la justice et leur solidarité. Mais Camus n’a rien d’une belle âme ou d’un apôtre aveugle de la non-violence : il renonce ici à son pacifisme pour entrer en résistance, mais il ne veut recourir qu’à une violence mûrement réfléchie et pesée, contre l’injustice et l’oppression, et en aucun cas à une violence débridée, impulsive et aveugle.

Ces lettres sont aussi l’occasion de définir des valeurs communes afin de dépasser l’absurde. Il ne s’agit plus de se révolter contre les autres, mais avec eux, d’entreprendre une révolte fondée sur notre identité de destin

Première lettre

Face au constat de l’absurdité du monde, l’interlocuteur allemand se rattache à un point de sens, la nation, et se dit prêt à tout lui sacrifier. Camus lui rétorque que nul but ne justifie qu’on use pour l’atteindre de n’importe quel moyen. Il est des moyens qui aviliraient la fin, trahiraient sa noblesse :« Il est des moyens qui ne s’excusent pas. Et je voudrais pouvoir aimer mon pays tout en aimant la justice. Je ne veux pas pour lui de n’importe quelle grandeur, fusse celle du sang et du mensonge ». Recourir à des moyens injustes au nom de la gloire nationale, n’est-ce pas faire de la nation victorieuse une nation injuste ? Et pourquoi dès lors se battre pour une telle nation ? Camus se propose de définir un patriotisme, un amour de la patrie, qui ne soit pas opposé à la justice mais qui en soit indissociable. La patrie n’est pas un absolu, on l’aime comme un être dont on dénonce d’autant plus volontiers les défauts, les injustices, qu’on l’aime et qu’on le veut radieux. Quelle plus grande preuve d’amour national, quel plus grand sacrifice, que d’apprendre à vaincre son horreur de la guerre au nom de la justice, à se vaincre soi-même sans se trahir ? La guerre ne requiert pas un courage démesuré de la part de l’Allemand car celui-ci s’y prépare depuis des années, animé par son désir de vengeance et de domination, il n’a qu’à laisser parler son instinct belliqueux.  Mais pour Camus (et les Résistants qui sont en arrière-plan), la chose est autrement plus complexe, déchirante, parce qu’il adopte une approche réfléchie de la guerre, et tout en sachant par là que « la haine et la violence sont choses vaines par elles-mêmes »et que la guerre n’a aucun sens en elle-même, il doit se résoudre, après réflexion, à s’engager dans la guerre pour sauver les hommes, les valeurs et l’avenir qui valent la peine qu’on meurt pour eux : « Nous avons eu à vaincre notre goût de l’homme, l’image que nous nous faisions d’un destin pacifique, cette conviction profonde où nous étions qu’aucune victoire ne paie, alors que toute mutilation de l’homme est sans retour ». L’exemple déplorable de l’Allemand nous donne une illustration privilégiée de ce que l’instinct et le mépris de l’intelligence peuvent produire : il résonne comme un avertissement. Ainsi, les Français ont peut-être subi la défaite car fasse à l’offensive brutale de l’armée allemande, ils ont pris le temps de la réflexion, ils ont médité les choix qui s’offraient à eux afin de savoir, avant d’agir, ce qu’il fallait faire pour rester justes, pour ne pas s’abaisser, en s’adonnant eux-mêmes à une violence barbare, au niveau de l’ennemi. Les Français peuvent dès lors considérer qu’ils sont « entrés dans cette guerre les mains pures – de la pureté des victimes et des convaincus – et que nous allons en sortir les mains pures – mais de la pureté, cette fois, d’une grande victoire remportée contre l’injustice et contre nous-mêmes ». Camus n’a donc rien de la belle âme à laquelle d’aucuns le comparent (il ne s’exprime pas « par-dessus la mêlée, mais dans la mêlée elle-même ») : il s’agit pour lui de prendre ses responsabilités en s’engageant dans la guerre mais pour de bonnes raisons, qui ne peuvent apparaître qu’à celui qui a murement médité la question : l’entrée en résistance est ainsi lavée de toute compromission dans la violence débridée de la logique de guerre, parce que les Résistants se battent non pour dominer et avilir un autre peuple, mais pour défendre la justice et la vérité, pour que la violence aveugle ne triomphe pas : « Nous y avons appris que contrairement à ce que nous pensions parfois, l’esprit ne peut rien contre l’épée, mais que l’esprit uni à l’épée est le vainqueur éternel de l’épée tirée pour elle-même ».

« Nous luttons pour cette nuance qui sépare le sacrifice de la mystique, l’énergie de la violence, la force de la cruauté, pour cette plus faible nuance encore qui sépare le faux du vrai et l’homme que nous espérons des dieux lâches que vous révérez » : les intentions et les valeurs divergentes qui opposent les deux camps changent radicalement le sens de leur combat : tandis que l’ami allemand se dédie aveuglément à des idéaux nationalistes obscurs et chimériques (la race arienne), les Résistants français sont prêts à donner leur vie pour permettent à leurs frères de retrouver la justice et la liberté dans l’existence ; l’ami allemand use de la brutalité irréfléchie de ceux que la violence incite à toujours plus de barbarie, mais les Résistants s’emplissent d’une énergie qui, contrairement à la violence, à pour visée finale non la destruction pour elle-même, mais la création d’une nouvelle société (l’idée d’un « nouveau contrat social » est chère à Camus ) ; alors que les nazis sont obsédés par une idéologie mensongère et vénèrent des idoles méprisables (le Führer, la race arienne), ce sont pour les hommes, pour leurs frères de souffrances, que les Résistants prennent les armes.

Deuxième lettre

Camus répond à l’accusation élevée par l’ami allemand contre les intellectuels français qu’il accuse de préférer des idées abstraites (la vérité, le désespoir…) à leur pays. Il montre que la question est mal posée car elle est présentée sous forme d’un dilemme : il faudrait ainsi choisir entre le patriotisme et les valeurs universelles. Mais l’auteur montre au contraire que les Résistants refusent de se vouer à un pays injuste et indigne : ils veulent aimer la France mais « dans la justice […] dans la vérité et dans l’espoir », se battre et vaincre pour elle parce qu’ils veulent par là rester fidèles à l’image qu’il se font du pays qu’ils défendent et qu’il va leur falloir reconstruire : « Nous nous faisions de notre pays une idée qui le mettait à sa place, au milieu d’autres grandeurs, l’amitié, l’homme, le bonheur, notre désir de justice […]. Vous combattez au contraire contre toute cette part de l’homme qui n’est pas la patrie ». La guerre dans laquelle les Résistants se lancent, est une guerre autrement plus noble que celle orchestrée par les Allemands et qui ne jure que par la violence et l’instinct meurtrier. La guerre des Français, elle, est le fruit d’un choix libre et médité d’hommes libres et prêts à tout sacrifier pour défendre leur idéal de justice et de liberté : le Résistant prend part à une « guerre qu’il s’est donnée à lui-même, qu’il n’a pas reçue de gouvernements imbéciles ou lâches, celle où il s’est retrouvé et où il lutte pour une certaine idée qu’il s’est faite de lui-même ».

Troisième lettre

Camus reproche aux nazis d’avoir perverti jusqu’au langage et aux idéaux : ils se sont emparés de l’idée d’Europe pour l’annexer à leur propagande belliqueuse et en faire le symbole d’un empire de la servitude. Camus entend donc restituer à l’Europe sa véritable identité en soulignant la richesse de sa culture, sa beauté, ses traditions millénaires qui confèrent à ses peuples une appartenance commune et le socle d’une solidarité qu’il faut défendre et sans cesse recommencer (il prépare ici l’idée d’une solidarité européenne qu’il faudra concrétiser après la guerre par la mise en place d’institutions supranationales).

Quatrième lettre

Camus revient ici sur l’expérience de l’absurdité du monde qu’il a partagée avec l’ami allemand pour montrer qu’il en a tiré des conséquences complètement opposées qui lui ont interdit de suivre ce dernier dans son désir de domination et sa folie meurtrière. Du constat de l’absurde, l’Allemand a tiré un état d’esprit nihiliste et relativiste : les valeurs humaines ou divines n’existant pas, seules les valeurs qui animent le règne animal comptent : la violence, la ruse. Il a donc fait le choix de la complaisance dans l’injustice et le désespoir, choix qui l’a amené à tout justifier : « Où est la différence ? C’est que vous acceptiez légèrement de désespérer et que je n’y ai jamais consenti. C’est que vous admettiez assez l’injustice de notre condition pour vous résoudre à y ajouter, tandis qu’il m’apparaissait au contraire que l’homme devait affirmer la justice pour lutter contre l’injustice éternelle, créer du bonheur pour protester contre l’univers du malheur. Parce que vous avez fait de votre désespoir une ivresse, parce que vous vous en êtes délivré en l’érigeant en principe, vous avez accepté de détruire les œuvres de l’homme et de lutter contre lui pour achever sa misère essentielle. Et moi, refusant d’admettre ce désespoir et ce monde torturé, je voulais seulement que les hommes retrouvent leur solidarité pour entrer en lutte contre leur destin révoltant ». Le courage n’est donc pas du côté de celui qui le revendiquait avec emphase et mépris de l’adversaire : ce sont les Résistants qui ont fait le choix le plus courageux, le plus difficile, car au lieu de se rendre à l’évidence de l’absurde, de déposer les armes face au monde et de se soumettre ainsi aux lois de lutte qui régissent l’univers, ils ont choisi de s’élever contre l’absurdité de la vie pour conférer à leur existence, par leur révolte, le sens qui lui manque : contre l’injustice ambiante, faire régner la justice, aussi difficile l’entreprise soit-elle, contre la souffrance et la violence, désirer et bâtir le bonheur et la paix.  Les hommes ne doivent pas laisser les forces de l’univers leur dicter leurs lois, parce que l’esprit s’y oppose et s’insurge contre l’absurde et l’injustice. L’existence humaine n’est pas un pur donné à prendre ou à laisser : il faut en refuser l’absurdité pour lui façonner un visage humain, vivable, sensé : « J’ai choisi la justice au contraire, pour rester fidèle à la terre. Je continue à croire que ce monde n’a pas de sens supérieur. Mais je sais que quelque chose en lui a du sens et c’est l’homme, parce qu’il est le seul être à exiger d’en avoir ».

« Mais vous avez fait ce qu’il fallait, nous sommes entrés dans l’Histoire […]. Depuis cinq ans, il n’est plus sur cette terre de matin sans agonies, de soir sans prisons, de midi sans carnages. Oui, il nous a fallu vous suivre. Mais notre exploit difficile revenait à vous suivre dans la guerre, sans oublier le bonheur […]. Il nous a fallu entrer dans votre philosophie, accepter de vous ressembler un peu » : faut-il comprendre les premiers mots de ce passage, à la suite de Jean-Paul Sartre notamment, comme le lapsus de la belle âme ? Camus veut-il dire que les Français se sont vus forcés à quitter leur position de surplomb hors de l’histoire pour s’y plonger à l’occasion d’une guerre devenue inévitable ? Une telle lecture semble pourtant incompatible avec la pensée de l’auteur et avec de nombreux passages où il dit explicitement que les hommes ne peuvent en aucun cas se réfugier « par-dessus la mêlée ». La reconnaissance de l’absurdité du monde  semble au contraire dévoiler une certaine conscience de l’historicité de l’existence humaine. L’homme est dans l’histoire, et l’histoire est en grande partie peuplée de souffrances et d’injustice. En disant qu’il lui a fallu entrer dans l’histoire , Camus veut plutôt dire qu’il s’est avéré nécessaire de suivre en partie la logique de l’histoire qui est ici celle de la guerre (« Oui, il nous a fallu vous suivre », i.e. accepter de s’engager dans le combat à mort que les Allemands leur ont imposé), autrement dit accepter de se battre après avoir hésité, le temps de la réflexion. Mais il s’agissait d’entrer « dans la guerre, sans oublier le bonheur », c’est-à-dire d’accepter la logique de l’histoire tout en lui donnant un sens et un objectif externe : se battre, tuer si nécessaire, mais non au nom de l’absurdité du monde et pour servir une logique de destruction et de domination : combattre pour la liberté, la justice, un bonheur à reconstruire, pour l’ « idée de l’homme »que les nazis ont voulu mutiler jusqu’à la faire disparaître.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :