Extrait de De la constance du sage commenté

Le texte :

Qu’entre les Stoïciens et tous les autres professeurs de sagesse, il y ait, Sérénus, autant de différence qu’entre les femmes et les hommes, je pourrais le dire non sans raison : ces groupes contribuent, autant l’un que l’autre, à la société des vivants, mais l’un est fait pour obéir, l’autre pour commander. Les autres sages sont un peu semblables à ces médecins de la maison et de la famille qui donnent aux corps malades des remèdes agréables et doux, et ce ne sont pas les meilleurs ni les plus rapides, mais les seuls qui soient permis ; les Stoïciens prennent la voie virile avec le souci non de la faire paraître agréable aux débutants, mais de les libérer le plus tôt possible et de les porter à ce faîte qui les élève au-dessus de tous les coups du sort et les rend supérieurs à la fortune. – Mais les chemins par où ils nous appellent à passer sont difficiles et rocailleux. – Comment en effet accéder à un sommet par un itinéraire tout plat ? Et ces chemins ne sont tout de même pas si escarpés qu’on le croit parfois. Dans leur première partie seulement il y a des pierres et des rochers et une apparence d’inaccessibilité, comme tant de choses qui, vues de loin, semblent abruptes et sans accès à notre regard trompé par leur éloignement ; ensuite, lorsqu’on s’en approche, ces mêmes choses qui, par une erreur de vision, formaient bloc, s’ouvrent peu à peu ; alors, tandis que, à distance, il paraissait y avoir des pentes rapides, le faîte est doucement atteint. […]Le sage est à l’abri : aucune injustice, aucune insulte ne peut l’atteindre.

Je crois voir ta pensée s’échauffer et se soulever d’indignation. Tu es prêt à t’écrier : « Voilà ce qui enlève toute autorité à vos préceptes. Vous faites de grandes promesses, qui vont même au-delà de nos souhaits, bien loin que nous puissions y croire. Puis vous usez de grands mots : le sage n’est jamais pauvre, dites-vous ; mais vous ne niez pas que souvent il n’a ni esclave, ni maison, ni nourriture ; le sage, affirmez-vous, échappe à la folie ; mais vous dites qu’il perd l’esprit, qu’il prononce des paroles insensées, qu’il en vient à tous les excès auxquels conduit la violence de la maladie ; le sage selon vous n’est pas esclave, mais vous n’arrivez pas à nier qu’il puisse être mis en vente, obéir aux ordres et rendre à un maître les services d’un esclave. Ainsi, avec vos sourcils haut levés, vous êtes au même niveau que les autres : les mots seuls changent. Aussi je soupçonne qu’il y a quelque chose de pareil dans votre formule si belle et si splendide au premier abord : le sage ne sera atteint ni par l’injustice ni par l’insulte. C’est pourtant une grande différence de mettre le sage au-dessus de l’irritation ou au-dessus de l’injustice. Si tu veux dire qu’il supportera celle-ci d’une âme égale, il ne possède à ce titre aucun privilège ; c’est là cette chose fort ordinaire, la patience, qui est enseignée par la répétition même des injustices ; si tu veux dire qu’il n’est atteint par aucune injustice en ce sens que personne n’essaye de lui faire tort, toute affaire cessante, je me fais Stoïcien » – Pour moi j’ai décidé de ne pas parer le sage d’une dignité imaginaire toute verbale, mais de le placer en un lieu où l’injustice n’arrive pas jusqu’à lui. – Eh quoi ! n’y aura-t-il plus personne pour l’attaquer ou l’éprouver ? – […]Est invulnérable non pas l’être qui n’est pas frappé, mais celui qui ne subit pas de dommages ; c’est ce caractère que je te montrerai dans le sage. Est-il douteux qu’une force qui n’est pas vaincue soit plus assurée que celle qui n’est pas attaquée ? N’étant pas mise à l’épreuve, sa vigueur reste douteuse ; au contraire, n’a-t-on point toute raison d’être sûr de la solidité d’un être qui repousse tous les chocs ? Sache donc bien qu’un sage à qui l’injustice subie ne nuit pas est supérieur en nature à celui qui n’en subit pas.[…]C’est en ce sens que le sage n’est pas exposé à l’injustice : aussi peu importe tous les traits qu’on lance sur lui, puisque aucun d’eux ne peut pénétrer. De même que certaines pierres sont d’une dureté inattaquable au fer, le diamant par exemple qui ne peut être ni coupé, ni entamé, ni même usé, mais qui fait rejaillir tout ce qui le frappe, de même que certains corps ne peuvent être consumés mais conservent au milieu des flammes leur consistance et leurs propriétés, de même que les rochers avancés dans la mer brisent les vagues et, fouettés depuis tant de siècles, ne montrent pas trace de ces attaques, de même l’âme du sage a de la solidité et a rassemblé en elle tant d’énergie qu’elle est à l’abri de l’injustice tout autant que sont à l’abri des coups les corps que je viens de citer.

Sénèque, De la constance du sage

Le commentaire

Dans cet extrait de De la constance du sage, laposition de Sénèque est explicitement défensive : il répond indirectement à ses détracteurs en se faisant l’avocat du stoïcisme à la fois par rapport aux autres types de sagesse et par rapport à ceux qui critiquent ce courant.

L’enjeu du texte est    double : premièrement, éclaircir un certain nombre de points concernant le stoïcisme qui ont fait l’objet de mécompréhensions selon Sénèque ; deuxièmement, répondre aux attaques des détracteurs du stoïcisme en défendant à la fois la nature réalisable et la valeur de cette sagesse.

Trois mouvements :

I/ lignes 1 à 17 : Portrait élogieux du stoïcien comme « roi » des sages.

II/ lignes 18 à 33 : Objection de l’interlocuteur qui taxe le stoïcien d’illusionnisme, voire d’escroquerie.

III/ lignes 33 à 50 : Réponse du stoïcien, avec éclaircissement sur le sens véritable de l’invulnérabilité du sage, et plaidoyer pour le stoïcisme.

I/ Portrait élogieux du stoïcien comme « roi » des sages

L’extrait commence par une distinction radicale entre les stoïciens et les « autres professeurs de sagesse », qui est volontairement polémique. Selon Sénèque, leur seul point commun est d’être des êtres vivants (autant dire qu’ils n’ont rien en commun, puisqu’un animal fait partie de la société des vivants au même titre qu’eux), mais leur différence est telle qu’elle apparaît comme aussi essentielle qu’une différence biologique (homme/femme). Par leur nature, leur attitude, leur doctrine, les stoïciens se démarquent radicalement des autres sages, font preuve d’une supériorité indiscutable qui leur confère le statut de chefs là où les autres doivent « obéir », c’est-à-dire suivre les instructions des « rois » de la sagesse que sont les stoïciens. Pour Sénèque, les stoïciens possèdent donc une propension naturelle à commander ®cf. : Platon, République, VI: la société idéale est celle où les philosophes seront rois, ou les rois philosophes. Il y a donc, pour Platon, une distinction radicale entre les sages et les non sages. Mais dans le texte qui nous occupe, cette distinction est déplacée au sein même de la société des sages, ce qui pose une question : peut-il y avoir des « degrés » dans la sagesse et une hiérarchie parmi les sages ? Et qui décide du critère permettant d’établir une telle distinction axiologique ?

2èmeanalogie, elle aussi à connotation platonicienne : analogie médicale (ll.4-6). Voir à ce sujet Gorgias, 521d5-522a6: « Je pense que je suis l’un des rares Athéniens, pour ne pas dire le seul, qui s’intéresse à ce qu’est vraiment l’art politique et que, de mes contemporains, je suis seul à faire de la politique. Or, comme ce n’est pas pour faire plaisir que chaque fois je dis ce que je dis, comme c’est pour faire voir, non pas ce qui est le plus agréable, mais ce qui est le mieux, et comme je ne veux pas faire les jolies choses que tu me conseilles, je serai incapable, face à un tribunal, de dire quoi que ce soit ! […]Car je serai jugé, comme un médecin traduit devant un tribunal d’enfants, et contre lequel un confiseur porterait plainte. Regarde en effet : qu’est-ce que le médecin pourrait dire, s’il était livré aux enfants et si son accusateur déclarait : ‘Enfants, voici l’homme qui est responsable des maux que vous avez soufferts, il déforme jusqu’aux plus jeunes d’entre vous en pratiquant sur eux incisions et cautérisations, il vous rend impuissants et misérables, il vous entrave, vous étouffe et vous donne à boire d’amères potions, vous force à avoir faim, à avoir soif ! Ce n’est pas comme moi, qui vous fait bénéficier d’un tas de choses, bonnes et agréables !’ Que penses-tu donc qu’il arrive au médecin, livré à un sort si fâcheux ? Peut-il dire, même si c’est la vérité : ‘Mes enfants, tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour votre santé !’ ». 

Pour rappel, ce propos découle d’une distinction entre quatre formes d’arts et leurs fausses imitations respectives :

Polos prétend que la rhétorique qu’il pratique est un art, mais Socrate le réfute en introduisant une distinction entre savoir et savoir-faire. L’art est une activité qui vise le bien-êtredu corps ou de l’âme, là où le savoir-faire est une activité qui vise à procurer du plaisir, peu importe si cela est bon ou non pour le corps ou l’âme. La cuisine n’est pas un art mais un savoir-faire car elle vise à faire plaisir, alors que la médecine est un art car elle vise le bien du corps, y compris si cela implique d’imposer au patient des traitements déplaisants (médicaments amers, traitements douloureux, etc.). Socrate critique ainsi la rhétorique qu’il assimile à la flatterie, car elle apparaît dès lors comme une forme de charlatanismeau sens où elle « a pris le masque de l’art sous lequel elle se trouvait. En effet, elle n’a aucun souci du meilleur état de son objet, et c’est en agitant constamment l’appât du plaisir qu’elle prend au piège la bêtise, qu’elle l’égare au point de lui faire croire qu’elle est plus précieuse que tout ». 

Dans le texte de Sénèque, là encore, on a une certaine forme de déplacement de l’analogie platonicienne : les « médecins de la maison et de la famille qui donnent aux corps malades des remèdes agréables et doux et ce ne sont pas les meilleurs et les plus rapides », i.e. des remèdes qui privilégient le plaisir à l’efficacité, sur le modèle des savoir-faire et non des arts. Le stoïcien, par contre, agit en vrai médecin, la voie de la sagesse qu’il a choisie et qu’il propose en exemple, ne cherche pas « à la faire paraître agréable aux débutants », i.e. il rejette la démagogie. L’objectif du sage stoïcien est de jouer le rôle de la main invisible qui libère le prisonnier de la Caverne et qui le guide dans son ascension vers l’Idée du Bien (République, VII) : image de l’ascension hors de l’emprisonnement, et idée d’acclimatation : plus on avance sur la voie de la sagesse, moins elle paraît infranchissable, difficile au départ parce qu’une vie dirigée par un idéal de sagesse marque un fossé vis-à-vis de l’existence que l’on mène spontanément, de même que le prisonnier de la caverne est aveuglé par le soleil après avoir passé beaucoup de temps dans l’obscurité, mais plus il avance, plus il s’habitue et moins l’ascension paraît douloureuse et impossible.Sénèque insiste sur la dimension libératricede la sagesse stoïcienne, libération d’une soumission aux « coups du sort » et à la « fortune », autrement dit, à ce qui ne dépend pas de nous. Idée centrale du stoïcisme : il faut connaître ce qui dépend de nous (notre raison, notre volonté), et ce qui ne dépend pas de nous (imagination, passion, monde environnant, les autres, les évènements), et se concentrer sur ce qu’il est en notre pouvoir de contrôler. Ainsi, on devient invulnérable, puisque la seule chose qui compte pour nous et que nous considérons comme nous définissant est la seule chose que ni les mauvais coups du sort ni ceux d’autrui ne peuvent entamer : nul ne peut me forcer à penser ce que je ne veux pas penser (pour autant que j’utilise ma raison et que je ne me laisse pas submerger par mes émotions), et nul ne peut me contraindre à vouloir ce que je ne veux pas, on peut me contraindre à faire une action, mais pas à me faire vouloir faire cette action. C’est la thèse, énoncée explicitement dans le texte : « Le sage est à l’abri : aucune injustice, aucune insulte ne peut l’atteindre ».

II/ Objection de l’interlocuteur qui taxe le stoïcien d’illusionnisme, voire d’escroquerie

La thèse de Sénèque peut être jugée très problématique, car elle semble dépeindre un idéal inhumain, inatteignable ®discours de charlatan, d’où la réaction échauffée de l’interlocuteur (NB : remarquez la stratégie rhétorique de Sénèque : il fait parler l’objecteur, se faire à soi-même des objections est la meilleure façon de faire apparaître sa propre thèse comme solide). Thèse du détracteur : ce discours n’est que discours, belles paroles (« grandes promesses », « grands mots »), trop beau pour être vrai, donc il doit forcément être fallacieux, pure flatterie (« grandes promesses qui vont même au-delà de nos souhaits ») ®cf. : le rhéteur dans Gorgias. Apparaît fallacieux, à cause de la contradiction entre la théorie et la réalité. Trois oppositions prises en exemple, qui dressent un portrait assez misérable de l’existence du sage : 1°pauvreté effective ; 2°folie du sage (idée d’inspiration divine, possession, peut donc apparaître comme une forme de folie) ; 3°le sage peut être réduit en esclavage (cf. : ex. historique de Platon et Epictète : le premier réduit en esclavage par des pirates, le second esclave maltraité par son maître). La stratégie de l’interlocuteur est donc d’opposer les faits à la théorieen vue de la réfuter (« falsifier », dans le vocabulaire de Popper), démarche empiriste.

Puis il attaque directement la thèse en dévoilant son ambiguïté (ll. 28-33) : différence entre « être atteint » par l’injustice ou l’irritation et être « au-dessus », entre le fait de ne pas se laisser intimider ou toucher par l’attaque, et être si bien protégé d’elle qu’on ne peut pas même être attaqué. Dans la première interprétation, il est simplement question d’une force d’âme dont les stoïciens n’ont pas le monopole, idée très répandue dans les sagesses antiques : conscience du fait que nous sommes vulnérables à de nombreuses atteintes, et qu’il faut donc autant que faire se peut s’entraîner à les subir et à les supporter, c’est une simple question de « patience » qui relève du bon sens et du réalisme : on ne peut supprimer les risques d’atteintes, autant s’y préparer, c’est le rôle même de l’éducation, nous préparer pour ce qui nous attend. Mais dans la 2èmeinterprétation, on supprime l’atteinte, ce qui bien sûr est ridicule, d’où le sarcasme du détracteur (« je me fais stoïcien »).

III/ Réponse du stoïcien : éclaircissement sur le sens véritable de l’apparente invulnérabilité du sage, et plaidoyer pour le stoïcisme

Sénèque met les choses au clair : c’est la 1èreinterprétation qui est la bonne, il ne promet pas l’impossible : « Est invulnérable non pas l’être qui n’est pas frappé, mais celui qui ne subit pas de dommages ». « invulnérable » (qualité de ce qui ne peut être blessé) peut prêter à confusion, car le sage peut être physiquement blessé, mais cependant il est invincible. Car ce qui le définit et qui fait sa force, c’est sa raison et sa volonté, qui sont inatteignables, on ne peut les attaquer, les atteintes ne touchent que ce qui ne dépend pas de lui (son corps, ses proches, etc.). Le pire qu’on puisse lui faire (le tuer) ce n’est pas le vaincre, car étant resté fidèle à son éthique, il sera mort invaincu. Sénèque retourne donc la position du détracteur pour qui ne pas pouvoir être atteint par l’injustice est mieux que d’être capable de la supporter. Son argument est qu’au contraire, le fait de subir une atteinte ne fait que renforcer la valeur du sage au sens où cela lui permet de mettre sa sagesse à l’épreuve, de prouver qu’il ne s’en tient pas aux paroles mais qu’il est fidèle dans ses actes à la doctrine qu’il prêche. Image des « pierres » et du « diamant » ®force, résistance, invincibilité de l’ « âme du sage ». 

Mais ceci pose un problème de taille, que Sénèque n’aborde pas en raison même de son parti pris stoïcien : c’est l’âme du sage qui est invincible, pas son corps. Cela est négligeable quand on a posé que seule l’âme dépend de nous, mais si on regarde le fait que la nature humaine est complexe et qu’elle est aussi corporelle, alors on ne peut s’empêcher de se demander comment appliquer cette doctrine dans les faits : les atteintes du corps, la souffrance physique, et même la souffrance morale liées à la perte d’un proche n’influencent-elles pas nécessairement notre esprit au point de nous affaiblir ? Et deuxième point, est-ce un mal ? Il semble y avoir ici un mépris pour la sensibilité qui dessine en creux un idéal d’insensibilité qui certes a un aspect attrayant (invincibilité), mais en même temps un aspect négatif (insensibilité = inhumanité ®voir par ex. Entretiensd’Epictète : le père qui pleure sur le sort de sa fille malade, et la réponse brutale : ne savais-tu pas que tu engendrais une mortelle ?). 2 objections donc : 1° Vision irréaliste qui fait fi du caractère incarné de la nature humaine (cf. : Gorgias, reproche de Calliclès à Socrate qui développe une morale de suppression du désir : morale de pierre !). 2° Image potentiellement inhumaine de la sagesse stoïcienne : même si dans d’autres textes (cf. : Lettres à Lucilius), Sénèque tente de nuancer cet aspect, il ne résout pas pour autant ce problème : il y a un mépris du corps et une valorisation de l’attitude « stoïque » y compris dans des situations où il paraîtrait plus humain de laisser ses émotions s’exprimer. L’image de la pierre utilisée par Sénèque ici parle d’elle-même : avoir la résistance de la pierre est une qualité indéniable, mais il n’en va pas de même lorsqu’il s’agit de se forger un cœur de pierre. 

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