Un sage est sans idées, ou l’autre de la philosophie

Pb du rapport de la philosophie la sagesse : « la vielle dame est-elle encore fréquentable ? ». Sagesse = généralement considérée comme une sous-philosophie, un havre du sens commun infra-théorique. FJ veut donner un autre sens, un autre relief à l’idée de platitude attachée à la sagesse. « Mais l’entreprise est ardue parce que la philosophie a recouvert la sagesse de son ambition spéculative et, sous l’éclairage surplombant des concepts, l’a rendue sans relief, indiscernable, ou pis : inintéressante ». La sagesse n’est pas une infra-pensée mais une autre possibilité de la pensée. Mais la philosophie tend à voir en elle une menace : « on pourrait se passer de la vérité, nous dit-elle négligemment (suffirait la congruence) ; il n’y aurait même rien à dire des choses (car ce dire fait barrage  à leur procès régulé) ; et, d’abord, il y aurait à se défier des idées, car, non seulement elles mettent à distance, mais encore, en fixant et codifiant la pensée, elles la rendent à jamais partiale et privent l’esprit de sa disponibilité ». Très peu de  sages en Europe : Montaigne, stoïciens, Pyrrhon, alors qu’en Chine la sagesse est la voie. Mais FJ entend les faire dialoguer, sans s’en tenir à la conception fantasmée de la sagesse que l’Occident a généralement : il veut en fournir une vision « anti-exotique ». « Mon travail est d’ouvrir la raison, non de renoncer à son exigence ».

I

  1. Sans rien avancer

Un sage estsans idée au sens où il n’en privilégie aucune, refuse d’en élever une en principe au détriment des autres. Première figure de série des diagrammes (  ) symbolise troupe des dragons sans tête : aucun ne prend le dessus sur l’autre puisqu’ils n’ont pas de tête, tous les éléments du réel doivent être considérés à égalité. Le sage tient ensemble tous les traits de la figure, alors que le philosophe, à chaque fois qu’il avance une idée, écarte toutes les autres, les philosophes sont tjs en débat les uns avec les autres car ils opposent idées particulières à d’autres idées particulières, c’est pourquoi elle est forcée de tjs aller de l’avant, de s’ouvrir à d’autres perspectives, puisqu’en pensant elle écarte systématiquement les autres idées (c’est pourquoi la fa une histoire), alors que la sagesse est anhistorique [mais comment peut-elle alors répondre aux pbs propres de son temps ?], ce qui luit donne son aspect de platitude, parce qu’elle met tout sur le même plan. La fest philo-sophie, désir de sagesse, d’aventure, regarde le monde comme une énigme, alors que « dans la sagesse chinoise, le penseur peut ignorer l’étonnement – lui dont on sait qu’il est au départ du philosopher (thaumazein) – n’a même pas l’idée de valoriser le doute, le questionnement. Il demeure sans soupçon du chaos, et jamais il n’a rencontré le Sphinx : aussi, plutôt qu’à percer l’énigme, convie-t-il à élucider l’évidence – à la ‘réaliser’, comme on dit, à en prendre conscience ». La sagesse ne s’explique pas, elle se savoure.

  1. Sans idée privilégiée, sans moi particulier

Confucius, Entretiens : « Les quatre choses dont le Maître était exempt : il était sans idée, (privilégiée), sans nécessité (prédéterminée), sans position (arrêtée) et sans moi (particulier) » (IX, 4). Le sage n’a pas d’idées à lui, il ne projette aucun écran sur le réel, aucune vision préconçue, aucun point de vue déterminé [mais cela ne fait-il pas signe vers un idéal d’objectivité illusoire ?]. Il ne faut jamais se fixer à aucune position. Le sage = sans moi car ne présume rien, ne projette aucun principe à respecter, ne se fixe dans aucune position déterminée, et donc rien ne peut particulariser sa personnalité. Sagesse = globalité : embrasse tous les côtés car ne privilégie aucun parti a prioriet définitivement : le sage « prend parti, mais sans parti pris ». Entretiens, IV, 10 : « L’homme de bien, dans le monde, ne se braque ni pour ni contre, mais incline vers ce qu’exige la situation ». Distinction entre types de sages (inférieurs au vrai sage) : ceux qui sont restés purs sans renoncer à leurs aspirations vs ceux qui ont renoncé à leurs aspirations et se sont corrompus pour répondre au souci des gens et aux mœurs. Confucius se distingue des deux : « il n’y a rien que je puisse ou ne puisse pas ». Se caractérise uniquement par le possibleau sens du réalisable (ce qu’on peut faire dans telle situation et telles circonstances données) et aussi au sens du légitime (savoir s’arrêter à l’inadmissible), possible à la fois exhaustif et restrictif donc, ouverture mais tout en maintenant exigence morale. Mais comme exigence morale reste immanente à la situation, elle ne peut être élevée en principe. Confucius = sans idée parce qu’une idée = trop individuelle (point de vue particulier) et trop générale (transcende abusivement différence des moments), à la fois trop partielle/partiale et trop abstraite.

III- Le juste milieu est dans l’égale possibilité des extrêmes

fa un pb avec la sagesse, elle la voit comme un idéal inaccessible, réservée aux dieux, on ne peut que l’aimer (philo-sophia). Pour Nietzsche c’est une ruse : la fne prétend avoir des ambitions plus réduites que pour reléguer, dès Platon, sagesse à « l’inconsistance de tout ce qui n’est pas un savoir démontré (ou révélé) », au rang de sous-philosophie, de pensée plate ® « notre concept de la sagesse est resté pauvre en Europe ». Enjeu pour l’auteur : « comment recharger […]notre concept de la sagesse ? Cela, bien sûr, sans renoncer au travail de la raison, l’acquis de la philosophie, ni faire appel aux gourous… ». Pb de l’idéal du juste milieu qui s’est affadi avec vulgarisation de l’aristotélisme, est devenu synonyme de crainte de l’extrême et de l’excès. Mais sagesse du milieu de Confucius au contraire n’est pas timorée, elle est une pensée des extrêmes  qui peut varier d’un pôle à l’autre car n’adopte aucun parti pris, ne s’enferme dans aucune idée, déploie le réel dans toutes ses possibilités. Figure à 6 traits dont on est parti (   ) = développement d’une figure plus élémentaire à 3 traits qui aboutit à l’hexagramme par division de chaque trait. Entre 3èmeet 4èmetrait, pas de place pour un trait médian, donc figure sans milieu, mais en même temps, entre les deux trigrammes qui composent la figure, en bas et en haut, il y a un trait médian, donc cette figure a deux milieux (2èmeet 5èmetraits, figure se lit à partir du bas) ®logique unitaire à l’œuvre dans le réel (trigramme) et exploitation de toutes les positions possibles (hexagramme). Le sage doit pouvoir à la fois  s’engager et se retirer, être prompte et durer, aller tjs jusqu’au bout du possible en exploitant à chaque fois le moment particulier. On peut être passionné tout autant qu’impassible, solitaire tout autant que sociable, car sinon on ne vivra tjs qu’à moitié. 

Ce juste milieu se distingue aussi de médiété aristotélicienne, qui est vertu envisagée dans perspective de l’action, avec cosmos pour arrière-plan. Conception chinoise s’inscrit dans logique de déroulement, réel = conçu selon catégorie du procès, le milieu n’est milieu que parce qu’il peut varier d’un extrême à l’autre, et si Aristote a l’idée d’un milieu variable, relatif à chacun, il n’a pas l’idée d’un milieu variant d’un extrême à l’autre. Juste milieu aristotélicien = strictement éthique ¹juste milieu chinois concerne tout procès.

Pb : si seule position théorique tenable est de n’en tenir aucune, ne dissout-on pas toute possibilité d’une vérité ? Oui, mais non au sens de la relativiser : au sens où il ne faut pas y coller comme à une position déterminée et fixe. Juste milieu ¹à mi-chemin des positions adverses ni nécessairement leur conciliation, car si position comme altruisme ou individualisme peuvent être abusives quand elles sont exclusives, il peut arriver qu’il soit bon de se sacrifier complètement à l’extrême de l’altruisme ou de s’extraire complètement des soucis du monde en s’adonnant à un parfait individualisme. Le sage ne s’attache à aucune idée, pas même à celle du milieu (confucéens) ou celle du vide (taoïstes) : il ne faut pas fixer intentionnalité de l’esprit sur le vide, car sinon celle-ci se trouve déterminée par lui, l’esprit est donc rempli (par le vide) et le vide n’est plus le vide. « Le milieu, le vide : tenir le milieu n’est pas tenir au milieu, tenir le vide n’est pas tenir au vide ».

IV- Etalé et caché

Le propos de sagesse ne « dit » rien, il laisse passer, il ne thématise pas, ne théorise pas, n’avance rien. ¹à l’adage de la tradition antique, propos de sagesse ne tient pas sa consistance d’un accord durable des opinions, et ¹la maxime moderne, ne tient pas sa consistance d’une originalité affectée. Il est à la fois personnel et commun. Son « sens » n’est pas un sens au sens courant, mais un « sens-saveur », propos de sagesse ne s’adressent pas à l’intelligence, ne cherchent pas à percer mais se dissolvent dans la pensée, on n’a pas à les analyser. Propos confucéen = incitatif(ne vise pas à donner une leçon mais à éveiller l’esprit) et indicatif (ne fait que commencer à dire, se contente d’aiguiller l’autre). Indice : détail visible qui renvoie à un fonds caché, trait individuel révélateur d’une globalité de la sagesse. Alors que ffixe un horizon du regard (essences, vérité), sagesse = fonds, ne cesse de s’écouler à tous moments et de tous côtés, tjs sur le même plan pour ne rien privilégier. On ne peut voir ce fonds car il ne cesse de s’étaler. Confucius ne fait que des remarques, qui ne sont pas thétiques, elles servent à attirer l’attention, leur rôle n’est pas de définir ou de construire mais de pointer. Elles sont ponctuelles et incidentes : le propos confucéen ne se prolonge pas, il n’évolue pas mais varie, ce qui compense sa brièveté. C’est pourquoi Confucius peut répondre différemment à ses différents interlocuteurs au sujet d’un même pb, en fonction de leur situation, car propos de sagesse = tjs circonstanciel. Ce propos ne décolle pas du sens commun, il reste proche, n’avance rien. C’est le confucianisme qui tourne à tort les propos de Confucius en principes systématiques, en doctrine. Propos de sagesse ne s’enchaînent pas, ne progressent pas, mais sont traversés par un fil unique. « La philosophie ‘conçoit’ – la sagesse traverse », fprocède par abstraction-construction, et la sagesse par enfilage et continuation. « […]ce que la philosophie traite en énigme (ou, plus religieusement, en mystère : que l’être ne se donne qu’en se retirant nous rapproche de la Bible), la sagesse, elle, le traite en évidence ».

V- Caché parce qu’abscons – caché parce qu’évident

Choix de la Chine vise à « prendre la raison européenne à revers, en l’attaquant latéralement et, tentant la déconstruction d’un certain dehors, à la sonder dans sa  particularité – à la redécouvrir dans son originalité. Car il ne s’agit pas de la ‘relativiser’, en revenant sur l’universalisme qu’elle s’attribuait naïvement (l’envers actuel de l’ethnocentrisme d’antan), mais plutôt, en l’ouvrant à d’autres intelligibilités possibles, de lui donner l’occasion de se réfléchir ». Confucius se méfie du caché entendu par contraste avec proximité et simplicité de la voie. « […]en ‘scrutant le caché’, la philosophie se conçoit comme une épopée de la vérité, elle se distingue par sa percée des mystères comme le héros par ses prouesses, elle aussi est spectaculaire. Or, la Chine n’a point conçu d’épopée, elle n’a pas conçu non plus d’épopée de la pensée allant chercher loinla ‘vérité’ : car, comme il est dit au paragraphe suivant, ‘la voie n’est pas loin de l’homme’ : ‘si ce que l’homme prend pour la voie s’éloigne de l’homme, on ne peut considérer que c’est la voie’ (§ 13) ». Double modalité du caché : celui qui est abscons (énigme) et qui nous écarte de la voie ordinaire de la régulation et dont Confucius se méfie ; et le caché qui, à force d’être manifeste et visible ne l’est plus car on n’y prête plus attention. Ce qui se manifeste ne s’épuise dans aucune de ses manifestations, d’où le fait qu’il est toujours en retrait par rapport à chacune d’elles®c’est le caché qui ne cesse de s’étaler. Sage ¹exceptionnel : sa conduite = ordinaire, n’a pas besoin de recourir à l’intelligence car pas de mystère à dévoiler, le caché est au cœur de l’évident, de l’immanence. Ce n’est donc pas celui de la faxée sur la profondeur et le mystère.

Chine cherche une parole qui ne parle pas, qui évoque sans signifier ; Cf. : peinture chinoise vise à rendre sensible évidence de la voie qui nous échappe sans cesse. Ne représente pas un aspect du monde, un paysage particulier, quoi qu’elle peigne elle ne dépeint jamais un objet mais actualise l’immanence continue du procès, joue sur le rapport vide/plein pour peindre l’ajointement de l’étalé et du caché. Idem pour le quatrain chinois (et haïku japonais), dit succinctement l’évidence dispensée à proximité pour laisser entende son fonds caché. Plein du tracé en peinture est baigné du vide, plein des mots est baigné par le blanc du poème.

VI- Le non-objet de la sagesse

Idée conçue : pensée chinoise aurait oscillé entre généralités vagues et abstraites n’engendrant qu’universalité vie et d’autre part concret le plus trivial et donc tout aussi stérile. N’a pas conçu l’objet, contrairement à la fqui ainsi a accédé à la possibilité d’une histoire de la vérité qu’elle est. Mais Jullien voudrait ici penser ce que la fn’a plus pu penser en raison de la voie qu’elle a adoptée, et que l’Occident n’a cessé par la suite de compenser, notamment à travers mystère de la religion. Heidegger rouvre une voie à la question : « Dans la venue ou le retrait de la vérité de l’Etre, c’est autre chose qui est en jeu : non point la constitution de la philosophie elle-même, mais la proximité et l’éloignement de cela d’où la philosophie, en tant que pensée par représentation de l’étant comme tel, reçoit son essence et sa nécessité » (Qu’est-ce que la métaphysique ?). Ce que la sagesse fait découvrir face à la f= prise de conscience qui ne passe pas nécessairement par détermination d’un objet et qui aurait pour fin la vérité. Sagesse ¹restée plongée dans religiosité vague, elle est prise de conscience mais non de la substance, non ontologique. Mot vide en Chinois : « zhi », ni démonstratif ni pronom de rappel, sert à rendre verbal terme qui le précède, permet au verbe de s’ouvrir sur l’indéterminé. « Le »/ « cela » échappe car il faut toujours approfondir et parce que cela n’a pas de lieu, impossible à représenter. C’est donc au sein même du concret et du plus trivial que s’opère (mais jamais complètement car inépuisablement) la prise de conscience de la voie. Distinction connaissance/réalisation : connaissance opère directement, porte sur un objet et est affaire de méthode ¹réalisation opère indirectement, tjs par un biais (remarque) et est affaire de latence et de prégnance qu’on ne peut jamais totalement élucider. Réaliser = prendre conscience non de ce qu’on ne voit pas ou de ce qu’on ne sait pas mais de ce qu’on ne sait  que trop. « Le mettre en œuvre mais non en lumière,/le pratiquer mais non l’examiner,/sa vie durant le suivre, mais sans se rendre compte de sa voie,/tel est le commun des hommes » (Mencius) : tous les hommes vivent le « cela » indéterminé dont provient la voie comme une évidence ordinaire, mais cela ne cesse de leur échapper. Impossible d’exposer le « cela » du fons d’immanence, ou d’en faire une vérité, on ne peut qu’aider progressivement, par un biais ou un autre, à le réaliser. Quand on joue d’un instrument, à partir du moment où, à force d’effort « cela » commence à venir (ce qui traduit l’immanence), on arrive ensuite à jouer sans plus avoir à y penser, sans plus d’effort ni d’attention, cette capacité devient comme un « fonds » tjs prêt à sourdre. Idem pour réalisation de la sagesse : elle provient d’une auto-obtention à l’issue d’une longue maturation. On ne peut viser sa réalisation directement comme un but, en fonction d’un plan, elle procède indirectement à titre de conséquence. Auto-obtention = spontanéité.

VII- La sagesse n’est pas restée dans l’enfance de la philosophie

Orient fournit à l’Occident l’occasion de redécouvrir son idée de la vérité et du concept. Il faut sortir de l’ethnocentrisme comme logo-centrisme (hégélianisme), tentative pour le dépasser (Merleau-Ponty, Husserl) ne suffit pas, car l’Occident et son idée d’un développement historique en restent le cadre, et les pensées qui en sortent deviennent méconnaissables. « Pour penser les autres pensées selon leur propre cadre, et redonner ainsi sa chance à l’hétérotopie, faisons-en, non plus l’histoire, mais la carte … ». Pb : idée que tout ce qui sort du cadre de pensée occidental n’est que du « pré-philosophique » : pensée chinoise ne pense pas parce concepts (selon la vérité) mais n’est pas pour autant religieuse, ne relève pas du mystère impliquant la foi. Idée que seule la fse serait dégagée de pensée primitive. Mais en Chine on trouve une pensée de la sagesse qui ne s’est constituée comme telle qu’en se démarquant très tôt de la religion, mais sans entrer en conflit avec elle comme l’a fait la raison européenne, et sans avoir connu la théologie comme autre de la f : la fest en cela bien plus parente de la religion que ne l’est la sagesse. 

Ce qui prouve que pensée chinoise n’est pas restée dans l’enfance de la fest qu’elle a connu la possibilité de la f®mohistes tardifs aux IVème-IIIèmesiècles av. JC, qui ont conçu l’objet non pas par distinction avec le sujet mais par relation de l’objet au nom qui sert à la désigner : dans indétermination des choses, la connaissance procède par application du nom à son objet, du référant au référé. (conception d’une vérité par adéquation). Contre penchant traditionnel de pensée chinoise à profiter de la valeur allusive des mots en se contentant de pointer et en donnant à penser, les mohistes sont très soucieux de définir toutes leurs notions. Comme en Grèce et presque à la même époque, mohistes accordent priorité à la causalité, et pensent en termes de partie et du tout, en définissant abstraitement temps, limité/illimité, etc. Mohistes pensent connaissance sur modèle de perception (clarté) et penser possibilité d’une connaissance a priori impliquée par la définition et se dispensant du secours de l’observation. D’où q° : pourquoi rationalité mohiste n’a-t-elle pas pris (disparaît avec fin de l’Antiquité chinoise, vers – 221)? Car Chinois, pas même mohistes, n’ont jamais pensé une notion unitaire et globale de la vérité, n’ont jamais conçu ou cherché lavérité (cette notion est traduite de l’Occident). « Les raisons en seraient donc, pour une part du moins, internes à la pensée – et c’est ce qui les rend intéressantes pour la philosophie : si le fait que le mohisme ne prend pas trahit une résistance à la philosophie, une telle résistance n’est elle-même complètement explicable qu’à partir qu’à partir d’une orientation inverse, se manifestant en réaction, qui est celle d’une anti-philosophie. Car si l’on voit les principaux penseurs de l’époque participer au débat, ce n’est pas qu’ils l’ ‘aiment’ […], mais, au contraire, pour biaiser avec lui […]et pouvoir s’en écarter. Dans ce débat, en effet, ils ne voient qu’un piège. Car, en les contraignant à la polémique, il les détourne de l’essentiel : en s’attachant à l’argumentation, en se fixant sur la vérité, on passerait à côté (de ‘cela’ à réaliser) ».

VIII- Fallait-il une fixation sur la vérité ?

 fa fait de la vérité la valeur déclarée. Mais la sagesse remet cela en question : « Et si, au lieu que ce soit la sagesse qui n’eût pas accès à la f, c’était la fqui, en Grèce, en se braquant sur le vrai, avait dérapé hors de la sagesse ? ». « Le monde chinois est quasiment sans traces de chaos et de cosmogonie. D’où, comme elle ne s’est pas constituée mythiquement, la pensée chinoise n’a pas eu ensuite à se construire philosophiquement (sur le mode du logos) : ni elle n’a fait ressortir (dramatiquement) l’ambiguïté, ni elle a eu besoin de la vérité pour dissiper la contradiction […]parce que les contraires lui paraissent intrinsèquement, c’est-à-dire fonctionnellement complémentaires, la pensée chinoise n’a pas à recourir au tranchant de la vérité. Pas plus qu’elle n’a besoin de dissiper la contradiction ‘mythique’, elle n’a besoin d’exclure la contradiction ‘logique’». fpense sur mode de l’exclusion (vrai/faux, être/non-être) et dialectise termes de l’opposition ; mais sagesse pense sur mode de l’égale admission, en tenant l’un et l’autre sur le même pied, sur le mode du « à la fois ». ¹f, sagesse est sans histoire, mais il y a une histoire de chacun des sages : est sage qui a dépassé les contradictions, qui n’exclut plus, non qu’il nivelle, mais parce qu’il sait que globalement l’un ne va pas sans l’autre.

Point commun entre fet discours mythique = prétention à la vérité : on trouve chez Hésiode revendication par les Muses du privilège de proclamer choses vraies ®fonction commune de révélation. « Je voudrais ne point parler » (Confucius, XVII, 19). Mais silence ¹risque de vide : « Le ciel parle-t-il ? Les saisons suivent leur cours, tous les existants prospèrent : quel besoin le ciel aurait-il de parler » ®limite du langage, non du réel, logique de régulation comme on la trouve dans les saisons suffit, pas besoin de révélation, silence laisse passer, laisse voir l’immanence, « en se taisant, le sage fait émaner l’évidence », la parole elle ajoute alors qu’il n’y a rien à ajouter. D’où fait que propos de Confucius dans Entretiensne valent qu’à titre d’indications ou de remarques, n’énoncent rien, se contentent de pointer pour attirer l’attention ®alors que la fne peut se passer de paroles, le sage lui, évite, de parler, mais sans se tenir « dans un silence obstiné, ce qui serait l’envers de la parole et la rejoindrait, son silence n’est pas ascétique (pour mieux pouvoir se concentrer), ni non plus mystique (pour mieux pouvoir communiquer), son silence n’est pas religieux : il n’est pas ‘recueilli’. Ce silence ni ne le prive (ou ne le sépare) ni ne l’ ‘inspire’ ; s’il se fait, c’est qu’il n’y a rien à dire (non qu’il n’a rien à dire) : ‘cela’ se passe de paroles’. Sa réserve est un no comment ; aussi nous fait-elle découvrir avec étonnement, en retour, ce que la philosophie n’a cessé, pour sa part, de nous inculquer : que, ‘des choses’, on aurait à parler » [NB : évoquer ici cependant le pb posé par le déictique selon Hegel au début de la Phéno, avant de répondre en distinguant la sagesse chinoise du geste d’Héraclite]. La q° = savoir comment la pensée grecque s’est constituée en f, en quête de la vérité, et pas la chinoise, alors même qu’elle a connu la possibilité de la f. En Chine le conflit entre vérité (comme connaissance de l’immuable, de ce qui « est ») et opinion (comme portant sur le contingent et sur l’ambigu) ne s’est pas développé comme en Grèce. La sagesse n’est pas opinion mais ne s’y oppose pas non plus, « elle ne se coupe pas plus avec le monde qu’elle n’est inféodée à lui ». « Son adéquation n’est ni purement circonstancielle (opportuniste), comme dans la sophistique, ni non plus ne repose sur des principes idéels, qui auraient à s’incarner, tels qu’a pu les édicter la philosophie ; et c’est même précisément de cette non-séparationqu’il tient sa sagesse ». Le vrai n’a pu devenir la vérité qu’en s’articulant à l’Etre, la fn’a pu advenir qu’en devenant ontologique, elle émerge de son contexte religieux comme science de l’être en tant qu’être (Parménide). La Chine, elle, n’a pas pensé l’être (vb « être » n’existe pas en chinois classique), et de même n’a pas conçu la vérité. Pas même les mohistes, car dans leur conception de la vérité comme adéquation, dans le rapport du nom à l’objet, le nom ne peut s’y arrêter car l’objet est tjs transitoire, en fonction du moment et de la situation. Ils n’ont pas pensé ce qui en Grèce servait de support à la vérité : la substance. N’ayant pas pensé substance, pensée chinoise n’a pas non plus pensé l’apparence ou le dédoublement apparence/réalité. Chine n’a pensé que des modalités d’accord et de congruence. « Si le sage est sans idée, c’est donc aussi en ce sens : il n’ ‘interprète’ pas le réel d’après des idées, comme le dit Heidegger du ‘philosophe occidental’ […]- il n’a pas le regard ‘levé vers les idées’ ». Lien entre émergence de fonction de vérité et Cité (là encore, différence Grèce/Chine) : en Chine, il y a codes et prescriptions, mais leur application = sommaire et arbitraire, pas de démonstration/plaidoirie. « Tout le contexte intellectuel de la Grèce, en somme, portait la philosophie, levée tard, à la démonstration du vrai – il n’en va pas de même en Chine. Mais il est vrai que le sage, lui, se désintéresse des preuves – il ne cherche pas à démontrer ». Cité = face à face de discours (tribunal, théâtre, assemblée, etc.). On trouve controverse en Chine, mais de façon bcp moins développée, et moins pour convaincre par des arguments que pour faire fléchir l’adversaire en le manipulant. Le sage, ¹le philosophe, ne cherche pas à briller et à se démarquer par l’originalité de sa pensée, mais au contraire à comprendre tous les autres points de vue dans sa pensée. Mais sagesse n’attend pas sa validation d’autrui (¹dialogues de Platon), elle est « auto-probante ». Vérité de la frepose sur prise de position exclusive (vrai oufaux), alors que la Chine n’exclut pas (pas de vote) : elle tient toutes les positions sur un pied d’égalité, n’en exclut aucune : « tandis que la philosophie se veut éristique (agonistique), la sagesse se déclare pacifique, se défendant de tout affrontement ; tandis que la philosophie est dialogique en réclamant l’approbation d’autrui, la sagesse est soliloquente, et même elle s’attache à déjouer le débat, biaise avec le dialogue ; enfin, tandis que la philosophie est exclusive, comme l’y oblige la vérité, la sagesse est compréhensive, en englobant d’emblée (sans dialectiser) les points de vue opposés ». Sagesse ne veut prendre aucun parti car ne veut pas être partiale, ne veut pas se trouver cantonner à un point de vue à l’exclusion de tous les autres. Le « juste milieu » confucéen n’est pas une position médiane (ce qui ne serait encore qu’une position parmi d’autres), c’est un milieu variable, qui peut osciller d’un oppose à l’autre, coïncidant à chaque fois avec le cas rencontré. « La sagesse, en Chine, rejouera toujours le même jeu : plutôt que de débattre avec son adversaire, pour tenter de le réfuter, et de se trouver contraint, raidi comme on est dans sa position, d’être aussi partial qu’il l’a été, en recourant à des arguments qui puissent faire pièce aux siens, la tactique est de tourner cet adversaire contre un autre adversaire, en reconfigurant leurs positions de façon telle que, en s’opposant, elles laissent voir par l’une ce qui manque à l’autre et réciproquement ». Contraire de la vérité ¹le faux mais le partial. Contrairement à religion, sagesse ne vise pas un aboutissement déterminé (¹Bible : « Je suis la voie, la vérité, la vie », Jean, 14), la voie que prône la sagesse ne conduit à rien, n’a pas de vérité à son aboutissement, pas de révélation ou de dévoilement, elle est la voie où s’opère la régulation ®image de la balance : pas de position fixe, varie selon ce qu’elle a à peser, et en outre elle pivote dans ou sens ou dans l’autre, peut basculer ‘un côté comme de l’autre, son amplitude reste entière.

« Etre sage, dirons-nous donc enfin, qui ne se pose plus la question du Sens (à qui ne parle plus cette alternative : le mystère ou l’absurde ; elle ne lui parlera pas plus que celle du vrai ou du faux). Est sage celui pour qui, enfin, le monde et la vie vont de soi [mais n’est-ce pas là une position ? Un refus de la révolte comme attitude face au monde ?]. Celui qui se contente de dire, et par là même n’a plus besoin de dire : les choses sont ainsi. Non pas ‘ainsi soit-il’, comme le dit la religion, dans sa volonté d’acquiescement ; ni non plus ‘pourquoi en est-il ainsi ?’, comme le dit la philosophie, dans un sursaut d’étonnement. Ni acceptation ni interrogation – mais ‘ainsi est-il’. Est sage qui parvient à réaliser que [c’]est ainsi ».

II

I- La sagesse se perd sous la fragmentation des points de vue

« Est sage, telle sera ma seconde proposition, qui reste totalement ouvert à l’ainsi des choses, y a constamment accès. Perd la sagesse, en revanche, parce que sombrant dans la partialité, qui laisse son esprit de constituer en un point de vue particulier ». La f, « en nous privant par cet avènement-ci de tous les autres avènements possibles, elle nous fait voir les choses sous cet aspect-ci et nous fait oublier tous les autres aspects ; les choses en sont murées ». « Le tort du point de vue est qu’il nous sort du mouvant des choses ». Toute disposition de l’esprit tend à mener aux disjonctions. Pour les confucéens, le tao (« la voie ») est partout, la parole est tjs légitime car il y a tjs un certain point de vue sous lequel  elle est recevable, on ne peut opposer catégoriquement le « c’est cela » au « ce n’est pas cela ». « est sage, comme on le dit communément, qui sait percevoir comment chacun a raison à sa façon ; chacun a raison en fonction de ce qu’il a vu de son point de vue ». La voie de la sagesse n’est ni mystérieuse ni cachée, « elle se déploie comme une évidence à laquelle seules nos disjonctions empêchent d’avoir accès ». « De même que c’est par son silence que le sage fait voir l’évidence […], c’est tout aussi logiquement en demeurant silencieuse – et sans mystique – que la musique fait entendre la voie ».

II- Ni « autre » ni « soi »

Disjonction implique dissociation, et sagesse se perd dès ce premier moment : dès qu’on distingue un « ceci » et un « cela », cela fait émerger une dualité de points de vue : il y a ce que je vois et ce qu’autrui voit. Pout le penseur taoïste, ces points de vue sont interdépendants, ne peuvent exister l’un sans l’autre, mais sont en même temps incompatibles, car ne peuvent être tous deux légitimes ou vrais, ils sont exclusifs l’un de l’autre ®disjonction. La sagesse suit au contraire l’image du « pivot de la voie » : importance du centre (position non située car englobant toutes les positions possibles), et importance de la congruence. Jugements disjonctifs s’affrontent et se renvoient la balle dans un cercle vicieux, dans une discussion infinie, alors qu’au centre du cercle, qui est vide, pas de disjonction possible, toutes les perspectives se rejoignent en ce centre qui est pivot et sont mises sur un pied d’égalité. Le pivot n’implique aucun parti pris, il répond à chaque fois à la sollicitation du moment. 

Risque de contradiction : en voulant renoncer aux jugements disjonctifs, n’est-ce pas faire une nouvelle disjonction (exclure l’exclusion reste exclure) ? Mais le sage ne s’attache en fait pas plus au principe de la non-disjonction qu’à celui de la disjonction, il ne systématise aucune attitude, reste ouvert à toutes ®solution = non-attachement. Ne fait pas synthèse des positions mais les annule comme thèses (i.e. comme exclusives et fixes), il ne faut pas faire du rejet de la disjonction à son tour une thèse, une position, il faut rester disponible à la disjonction comme à la non-disjonction, on peut user des disjonctions quand elles s’avèrent utiles. Sagesse opère notamment réduction de disjonction vie/mort, il y a sans cesse transition des existants d’un état à un autre. 

III – De par soi-même ainsi

Sagesse = vision globale qui s’oppose à la logique des points de vue propre à la philo. La sagesse voit tjs l’existant sous l’angle sous lequel il se trouve « de par soi-même ainsi », sans préconception. Distinction entre 3 types de musique : celle de l’homme et celle de la flûte dont le sons diffèrent en fonction de la longueur des tuyaux ?; celle de la terre et du vent qui souffle dans n’importe quelle cavité et qui produit autant de types de son qu’il y a de types de trou ; celle du « ciel », celle où rien ni personne ne souffle, où tous les sons émis à l’infini sont à chaque fois différents, en fonction de soi, ce son n’est plus perçu par rapport à sa dépendance à une source (vent, souffle) mais dans son immanence. Ce n’est plus un son causé mais spontané, découlant : « le sage se tait pour laisser parler l’évidence », « bruissement infiniement varié, constamment renouvelé, où tous les sons ne s’excluent plus alors même qu’ils s’individuent – il est le bruissement de l’existence ». Tous les sons coexistent, aux antipodes de la dispute philosophique. L’immanence se manifeste en permanence dans ses effets, mais ne se laisse pas saisir elle-même. Elle implique la suppression de la démarcation sujet/objet ou soi/autre. La sagesse consiste à passer du son de l’attachement au son de l’immanence. 

IV- Sans position : la disponibilité

Penseur taoïste oppose deux types de connaissance : celle qui est ample, qui suit sa nature et où l’esprit est détaché car libre de tout parti pris ; la petite connaissance étroite et discriminante. La première, compréhensive, est la sagesse, consiste à ne pas tout rapporter à une perspective unique et exclusive. Pb : nous confondons souvent connaissance avec connaissance théorique, avec culte de l’objectivité et méfiance envers objectivité, alors qu’en Chine il n’y a pas cette séparation entre connaissance et conviction, connaissance ne se sépare pas de disposition intérieure. Connaître chinois ¹« se faire une idée » mais « se rendre disponible à ». Indisponibilité = au contraire le propre de connaissance thétique ou critique, s’accroche à une position pour la défendre coûte que coûte, or cette indisponibilité est usante. Le sage ne suit pas la voie parce qu’elle j’est pas un but à atteindre ou un modèle à suivre, la voie est la disponibilité. D’où le caractère lâche et indéterminé de la syntaxe chinoise, et son sémantisme plus vague. Philo prétend connaître avec l’esprit là où pensée chinoise réinscrit pensée dans le corps [phénoménologie ne fait-elle pas exception ?]. Penseur taoïste ne prétend pas que tout est un ou que l’individuation est une illusion, mais refuse de laisser caractère individuée de l’existence fait obstacle à compréhension globale de l’existence. Sagesse chinoise ne procède pas par disjonctions parce qu’elle perçoit à travers leurs différences leur fond commun. Il faut remonter à l’unité foncière d’où proviennent les différences. Sagesse ¹mystique car le délaissement n’est pas un anéantissement, ne tend pas à laisser opérer le divin, fait communiquer les différents aspects du réel mais cette communication reste intramondaine. Montaigne traduit délaissement de la sagesse.

V – Ni relativisme

Mohistes ont adopté logique de type stoïcien. Penseur taoïste Zhuangzi s’y oppose en adoptant position inverse empruntée au relativisme pour dissoudre point de vue reposant sur distinction ceci/cela. Rien n’est déterminable objectivement car tout dépend du point de vue d’où l’on se place et à quoi on le compare (une montagne peut paraître minuscule à l’échelle du monde, et un poil gigantesque à l’échelle d’une molécule), ce qui efface la disjonction. Pour Protagoras, relativisme s’allie au mobilisme : tout n’est que produit du flux et du mouvement, rien n’est stable et donc rien ne se laisse stabiliser par la parole. Penseur taoïste passe par arguments relativistes mais sans s’y attacher, il se garde de leur exclusive, refuse d’en faire une thèse : dire que tout est un c’est ajouter ce dire à l’un et donc le nier, thèse relativiste est elle aussi disjonctive et partiale.

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